Bel-Ami. Partie 2. Chapitre 8.

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Narrateur : Alain Couchot
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CHAPITRE VIII
Pendant le reste de l'hiver, les Durois allèrent souvent chez les Walter.
George même y dînait seul à tout instant, Madeleine se disant fatiguée et préférant
rester chez elle.
Il avait adopté le vendredi comme jour fixe, et la patronne n'invitait jamais personne
ce soir-là.
Il appartenait à bel ami, rien qu'à lui.
Après-dîner, on jouait aux cartes, on donnait à manger aux poissons chinois, on vivait
et on s'amusait en famille.
Plusieurs fois, derrière une porte, derrière un massif de lacer, dans un coin sombre, Mme
Walter avait saisi brusquement dans ses bras le jeune homme, et, le serrant de toute sa
force sur sa poitrine, lui avait jeté dans l'oreille « Je t'aime, je t'aime, je t'aime
à en mourir ! »
Mais toujours, il l'avait repoussé froidement en répondant d'un ton sec.
« Si vous recommencez, je ne viendrai plus ici.
»
Vers la fin de mars, on parla tout à coup du mariage des deux sœurs.
Rose devait épouser, disait-on, le comte de la Tour Yvelin, et Suzanne, le marquis
de Cazolles.
Ces deux hommes étaient devenus des familiers de la maison, de ces familiers à qui on accorde
des faveurs spéciales, des prérogatives sensibles.
Georges et Suzanne vivaient dans une sorte d'intimité fraternelle et libre, bavardaient
pendant des heures, se moquaient ensemble de tout le monde, et semblaient se plaire
beaucoup ensemble.
Jamais ils n'avaient reparlé du mariage possible, de la jeune fille, ni des prétendants
qui se présentaient.
Comme le patron avait emmené du roi pour déjeuner un matin, Mme Walter, après le
repas, fut appelée pour répondre à un fournisseur, et Georges dit à Suzanne, « Allons
donner du pain aux poissons rouges.
» Ils prirent chacun sur la table un gros morceau de mie et s'en allèrent dans la
serre.
Tout le long de la vasque de marbre, on laissait par terre des coussins, afin qu'on pût
se mettre à genoux autour du bassin, pour être plus près des bêtes nageantes.
Les jeunes gens prirent chacun un côte à côte, et, penchés sur l'eau, commencèrent
à jeter dedans des boulettes qu'ils roulaient entre leurs doigts.
Les poissons, dès qu'ils les aperçurent, s'en vinrent, en remuant la queue, battant
des nageoires, roulant leurs gros yeux saillants, tournant sur eux-mêmes, plongeant pour attraper
la proie ronde qui s'enfonçait, et remontant aussitôt pour en demander une autre.
Ils avaient des mouvements drôles de la bouche, des élans brusques et rapides, une allure
étrange de petits monstres, et, sur le sable d'or du fond, ils se détachaient en rouge
ardent, passant comme des flammes dans l'onde transparente, ou montrant aussitôt qu'ils
s'arrêtaient le filet bleu qui bordait leurs écailles.
Georges et Suzanne voyaient leurs propres figures renversées dans l'eau, et ils souriaient
à leurs images.
Tout à coup, ils ditaient à voix basse, « Ce n'est pas bien de me faire des cachotteries,
Suzanne.
» Elle demanda, « Quoi donc, belle amie ? Vous ne vous rappelez pas ce que vous m'avez
promis, ici même, le soir de la fête ? »
« Mais non.
»
« De me consulter toutes les fois qu'on demanderait votre main.
»
« Et bien ? »
« Et bien, on l'a demandé.
»
« Qui ça ? »
« Vous le savez bien.
»
« Non, je vous le jure.
»
« Si, vous le savez.
»
« Ce grand fâte de marquis de Cazolles.
»
« Il n'est pas fâte, d'abord.
»
« C'est possible.
»
« Mais il est stupide, ruiné par le jeu et usé par la noce.
»
« C'est vraiment un joli parti pour vous, si jolie, si fraîche et si intelligente.
»
Elle demanda, en souriant, « Qu'est-ce que vous avez contre lui ? »
« Moi, rien.
»
« Mais si.
Il n'est pas tout ce que vous dites.
»
« Allons donc.
»
C'est un saut et un intrigant.
Elle se tourna un peu, cessant de regarder dans l'eau.
« Voyons, qu'est-ce que vous avez ? »
Il prononça, comme si on lui eût arraché un secret du fond du cœur.
« J'ai.
J'aime.
J'ai que je suis jaloux de lui. »
« Jaloux ? »
« Oui.
Moi.
»
« Tiens.
Pourquoi ça ? »
« Parce que je suis amoureux de vous, et vous le savez bien, méchante.
»
Alors elle dit, d'un ton sévère, « Vous êtes fou, belle amie ! »
Il reprit, « Je le sais bien que je suis fou.
Est-ce que je devrais vous avouer cela ? Moi, un homme marié, à vous, une jeune fille,
je suis plus que fou.
Je suis coupable, presque misérable.
Je n'ai pas d'espoir possible, et je perds la raison à cette pensée.
Et quand j'entends dire que vous allez vous marier, j'ai des accès de fureur à tuer
quelqu'un.
Il faut me pardonner ça, Suzanne. »
Il se tut.
Tous les poissons, à qui on ne jetait plus de pain, demeuraient immobiles, rangés presque
en ligne, pareils à des soldats anglais, et regardant les figures penchées de ces
deux personnes qui ne s'occupaient plus d'eux.
La jeune fille murmura, « Moitié tristement, moitié gaiement.
C'est dommage que vous soyez mariée.
Que voulez-vous ? On n'y peut rien.
C'est fini. »
Il se retourna brusquement vers elle, et il lui dit, tout près, dans la figure, « Si
j'étais libre, moi, m'épouseriez-vous ? »
Elle répondit avec un accent sincère, « Oui, belle amie, je vous épouserais, car vous
me plaisez beaucoup plus que tous les autres. »
Il se leva et, balbutiant, « Merci, merci.
Je vous en supplie, ne dites oui à personne.
Attendez encore un peu, je vous en supplie.
Me le promettez-vous ? »
Elle murmura, un peu troublée, et sans comprendre ce qu'il voulait, « Je vous le promets.
»
Duroy jeta dans l'eau le gros morceau de pain qu'il tenait encore aux mains.
Et il s'enfuit, comme s'il eût perdu la tête, sans dire adieu.
Tous les poissons se jetèrent avidement sur ce paquet de mie qui flottait, n'ayant point
été pétri par les doigts.
Et ils le dépeussèrent de leur bouche vorace.
Il entraînait à l'autre bout du bassin, s'agitait au-dessous, formant maintenant une grappe
mouvante, une espèce de fleur animée et tournoyante, une fleur vivante, tombait à
l'eau, la tête en bas.
Suzanne, surprise, inquiète, se redressa et s'en revint tout doucement.
Le journaliste était parti.
Il rentra chez lui, fort calme, et, comme Madeleine écrivait des lettres, il lui demanda,
« Dines-tu vendredi chez les Walter ? Moi, j'irai. »
Elle hésita.
« Non, je suis un peu souffrante.
J'aime mieux rester ici. »
Il répondit, « Comme il te plaira, personne ne te force. »
Puis il reprit son chapeau et ressortit aussitôt.
Depuis longtemps, il l'épiait, la surveillait et la suivait, sachant toutes ses démarches.
L'heure qu'il attendait était enfin venue.
Il ne s'était point trompé au ton dont elle avait répondu, « J'aime mieux rester ici. »
Il fut aimable pour elle pendant les jours qui suivirent.
Il parut même gai, ce qui ne lui était plus ordinaire.
Elle lui disait, « Voilà que tu redeviens gentille. »
Il s'habilla de bonheur le vendredi pour faire quelques courses avant d'aller chez le patron,
affirmait-il.
Puis il partit vers six heures, après avoir embrassé sa femme,
et il alla chercher un fiacre, place Notre-Dame-de-Lorette.
Il dit au cocher, « Vous vous arrêterez en face du numéro 17, rue Fontaine,
et vous resterez là jusqu'à ce que je vous donne l'ordre de vous en aller.
Vous me conduirez ensuite au restaurant du coq faisant, rue Lafayette. »
La voiture se mit en route, au trou lent du cheval,
et du roi baissa l'estor.
Dès qu'il fut en face de sa porte, il ne la quitta plus des yeux.
Après dix minutes d'attente, il vit sortir Madeleine,
qui remonta vers les boulevards extérieurs.
Aussitôt qu'elle fut loin, il passa la tête à la portière,
et il cria, « Allez ! »
Le fiacre se remit en marche et le déposa devant le coq faisant,
restaurant bourgeois connu dans le quartier.
Georges entra dans la salle commune et mangea doucement,
en regardant l'heure à sa montre de temps en temps.
À sept heures et demie, comme il avait bu son café,
pris deux verres de fine champagne et fumé avec lenteur un bon cigare,
il sortit, et là une autre voiture, qui passait à vide,
et se fit conduire, rue La Rochefoucauld.
Il monta, sans rien demander au concierge,
au troisième étage de la maison qu'il avait indiqué,
et, quand une bonne lui eut ouvert,
« M. Gilbert Delorme est chez lui, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur. »
On le fit pénétrer dans le salon, où il attendit quelques instants.
Puis un homme entra, grand, décoré, avec l'air militaire,
et portant des cheveux gris, bien qu'il fût jeune encore.
Duroy le salua, puis il dit,
« Comme je le prévoyais, monsieur le commissaire de police,
ma femme dîne avec son amant dans le logement garni
qu'ils ont loué, rue des Martyrs. »
Le magistrat s'inclina.
« Je suis à votre disposition, monsieur. »
Georges reprit.
« Vous avez jusqu'à neuf heures, n'est-ce pas ?
Cette limite passée, vous ne pouvez plus pénétrer
dans un domicile particulier pour y constater un adultère.
— Non, monsieur.
Sept heures en hiver, neuf heures à partir du 31 mars.
Nous sommes au 5 avril, nous avons donc jusqu'à neuf heures.
— Eh bien, monsieur le commissaire, j'ai une voiture en bas.
Nous pouvons prendre les agents qui vous accompagneront,
puis nous attendrons un peu devant la porte.
Plus nous arriverons tard, plus nous avons de chance
de bien les surprendre en flagrant délit.
— Comme il vous plaira, monsieur. »
Il s'effaça pour laisser passer du roi,
mais le journaliste, dont l'esprit était préoccupé,
refusait de sortir le premier et répétait
« Après vous ! »
Le magistrat prononça
« Passez donc, monsieur, je suis chez moi. »
L'autre aussitôt franchit la porte en saluant.
Ils allèrent d'abord au commissariat chercher trois agents
en bourgeois qui attendaient,
car Georges avait prévenu dans la journée
que la surprise aurait lieu ce soir-là.
Un des hommes monta sur le siège à côté du cocher.
Les deux autres entrèrent dans le fiacre
qui gagna la rue des martyrs.
Du roi disait
« J'ai le plan de l'appartement.
C'est au second.
Nous trouverons d'abord un petit vestibule,
puis une salle à manger, puis la chambre à coucher.
Les trois pièces se commandent.
Aucune sortie ne peut faciliter la fuite.
Il y a un serrurier un peu plus loin.
Il se tiendra prêtre réquisitionné par vous. »
Quand ils furent devant la maison indiquée,
il n'était encore que huit heures un quart,
et ils attendirent en silence pendant plus de vingt minutes.
Mais lorsqu'il vit que les trois quarts allaient sonner,
Georges dit
« Allons maintenant. »
Et ils montèrent l'escalier, sans s'occuper du portier,
qui ne les remarqua point d'ailleurs.
Un des agents demeura dans la rue
pour surveiller la sortie.
Les quatre hommes s'arrêtèrent au second étage,
et du roi colla d'abord son oreille contre la porte,
puis son œil au trou de la serrure.
Il n'entendit rien et ne vit rien.
Il sonna.
Le commissaire dit à ses agents
« Vous resterez ici, prêts à tout appel. »
Et ils attendirent.
Au bout de deux ou trois minutes,
Georges tira de nouveau le bouton du timbre
plusieurs fois de suite.
Il perçut un bruit au fond de l'appartement.
Puis un pas léger s'approcha.
Quelqu'un venait épier.
Le journaliste, alors,
frappa vivement avec son doigt plié
contre le bois des panneaux.
Une voix, une voix de femme,
qu'on cherchait à déguiser,
demanda
« Qui est là ? »
L'officier municipal répondit
« Ouvrez, au nom de la loi. »
La voix répéta
« Qui êtes-vous ? »
« Je suis le commissaire de police.
Ouvrez, ou je fais forcer la porte. »
La voix reprit
« Que voulez-vous ? »
Edurois dit
« C'est moi. Il est inutile de chercher à nous échapper. »
Un pas léger,
un pas de pied nu s'éloigna,
puis revint au bout de quelques secondes.
Georges dit
« Si vous ne voulez pas ouvrir,
nous enfonçons la porte. »
Il serrait la poignée de cuivre,
et, d'une épaule, il poussait lentement.
Comme on ne répondait plus,
il donna tout à coup
une secousse si violente et si vigoureuse
que la vieille serrure
de cette maison meublée s'aida.
Les vis s'arrachaient,
sortirent du bois,
et le jeune homme faillit tomber sur Madeleine,
qui se tenait debout dans l'antichambre,
vêtue d'une chemise et d'un jupon,
les cheveux défaits,
les jambes dévêtues,
une bougie à la main.
Il s'écria
« C'est elle, nous les tenons ! »
et il se jeta dans l'appartement.
Le commissaire, ayant ôté son chapeau,
le suivit.
Et la jeune femme effarée s'en vint derrière eux,
en les éclairant.
Ils traversèrent une salle à manger,
dont la table non desservie
montrait les restes du repas.
Des bouteilles à champagne vides,
une terrine de foie gras ouverte,
une carcasse de poulet
et des morceaux de pain
à moitié mangés,
deux assiettes posées sur le dressoir,
portaient des piles d'écailles d'huître.
La chambre
semblait ravagée par une lutte.
Une robe coiffait une chaise,
une culotte d'homme restait à cheval
sur le bras d'un fauteuil.
Quatre bottines,
deux grandes et deux petites,
traînaient au pied du lit,
tombaient sur le flanc.
C'était une chambre de maison garnie,
au meuble commun,
où flottait cette odeur odieuse
et fade
des appartements d'hôtels,
odeur émanée des rideaux,
des matelas, des murs,
des sièges, odeur de toutes les personnes
qui avaient couché ou vécu
un jour
ou six mois dans ce logis public,
et laissait là un peu
de leur senteur,
de cette senteur humaine qui,
s'ajoutant à celle des devanciers,
formait à la longue
une puanteur confuse,
douce et intolérable,
la même dans tous ses lieux.
Une assiette à gâteaux,
une bouteille de chartreuse
et deux petits verres,
encore à moitié pleins,
encombraient la cheminée.
Le sujet de la pendule de bronze
était caché par un grand chapeau d'homme.
Le commissaire se retourna vivement
et regardant Madeleine dans les yeux.
— Vous êtes bien Madame Claire,
Madeleine du Roi,
épouse légitime de M. Prosper
Georges du Roi,
publiciste ici présent ?
Elle articula
d'une voix étranglée.
— Oui, monsieur. — Que faites-vous ici ?
Elle ne répondit pas.
Le magistrat reprit.
— Que faites-vous ici ?
Je vous trouve hors de chez vous,
presque dévêtue, dans un appartement
meublé. Qu'êtes-vous venue y faire ?
Il attendit quelques instants.
Puis,
comme elle gardait toujours le silence.
— Du moment que vous ne voulez pas l'avouer,
Madame, je vais être
contraint de le constater.
On voyait dans le lit
la forme d'un corps
caché sous le drap.
Le commissaire s'approcha
et appela. — Monsieur ?
L'homme couché ne remua pas.
Il paraissait tourner le dos,
la tête enfoncée sous un oreiller.
L'officier toucha
ce qui semblait être l'épaule
et répéta. — Monsieur,
ne me forcez pas, je vous prie,
à des actes.
Mais le corps voilé demeurait aussi immobile
que s'il eût été mort.
Duroy, qui s'était avancé
vivement, saisit la couverture,
la tira et,
arrachant l'oreiller,
découvrit la figure livide
de M. Laroche-Mathieu.
Il se pencha
vers lui et, frémissant
de l'envie de le saisir au cou
pour l'étrangler,
il lui dit, les dents serrées,
— Ayez donc au moins
le courage de votre infamie.
Le magistrat demanda
encore. — Qui êtes-vous ?
L'amant est perdu.
Ne répondant pas, il reprit.
— Je suis commissaire de police
et je vous somme de me dire votre nom.
Georges, qu'une colère bestiale
faisait trembler, cria.
— Me répondez donc la hache
ou je vais vous nommer moi.
Alors l'homme couché
balbutia. — M. le commissaire,
vous ne devez pas me laisser
insulter par cet individu.
Est-ce à vous ou à lui
que j'ai affaire ? Est-ce à vous
ou à lui que je dois
répondre ? Il paraissait
n'avoir plus de salive dans la bouche.
L'officier répondit.
— C'est à moi, monsieur, à moi seul.
Je vous demande qui vous êtes.
L'autre se tut.
Il tenait le drap
serré contre son cou
et roulait des yeux effarés.
Ses petites moustaches retroussées
semblaient toutes noires
sur sa figure blême.
Le commissaire reprit. — Vous ne voulez pas répondre ?
— Alors je serai forcé
de vous arrêter.
Dans tous les cas, levez-vous.
Je vous interrogerai lorsque vous serez
vêtu. Le corps s'agita
dans le lit et la tête murmura.
— Mais je ne peux pas
devant vous. Le magistrat
demanda. — Pourquoi ça ?
L'autre balbutia.
— C'est que je suis...
Je suis... Je suis
tout nu.
Duroy se mit à récaner
et, ramassant une chemise tombée à terre,
il la jeta sur la couche
en criant. — Allons donc.
Levez-vous.
Puisque vous vous êtes déshabillé
devant ma femme, vous pouvez bien vous
habiller devant moi ?
Puis il tourna le dos
et revint vers la cheminée.
Madeleine avait retrouvé
son sang-froid et, voyant tout perdu,
elle était prête à tout
oser. Une audace de
bravade faisait briller son œil
et, roulant un morceau de papier,
elle alluma, comme pour
une réception, les dix
bougies des vilains candélabres
posées au coin de la cheminée.
Puis
elle s'adossa au marbre
et, tendant au feu mourant,
un de ses pieds nus,
qui soulevait par derrière son jupon
à peine arrêté sur les hanches,
elle prit une cigarette
dans un étui de papier rose,
l'enflamma et se mit
à fumer.
Le commissaire était revenu vers elle,
attendant que son complice
fût debout. Elle demanda
avec insolence. — Vous faites
souvent ce métier-là, monsieur ?
Il répondit gravement.
— Le moins possible, madame.
Elle lui souriait
sous le nez. — Je vous en félicite,
ça n'est pas propre.
Elle affectait
de ne pas regarder, de ne pas voir
son mari. Mais
le monsieur du lit
s'habillait. Il avait passé
son pantalon, chaussé ses bottines
et il se rapprocha en
endossant son gilet.
L'officier de police se tourna
vers lui. — Maintenant, monsieur,
voulez-vous me dire qui vous êtes ?
L'autre ne répondit pas.
Le commissaire prononça
— Je me vois forcé
de vous arrêter.
Alors l'homme s'écria brusquement
— Ne me touchez pas,
je suis inviolable.
Duroy s'élança vers lui comme pour le terrasser
et il lui grogna
dans la figure. — Il y a
flagrant délit, flagrant délit,
je peux vous faire arrêter
si je veux, oui, je le peux.
Puis, d'un ton vibrant,
cet homme s'appelle
Laroche Mathieu, ministre
des affaires étrangères.
Le commissaire de police recula
stupéfait et balbutiant.
— En vérité, monsieur, voulez-vous
me dire qui vous êtes, à la fin ?
L'homme se décida,
et avec force — Pour une fois,
ce misérable-là
n'a point menti.
Je me nomme en effet Laroche Mathieu,
ministre.
Puis, tendant
le bras vers la poitrine de Georges,
où apparaissait, comme une lueur,
un petit point rouge,
il ajouta
— Et le grenin que voici
porte sur son habit
la croix d'honneur
que je lui ai donnée.
Duroy était devenu livide.
D'un geste rapide,
il arracha de sa boutonnière
la courte flamme de ruban et,
la jetant dans la cheminée,
— Voilà ce que vaut une décoration
qui vient de salauds de votre espèce.
Ils étaient face à face,
les dents près des dents,
exaspérés, les poings serrés,
l'un maigre et la moustache au vent,
l'autre gras
et la moustache en crocs.
Le commissaire passa vivement
entre les deux et, les écartant
avec ses mains, — Messieurs,
vous oubliez, vous manquez
de dignité.
Ils se turent et se tournèrent
les talons. Madeleine,
immobile, fumait toujours,
en souriant.
L'officier de police reprit,
— M. le ministre,
je vous ai surpris, seul avec
Mme Duroy, que voici
vous couchez, elle,
presque nue,
vos vêtements étant jetés pêle-mêle à travers
l'appartement, cela constitue
un flagrant délit d'adultère.
Vous ne pouvez nier
l'évidence. Qu'avez-vous
à répondre ?
La Roche-Mathieu murmura.
— Je n'ai rien à dire.
— Faites votre devoir.
Le commissaire s'adressa
à Madeleine. — Avouez-vous,
madame, que M. soit
votre amant ? Elle prononça
crânement. — Je ne le nie pas.
Il est mon amant.
— Cela suffit. Puis
le magistrat prit quelques notes
sur l'état et la disposition
du logis. Comme il finissait
d'écrire, le ministre,
qui avait achevé de s'habiller
et qui attendait, le paletot sur
le bras, le chapeau à la main,
demanda. — Avez-vous encore
besoin de moi, monsieur ?
Que dois-je faire ? Puis-je me retirer ?
Duroy
se retourna vers lui et,
souriant avec insolence,
— Pourquoi donc ? Nous avons fini.
Vous pouvez vous recoucher, monsieur.
Nous allons vous laisser seul.
Et, posant le doigt
sur le bras de l'officier de police,
— Retirons-nous, monsieur le commissaire.
Nous n'avons plus rien à faire
en ce lieu. Un peu surpris,
le magistrat le suivit.
Mais sur le seuil de la
chambre, Georges s'arrêta
pour le laisser passer.
L'autre s'y refusait par
cérémonie. Duroy
insistait. — Passez donc,
monsieur. Le commissaire dit
— Après vous. Alors le journaliste
salua et,
sur le ton d'une politesse
ironique, — C'est votre
tour, monsieur le commissaire
de police. Je suis presque
chez moi, ici.
Puis il referma
la porte doucement, avec
un air de discrétion.
Une heure plus tard,
Georges Duroy entrait
dans les bureaux de la vie française.
M. Walter
était déjà là, car il continuait
à diriger et à surveiller avec
sollicitude son journal,
qui avait pris une extension
énorme et qui favorisait beaucoup
les opérations grandissantes
de sa banque. Le
directeur leva la tête et demanda
— Tiens, vous voici.
Vous semblez tout drôle.
Pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner à la maison ?
Où sortez-vous donc ?
Le jeune homme, qui était
sûr de son effet, déclara,
en pesant sur chaque
mot, — Je viens
de jeter bas le ministre
des Affaires étrangères.
L'autre crut qu'il plaisantait.
— De jeter bas ?
Comment ?
— Je vais changer le cabinet,
voilà tout. Il n'est pas trop
tôt de chasser cette charogne.
Le vieux,
stupéfait, crut que son
chroniqueur était gris.
Il murmura. — Voyons,
vous déraisonnez.
— Pas du tout. Je viens de surprendre
M. Laroche-Mathieu,
en flagrant délit d'adultère,
avec ma femme.
Le commissaire de police a constaté la chose.
Le ministre est foutu.
Walter, interdit,
releva tout à fait ses lunettes
sur son front et demanda
— Vous ne vous moquez pas de moi ?
— Pas du tout. Je vais
même faire un écho là-dessus.
— Mais alors, que voulez-vous ?
— Jeter bas ce fripon,
ce misérable, ce malfaiteur
public.
Georges posa son chapeau
sur un fauteuil, puis ajouta
— Gare à ceux
que je trouve sur mon chemin.
Je ne pardonne jamais.
Le directeur hésitait encore
à comprendre. Il murmura
— Mais... votre
femme...
— Ma demande en divorce sera faite
dès demain matin. Je la renvoie
à feu forestier.
— Vous voulez divorcer ?
— Parbleu !
J'étais ridicule,
mais il me fallait faire la bête pour les surprendre.
Ça y est,
je suis maître de la situation.
M. Walter
n'en revenait pas, et il regardait
du roi avec des yeux effarés,
pensant — Bigre !
C'est un gaillard
bon aménagé.
Georges reprit
— Me voici libre.
J'ai une certaine fortune.
Je me présenterai aux élections,
au renouvellement d'octobre,
dans mon pays où je suis fort connu.
Je ne pouvais pas me poser
ni me faire respecter
avec cette femme qui était suspecte
à tout le monde. Elle m'avait pris
comme un niais, elle m'avait enjôlé
et capturé. Mais depuis
que je savais son jeu,
je la surveillais, la gredine.
Il se mit à rire
et ajouta — C'est ce
pauvre forestier qui était
cocu.
Cocu sans s'en douter,
confiant et tranquille.
Me voici débarrassé
de la teigne qu'il m'avait laissée.
J'ai les mains déliées.
Maintenant, j'irai loin.
Il s'était mis à califourchon sur
une chaise. Il répéta
comme s'il eût songé.
J'irai loin.
Et le père Walter le regardait
toujours de ses yeux découverts,
ses lunettes restant relevées
sur le front, et il se disait
— Oui.
Il ira loin, le gredin.
Georges se releva.
Je vais rédiger les cours.
Il faut le faire avec discrétion.
Mais vous savez,
il sera terrible pour le ministre.
C'est un homme à la mer.
On ne peut pas le repêcher.
La vie française n'a plus d'intérêt
à le ménager.
Le vieux hésita quelques instants,
puis il en prit son parti.
— Faites, dit-il.
Tant pis pour ceux qui se fichent
dans ces pétrins-là.
