Julien Clerc : "Je n’ai pas le talent d’écrire mes paroles" l Interview l ONPP
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Invité dans l'émission "On ne peut pas plaire à tout le monde" en janvier 2006, Julien Clerc se confiait sur sa vie.
"On ne peut pas plaire à tout le monde", également connue son l'acronyme "ONPP", est une émission de talk-show, diffusée de 2000 à 2006, présentée et animée par Marc-Olivier Fogiel.
#talkshow #clash #interview
Jusqu'au 5 février, puis ensuite, la tournée, vous revenez au Zénith à Paris, tout va bien pour vous, Julien, apparemment.
La différence, on va en parler, bien sûr, mais la différence entre cette chanson, Double Enfance, et toutes les autres qu'on a entendues,
c'est que, et ce sont tous des auteurs, tous ceux que vous avez vus, Souchon, Trenet, ce sont tous des auteurs...
C'est eux-mêmes qui se sont racontés, vous vous êtes fait raconter.
Julien, vous savez bien que depuis le début, vous êtes en osmose, c'est incroyable.
Tous vos auteurs, dont je vous ai chambré tout à l'heure, cet album-là, il est magnifique.
Cette chanson, particulièrement, on connaît un peu votre enfance, on sait que c'est ça, on sait que c'est vous.
Vous auriez pu écrire ce texte, c'est Maxime Le Forestier, mais c'est vous, et c'est pareil quand c'était Rodin...
Quand vous dites, je ne suis pas capable, c'est parce que vous ne savez pas écrire, ou alors vous avez trop peur de vous livrer par pas écrire.
Non, je ne pense pas avoir ce talent, malheureusement.
Je crois que le fait de ne pas écrire mes paroles, ça a considérablement changé ma vie.
Qu'est-ce que j'aurais chanté, sinon ? On ne peut pas savoir, si j'avais eu ce talent de poète, de poésie.
Mais là, vos auteurs, Maxime Le Forestier, Carla Bruni, vous les avez briefés pour vous raconter ?
Parce qu'en fait, en lisant un peu les fiches, quand on reçoit Julien Clerc, l'image qu'on a autour de Julien Clerc...
Vous levez le sourcil d'un coup.
C'est le côté un peu froid, un peu distant, un peu très classe.
Ah oui, vous le disiez vous-même.
Vous disiez, j'ai fait un portrait sur France 3.
Pudique.
Et vous avez vu que les fans vous reprochaient un peu.
C'est vrai.
Une forme de distance, un peu, qui peut être considérée pour certains comme...
C'est vrai qu'en voyant des films de tout début, même, dans ce fameux portrait de FR3,
c'est vrai que j'avais 21 ans, je crois.
J'en paraissais beaucoup moins.
J'étais un visage très, très, très lisse.
Et je pense que j'étais, en fait, très timide.
Et que ça avait l'air de passer pour de l'arrogance.
Parce que quand j'ai vu des interviews de l'époque, je me disais,
mais bon Dieu, je comprends maintenant pourquoi les gens pensent ça.
D'abord, j'avais un discours extrêmement...
Je n'ai jamais tellement varié.
Dès l'âge de 20 ans, je disais, j'ai vu ça, je me suis rendu compte de ça, j'avais oublié.
Je disais, non, mais moi, ce qui m'importe, c'est le respect, c'est qu'on respecte mon travail, etc.
Alors, il y a un type de 20 ans qui dit ça.
Donc, j'ai compris pourquoi, après, les gens pensaient ça.
– Mais aujourd'hui, vous livrez beaucoup, et on va y venir,
sur votre enfance, sur le divorce de vos parents, même sur votre divorce à vous.
Vous forcez votre nature ou alors ça vous est plus naturel aujourd'hui ?
Est-ce que vous forcez votre nature ?
Ou alors, tout à l'heure, dans la loge, vous m'avez dit,
bon, j'en ai déjà parlé, on ne va pas rouvrir tous les dossiers.
– Non, c'était pour vous.
Ce n'est vraiment pas que je rabâche toujours les mêmes choses,
mais je n'ai aucun problème de reparler de ça.
– Sinon, tu as des nouveautés croustillées ?
– Non, non, non.
– Ça ne vous a pas coûté de vous raconter comme ça ?
– Non, pas du tout.
Mais ce qu'il fallait, c'est trouver...
Parce que, vous savez, juste pour revenir un peu au début,
je pense que le fait d'avoir commencé avec Rodagide,
ça m'a donné des habitudes, des habitudes de ne pas discuter les paroles qu'on m'a portées.
Il était hors de question de dire à Rodagide, écris-moi une chanson là-dessus.
Rodagide, c'était trop pas typique, c'était trop des fulgurances.
Donc, j'attendais les textes qu'il m'amenait,
et je les mettais en musique sans discuter.
S'il me plaisait, je les mettais en musique.
Et après, j'ai pris le pli avec tous.
– Oui, vous étiez un bon élève.
– Je ne me suis jamais permis de demander un sujet.
C'est arrivé une fois avec Étienne,
son chanson qui s'appelle Souffrir par toi, n'est pas souffrir,
qui était pour que une femme qui était partie revienne,
ça n'a d'ailleurs pas marché.
Et puis après, la chanson est restée.
– Il y avait dedans, ce que je considère, vous permettez que je fasse,
excusez-moi Marco, mais une phrase extraordinaire qui disait
moi qui cultivais des souvenirs par paresse,
ce sont tes vieux chandails que je caresse.
C'est magnifique.
– Oui, qui entassait des souvenirs par paresse.
Mais après, je n'ai jamais demandé.
Alors après, évidemment que Dabadi, qui avait été briefé peut-être pas par moi,
mais qui avait été briefé par ailleurs, me regardait bien vivre
et puis il écrivait des choses qui, en fait, me touchaient beaucoup.
Quand il écrivait Le coeur trop grand pour moi, c'était un homme…
– Et vous connaissez bien, c'est le propre des auteurs.
– Après Carla, elle a fait pareil.
Bon, là, pour une fois, j'ai dit…
– Je vais me raconter, les blessures d'enfance, alors on va…
– Moi, je lui ai écrit une chanson qu'il a refusée, tout à fait.
– Il vient d'y avoir un mail, un SMS, pardon,
qui dit pourquoi pas de jeunes auteurs, c'est faux.
Sur l'album, il y a un jeune auteur, une fille…
– Oh, il y en a, à chaque fois, il y a des nouveaux auteurs.
– Un jeune auteur comme Pierre Palman, non ?
Il est trop vieux en fait.
– Mais c'est une fille.
– Non, c'est pas pour moi, je ne peux pas chanter ça.
– C'était sur quoi ?
– Un mec qui n'était pas assez bien pour la fille,
il a dit, je ne sais pas quoi faire.
– Alors, les blessures d'enfance, là, vous racontez vraiment.
Il faut dire, donc, que vos parents ont divorcé.
Ferrar à l'époque, c'est votre père qui a obtenu une garde.
Donc, la semaine, vous viviez donc à Bourg-la-Reine avec lui.
Votre père était normalier, agrégé, gaulliste, croyant.
Votre belle-mère, vous apprenez le piano, vous initiez à la musique classique.
Puis, à l'opposé, c'était carrément une autre vie.
Le week-end, vous alliez chez votre mère, Porte d'Orléans,
dans un petit deux-pièces.
Là, vous croisiez votre grand-père, Guadeloupéen.
Vous aviez le droit d'écouter du jazz.
Ça a dû vous inspirer par rapport à ce que vous avez dit tout à l'heure.
– Beaucoup, c'est là que j'ai entendu.
– De la chanson française.
Enfin, vous étiez complètement dans une autre…
– Un autre monde musical, politique, évidemment,
puisque mon grand-père était communiste.
– Et vous étiez dans une forme de schizophrénie.
– Oui, si vous voulez.
Oui, peut-être, peut-être.
C'est des mots que…
Schizophrénie, je l'ai compris récemment, le mot.
– Mais il y a un peu de ça.
Ce qui, moi, m'a absolument surpris dans votre histoire,
et c'est là-dessus que j'aimerais que vous nous racontiez,
c'était vraiment deux mondes.
Deux mondes complètement à part.
Vous avez eu de nombreux frères et sœurs.
En tout, vous avez dit que vous venez d'une famille de six enfants,
du côté de votre père, qui n'ont jamais vu votre mère.
Ils l'ont vue bien après, quand vous avez commencé à chanter.
– Pas tout le monde s'est vu à la première de l'Olympia.
La première première.
– Parce que votre mère vous ramenait après votre garde à chaque fois ?
– Elle restait à la grille.
Elle ne rentrait jamais.
– Je ne les ai jamais vues l'un à côté de l'autre, en fait.
Donc, c'est vraisemblablement, en plus, quelque chose de fantasmé pour moi.
La première fois où je les ai vues l'un à côté de l'autre,
c'était une première à l'Olympia.
Ma première première.
– Vos parents étaient à côté.
– Voilà.
Enfin, ils étaient venus chacun avec leur conjoint.
Mais c'est la première fois que je les ai visualisées l'un à côté de l'autre.
Sinon, je les avais vues en photo, c'est tout.
– Ils se sont reconnus.
– Oui, oui.
– Et vous avez pu en parler avec votre père ou avec votre mère,
ce qui a fait que pendant toutes ces années...
– Ma mère, j'en parlais beaucoup.
Elle m'en parlait beaucoup dès que j'étais tout petit.
– Elle vous disait quoi, par exemple ?
– Elle me disait sa version à elle.
– Parce que c'était votre maman qui était partie.
– Oui.
Et mon père était très pudique.
C'était un peu un sujet tabou.
– Très blessé aussi ?
– Sûrement.
Et donc, il m'en a parlé que quand...
J'étais déjà père de famille, en fait.
– Jamais avant ?
Vous n'avez jamais pu briser comme ça ?
– Je lui ai pas demandé, hein.
Je lui ai pas demandé.
– Vous le regrettez pas ?
– Il était très, très, très proche de moi, mon père.
Il se levait la nuit si je faisais des cauchemars ou autre chose.
Il s'est énormément occupé de moi.
Il s'était beaucoup battu pour m'avoir, en fait.
Et j'ai respecté.
Ça ne m'est même pas venu à l'idée de lui demander.
De toute façon, je partais le vendredi.
Mes frères et sœurs me voyaient partir.
Ils ne me demandaient pas où j'allais.
Ils savaient que j'avais une maman quelque part.
Et ils me voyaient revenir dimanche soir et je n'en parlais pas à personne.
C'était une autre vie.
C'est pour ça que vous avez raison de parler schizophrénie.
Mais c'est une vie que je gardais assez jalousement.
Je pense que ça m'a donné un sens de la différence très, très tôt.
Ça m'a donné une méfiance et un amusement vis-à-vis de la politique très, très tôt.
Parce que j'adorais mon grand-père, j'adorais ma mère et j'adorais mon père.
Quand j'arrivais, je disais à mon grand-père « le petit Jésus ».
Au début, après, je ne parlais plus « petit Jésus ».
Mais mon grand-père, il s'est dit « bon ».
Comme ça, sa religion à lui, c'était le stalinisme.
Donc, il m'engueulait quand je voulais discuter politique un peu plus tard.
Parce que j'ai eu la chance d'avoir mon grand-père très tard.
Je chantais déjà quand il est parti.
Quand, vers l'âge de 17-18 ans, je voulais un petit peu discuter politique avec lui,
il me disait « écoute, mon petit gars », parce qu'il avait gardé l'accent ailleurs,
« ton grand-père connaît la politique depuis 80 ans, ne discute pas avec moi ».
Alors bon, je ne discutais pas avec lui.
– Vous avez appelé votre disque « Double Enfance », c'est les blessures d'enfance.
– Les blessures et le reste.
– Et le reste, ce qui vous a construit, mais d'une certaine manière,
sans faire de la psy de bas étage ici,
mais vous avez reproduit le schéma d'une certaine manière.
Vous-même, vous êtes séparé, divorcé ?
– Oui, séparé plusieurs fois.
– Plusieurs fois, vous avez des enfants ?
– Avec des enfants, oui, des enfants grands, des enfants moins grands, oui.
– Comment vous avez fait, avec eux ?
Parce qu'avec vos parents, on a bien compris.
– Nous avons essayé de bien faire, j'ai envie de dire, ce n'est pas « je »,
nous avons essayé de bien faire.
– Et si vous y êtes mieux arrivé que vos parents, parce que les temps ont changé ?
– D'abord, c'est rentré dans les mœurs, malheureusement.
Moi, j'étais très isolé, dans ce cas.
Mes enfants ne sont pas dans les classes aujourd'hui.
C'est un fait de société.
On est beaucoup plus loin aujourd'hui dans la société que des parents séparés,
on va beaucoup plus loin.
– Mais est-ce que vous, vous avez eu peur de leur imposer des douleurs
que vous aviez subies, vous ?
– Non, non, non.
Non, j'ai eu peur.
C'était un cas un petit peu spécial pour moi, je le répète,
je ne les ai pas vus ensemble.
C'est très, très différent.
Chacun, je crois, les gens qui ont vécu ça,
le gardent toute leur vie, je pense.
Mais chaque histoire est différente.
Le résultat est le même.
Mais chaque histoire est différente.
Et je pense qu'on trimballe ça toute sa vie,
mais bon, je le répète, et les mauvais côtés.
Et ce n'est pas toujours très bien compris par les gens qui ne l'ont pas vécu.
C'est quelque chose que les gens qui n'ont pas vécu ça,
qui ne l'ont pas vécu, ne comprennent pas.
Ils ne comprennent pas que ça reste encore un truc qu'on traîne toute sa vie,
même si le temps est passé par là.
– Sauf que vous le traînez et vous dites aujourd'hui,
j'ai eu des périodes où il m'arrivait d'oublier leur anniversaire.
Aujourd'hui, il ne passe pas une journée sans que je pense à l'un ou à l'autre
qui ne sont plus là aujourd'hui.
– Oui, mais je crois que c'est le cas de tout le monde,
pas simplement des enfants de parents séparés.
Je crois qu'il faut beaucoup profiter de ses parents quand ils sont vivants,
car on se rend compte, quand ils sont partis,
comment ils étaient importants.
Mais malheureusement, des fois, c'est trop tard.
On écoute un peu de Double Enfance, Julien Clerc.
Merci de votre témoignage.
