Vingt mille lieues sous les mers. Partie 1. Chapitre 22.

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12 Vues de vidéo·20 oct. 2024
Narrateur : Alain Couchot
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CHAPITRE XXII
LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO
Nous avions regardé du côté de la forêt, sans nous lever,
ma main s'arrêtant dans son mouvement vers ma bouche,
celle de Nedland, achevant son office.
— Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil,
ou bien elle mérite le nom d'Aérolite.
Une seconde pierre, soigneusement arrondie,
qui enleva de la main de Conseil une savoureuse cuisse de ramier,
donna encore plus de poids à son observation.
Levé tous les trois, le fusil à l'épaule,
nous étions prêts à répondre à toute attaque.
— Sont-ce des singes ? s'écria Nedland.
— À peu près, répondit Conseil. Ce sont des sauvages.
— Aux canots ! dis-je en me dirigeant vers la mer.
Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de naturels,
armés d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisière d'un taillis
qui masquait l'horizon de droite à cent pas à peine.
Notre canot était échoué à dix toises de nous.
Les sauvages s'approchaient, sans courir,
mais ils prodiguaient les démonstrations les plus hostiles.
Les pierres et les flèches pleuvaient.
Nedland n'avait pas voulu abandonner ses provisions,
et, malgré l'imminence du danger, son cochon d'un côté, ses kangaroos de l'autre,
ils détalaient avec une certaine rapidité.
En deux minutes, nous étions sur la grève.
Charger le canot des provisions et des armes, le pousser à la mer,
armer les deux avirons, ce fut l'affaire d'un instant.
Nous n'avions pas gagné deux encablures que cent sauvages,
hurlant et gesticulant, entrèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture.
Je regardai si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du Nautilus,
mais non.
L'énorme engin, couché au large, demeurait absolument en désert.
Vingt minutes plus tard, nous montions à bord.
Les panneaux étaient ouverts.
Après avoir amarré le canot, nous rentrâmes à l'intérieur du Nautilus.
Je descendis au salon, d'où s'échappaient quelques accords.
Le capitaine Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase musicale.
— Capitaine, lui dis-je, et ne m'entendit pas, capitaine, repris-je, en le touchant
de la main.
Il frissonna et, se retournant, — Ah ! c'est vous, monsieur le professeur, me dit-il.
Eh bien ! avez-vous fait bonne chasse ? Avez-vous herborisé avec succès ?
— Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons malheureusement ramené une troupe de
bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant.
— Quels bipèdes ?
— Des sauvages.
— Des sauvages ? répondit le capitaine Nemo, d'un ton ironique.
— Et vous vous étonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des terres de
ce globe, vous y trouviez des sauvages ?
— Des sauvages ? Où n'y en a-t-il pas ? D'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que vous
appelez des sauvages ?
— Mais, capitaine, pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontré partout.
— Eh bien ! répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du Nautilus, vous
ferez bien de prendre quelques précautions.
— Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas là de quoi se préoccuper.
— Mais ces naturels sont nombreux.
— Combien en avez-vous compté ?
— Une centaine, au moins.
— Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts s'étaient replacés
sur les touches de l'orgue, quand tous les indigènes de la Papouasie seraient réunis
sur cette plage, le Nautilus n'aurait rien à craindre de leurs attaques.
Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument, et je remarquai
qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui donnait à ces mélodies une couleur
essentiellement écossaise.
Bientôt il eut oublié ma présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne cherchais
plus à dissiper.
Je remontai sur la plateforme.
La nuit était déjà venue, car sous cette basse latitude, le soleil se couche rapidement
et sans crépuscule.
Je n'aperçus plus que confusément l'île Gueborohar.
Mais des feux nombreux, allumés sur la plage, attestaient que les naturels ne songeaient
pas à la quitter.
Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantôt songeant à ces indigènes, mais sans
les redouter autrement, car l'imperturbable confiance du capitaine me gagnait, tantôt
les oubliant, pour admirer les splendeurs de cette nuit des tropiques.
Mon souvenir s'envolait vers la France, à la suite de ces étoiles zodiacales qui
devaient l'éclairer dans quelques heures.
La lune resplendissait au milieu des constellations du Zénith.
Je pensai alors que ce fidèle et complaisant satellite reviendrait après-demain à cette
même place, pour soulever ses ondes et arracher le Nautilus à son lit de coraux.
Vers minuit, voyant que tout était tranquille, sur les flots assombris aussi bien que sous
les arbres du rivage, je regagnai ma cabine et je m'endormis paisiblement.
La nuit s'écoula sans mésaventure.
Les papouas se s'effrayaient sans doute à la seule vue du monstre échoué dans la
baie, car les panneaux restés ouverts leur eussent offert un accès facile à l'intérieur
du Nautilus.
À six heures du matin, 8 janvier, je remontai sur la plateforme.
Les ombres du matin se levaient.
L'île montra bientôt, à travers les brumes dissipées, ses plages d'abord, ses sommets
ensuite.
Les indigènes étaient toujours là, plus nombreux que la veille, cinq ou six cents
peut-être.
Quelques-uns, profitant de la marée basse, s'étaient avancés sur les têtes de coraux,
à moins de deux encablures du Nautilus.
Je les distinguais facilement.
C'étaient bien de véritables papouas, à taille athlétique, hommes de belle race,
aux fronts larges et élevés, aux nezs gros mais non épatés, aux dents blanches.
Leurs chevelures laineuses, teintes en rouge, tranchaient sur un corps noir et luisant comme
celui des Nubiens.
Au lobe de leur oreille, coupée et distendue, pendaient des chapelets en os.
Ces sauvages étaient généralement nus.
Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habillées, des hanches au genou, d'une véritable crinoline
d'herbe que soutenait une ceinture végétale.
Certains chefs avaient orné leurs coudes un croissant et de colliers de véroterie, rouges
et blanches.
Presque tous, armés d'arcs, de flèches et de boucliers, portaient à leur épaule
une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leurs frondes lancent avec adresse.
Un de ces chefs, assez rapproché du Nautilus, l'examinait avec attention.
Ce devait être un mado de haut rang, car il se drapait dans une natte en feuilles de
bananier, dentelée sur ses bords et relevée d'éclatantes couleurs.
J'aurais pu facilement abattre cet indigène qui se trouvait à petite portée, mais je
crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations véritablement hostiles entre Européens et
sauvages.
Il convient que les Européens ripostent et n'attaquent pas.
Pendant tout le temps de la marée basse, ces indigènes rôdèrent près du Nautilus,
mais ils ne se montrèrent pas bruyants.
Je les entendais répéter fréquemment le mot « assaille », et à leur geste je compris
qu'ils m'invitaient à aller à terre.
Invitation que je cruis devoir décliner.
Donc, ce jour-là, le canot ne quitta pas le bord, au grand déplaisir de maître Land
qui ne put compléter ses provisions.
Cet adroit canadien employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait rapportées
de l'île Guéborohar.
Quant aux sauvages, ils regagnirent la terre vers onze heures du matin, dès que les têtes
de corail commencèrent à disparaître sous le flot de la marée montante.
Mais je vis leur nombre s'accroître considérablement sur la plage.
Il était probable qu'ils venaient des îles voisines ou de la Papouasie proprement
dite.
Cependant, je n'avais pas aperçu une seule pirogue indigène.
N'ayant rien de mieux à faire, je songeais à draguer ces belles eaux limpides qui laissaient
boire à profusion des coquilles, des zoophytes et des plantes pélagiennes.
C'était d'ailleurs la dernière journée que le Nautilus allait passer dans ces parages,
si toutefois il flottait à la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine
Némo.
J'appelai donc conseil, qui m'apporta une petite drague légère, à peu près semblable
à celle qui servent à pêcher les huîtres.
— Et ces sauvages ? me demanda conseil.
— N'en déplaise un, monsieur, ils ne me semblent pas très méchants.
— Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon.
— On peut être anthropophage et brave homme ? répondit conseil, comme on peut être gourmand
et honnête.
L'un n'exclut pas l'autre.
— Bon, conseil, je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages et qu'ils dévorent
honnêtement leurs prisonniers.
Cependant, comme je ne tiens pas à être dévoré, même honnêtement, je me tiendrai
sur mes gardes, car le commandant du Nautilus ne paraît prendre aucune précaution.
Et maintenant, à l'ouvrage.
Pendant deux heures, notre pêche fut activement conduite, mais sans rapporter aucune rareté.
La drague s'emplissait d'oreilles de midas, de harpe, de mélanie, et particulièrement
des plus beaux marteaux que j'eus vu jusqu'à ce jour, nos primes aussi quelques oloturies,
des huîtres perlières, et une douzaine de petites tortues qui furent réservées pour
l'office du bord.
Mais au moment où je m'y attendais le moins, je mis la main sur une merveille, je devrais
dire, sur une difformité naturelle très rare rencontrée.
Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil remontait, chargé de diverses
coquilles assez ordinaires, quand, tout d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras
dans le filet, en retirer un coquillage, et pousser un cri de conciliologue, c'est-à-dire
le cri le plus perçant que puisse produire un gosier humain.
— Eh ! qu'a donc, monsieur ? demanda Conseil, très surpris.
— Monsieur a-t-il été mordu ?
— Non, mon garçon, et cependant j'eusse volontiers payé d'un doigt ma découverte.
— Quelle découverte ?
— Cette coquille, dis-je, en montrant l'objet de mon triomphe.
— Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre des pectinibranches, classe
des gastéropodes, embranchement des mollusques ?
— Oui, Conseil, mais, au lieu d'être enroulé de droite à gauche, cette olive tourne de
gauche à droite.
— Est-il possible ? s'écria Conseil.
— Oui, mon garçon, c'est une coquille sénestre.
— Une coquille sénestre ? répétait Conseil, le cœur palpitant.
— Regarde sa spire.
— Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la précieuse coquille d'une main
tremblante.
Mais je n'ai jamais éprouvé une émotion pareille.
— Il y avait de quoi être ému.
On sait en effet, comme l'ont fait observer les naturalistes, que la dextrosité est une
loi de nature.
Les astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de rotation, se
meuvent de droite à gauche.
L'homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa main gauche, et conséquemment,
ses instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montre, etc., sont combinés
de manière à être employés de droite à gauche.
Or, la nature a généralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses coquilles.
Elles sont toutes dextres, à de rares exceptions.
Et quand, par hasard, leur spire est sénestre, les amateurs les payent au poids de l'or.
Conseil et moi, nous étions donc plongés dans la contemplation de notre trésor, et
je me promettais bien d'en enrichir le muséum, quand une pierre, malencontreusement lancée
par un indigène, vint briser le précieux objet dans la main de Conseil.
Je poussai un cri de désespoir.
Conseil se jeta sur mon fusil et visa un sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres
de lui.
Je voulus l'arrêter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulette qui pendait
aux bras de l'indigène.
« Conseil ! m'écriai-je, Conseil ! — Et quoi ? Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale
a commencé l'attaque ? — Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme, lui dis-je.
— Ah ! le gueux ! s'écria Conseil ! J'aurais mieux aimé qu'il m'eût cassé l'épaule.
Conseil était sincère, mais je ne fus pas de son avis.
Cependant la situation avait changé depuis quelques instants, et nous ne nous en étions
pas aperçus.
Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Nautilus.
Ces pirogues, creusées dans des troncs d'arbres, longues, étroites, bien combinées pour la
marche, s'équilibraient au moyen d'un double balancier en bambou qui flottait à
la surface de l'eau.
Elles étaient manœuvrées par d'adroits pagailleurs à demi-nus, et je ne les vis
pas s'avancer sans inquiétude.
Il était évident que ces papouasses avaient eu déjà des relations avec les Européens,
et qu'ils connaissaient leurs navires.
Mais ce long cylindre de fer, allongé dans la baie, sans mât, sans cheminée, que devait-il
en penser ? Rien de bon, car il s'en était d'abord tenu à distance respectueuse.
Cependant, le voyant immobile, il reprenait peu à peu confiance et cherchait à se familiariser
avec lui.
Or, c'était précisément cette familiarité qu'il fallait empêcher.
Nos armes, auxquelles la détonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet médiocre
sur ces indigènes qui n'ont de respect que pour les engins bruyants.
La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu les hommes, bien que le danger
soit dans l'éclair, non dans le bruit.
En ce moment, les pirogues s'approchèrent plus près du Nautilus, et une nuée de flèches
s'abattit sur lui.
— Diable ! il grêle, dit conseil, et peut-être une grêle empoisonnée.
Il faut prévenir le capitaine Nemo, dis-je en rentrant par le panneau.
Je descendis au salon.
Je n'y trouvais personne.
Je me hasardais à frapper à la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.
Un « Entrez ! » me répondit.
J'entrais, et je trouvais le capitaine Nemo plongé dans un calcul où les X et autres
signes algébriques ne manquaient pas.
— Je vous dérange, dis-je par politesse.
— En effet, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine, mais je pense que vous avez
des raisons sérieuses de me voir.
— Très sérieuses.
Les pirogues des naturels nous entourent, et dans quelques minutes nous serons certainement
assaillis par plusieurs centaines de sauvages.
— Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo.
Ils sont venus avec leurs pirogues ?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.
— Précisément, je venais vous dire…
— Rien n'est plus facile, dit le capitaine Nemo, et, pressant un bouton électrique,
il transmit un ordre au poste de l'équipage.
— Voilà qui est fait, monsieur, me dit-il, après quelques instants.
Le canot est en place, et les panneaux sont fermés.
Vous ne craignez pas, j'imagine, que ces messieurs défoncent des murailles que les
boulets de votre frégate n'ont pu entamer ?
— Non, capitaine, mais il existe encore un danger.
— Lequel, monsieur ?
— C'est que demain, à pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux pour renouveler
l'air du Nautilus.
— Sans contredit, monsieur, puisque notre bâtiment respire à la manière des cétacés.
— Or, si, à ce moment, les papouas s'occupent la plate-forme, je ne vois pas comment vous
pourrez les empêcher d'entrer.
— Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront à bord ?
— J'en suis certain.
— Eh bien, monsieur, qu'ils montent…
Je ne vois aucune raison pour les en empêcher.
Au fond, ce sont de pauvres diables, ces papouas.
Je ne veux pas que ma visite à l'île Gébrard coûte la vie à un seul de ces malheureux.
Cela dit, j'allai me retirer.
Mais le capitaine Nemo me retint et m'invita à m'asseoir près de lui.
Il me questionna avec intérêt sur nos excursions à terre, sur nos chasses, et n'eût pas
l'air de comprendre ce besoin de viande qui passionnait le Canadien.
Puis la conversation effleura divers sujets, et, sans être plus communicatif, le capitaine
Nemo se montra plus aimable.
Entre autres choses, nous en vîmes à parler de la situation du Nautilus, précisément
échouée dans ce détroit où Dumont-Durville fut sur le point de se perdre.
« Puis, à ce propos, ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus
intelligents navigateurs, que ce Durville, c'est votre capitaine Cook à vous autres
Français.
Un fortuné savant, avoir bravé les banquises du pôle sud, les coraux de l'Océanie,
les cannibales du Pacifique, pour périr misérablement dans un train de chemin de fer, si cet homme
énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son existence, vous figurez-vous
qu'elles ont dû être ses suprêmes pensées.
»
En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette émotion à son actif.
Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur français, ses voyages
de circumnavigation, sa double tentative au pôle sud qui amena la découverte des terres
Adélie et Louis-Philippe, enfin ses levées hydrographiques des principales îles de
l'Océanie.
« Ce que votre Durville a fait à la surface des mers, me dit le capitaine Nemo, je l'ai
fait à l'intérieur de l'océan, et plus facilement, plus complètement que lui.
L'astrolabe et la zélée, incessamment balottées par les ouragans, ne pouvaient
valoir le Nautilus, tranquille cabinet de travail et véritablement sédentaire au milieu
des eaux.
« Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre les corvettes
de Dumont-Durville et le Nautilus.
— Lequel, monsieur ?
— C'est que le Nautilus s'est échoué comme elle.
— Le Nautilus ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement le capitaine Nemo.
Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des mers, et les pénibles travaux, les manœuvres
qu'imposa Durville le renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas.
L'astrolabe et la zélée ont failli périr, mais mon Nautilus ne court aucun danger.
Demain, aujourd'hui, à l'heure dite, la marée le soulèvera paisiblement, et il reprendra
sa navigation à travers les mers.
— Capitaine, dis-je, je ne doute pas.
— Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant.
Demain, à deux heures quarante minutes du soir, le Nautilus flottera et quittera sans
avari le détroit de Torres.
Ses paroles prononcées d'un ton très bref, le capitaine Nemo s'inclina légèrement.
C'était me donner congé, et je rentrais dans ma chambre.
Là, je trouvais conseil, qui désirait connaître le résultat de mon entrevue avec le capitaine.
— Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son Nautilus était
menacé par les naturels de la Papouasie, le capitaine m'a répondu très ironiquement.
Je n'ai donc qu'une chose à dire, ai confiance en lui, et va dormir en paix.
— Monsieur n'a pas besoin de mes services ?
— Non, mon ami, que fait Nedlande ?
— Que monsieur m'excuse, répondit conseil, mais l'ami Ned confectionne un pâté de
kangaroos qui sera une merveille.
Je restai seul.
Je me couchai, mais je dormis assez mal.
J'entendais le bruit des sauvages qui piétinaient sur la plateforme en poussant des cris assourdissants.
La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage sortît de son inertie habituelle.
Il ne s'inquiétait pas plus de la présence de ces cannibales que les soldats d'un fort
blindé ne se préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage.
À six heures du matin, je me levai.
Les panneaux n'avaient pas été ouverts, l'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur,
mais les réservoirs, chargés à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et lancèrent quelques
mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie du Nautilus.
Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu même un instant le capitaine
Nemo.
On ne paraissait faire à bord aucun préparatif de départ.
J'attendis quelque temps encore, puis je me rendis au grand salon.
La pendule marquait deux heures et demie.
Dans dix minutes, le flot devait avoir atteint son maximum de hauteur, et si le capitaine
Nemo n'avait point fait une promesse téméraire, le Nautilus serait immédiatement dégagé.
Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son lit de corail.
Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt sentir dans la coque du
bateau.
J'entendis grincer sur son bordage les aspérités calcaires du fond corallien.
À deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le salon.
— Nous allons partir, dit-il.
— Ah ! fis-je.
J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux.
— Et les papouasses ?
— Les papouasses ? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les épaules.
— N'avons-ils pas pénétré à l'intérieur du Nautilus ?
— Et comment ?
— En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.
— M.
Aronax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on n'entre pas ainsi par les panneaux
du Nautilus, même quand ils sont ouverts.
— Je regardais le capitaine.
— Vous ne comprenez pas, me dit-il.
— Aucunement.
— Eh bien, venez, et vous verrez.
Je me dirigeai vers l'escalier central.
Là, nédelant des conseils très-intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage
qui ouvraient les panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantable vocifération
résonnaient au-dehors.
Les mantelets furent rabattus extérieurement.
Vingt figures horribles apparurent.
Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la rampe de l'escalier, rejeté
en arrière par je ne sais quelle force invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant
des gambades exorbitantes.
Dix de ses compagnons lui succédèrent.
Dix eurent le même sort.
Conseil était dans l'extase.
Nédelande, emporté par ses instincts violents, s'élança sur l'escalier, mais dès qu'il
eut saisi la rampe à deux mains, il fut renversé à son tour.
— Mil diable ! s'écria-t-il, je suis foudroyé.
Ce mot m'expliqua tout.
Ce n'était plus une rampe, mais un câble de métal, tout chargé de l'électricité
du bord, qui aboutissait à la plateforme.
Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse, et cette secousse eût été mortelle
si le capitaine Nemo eut lancé dans ce conducteur tout le courant de ses appareils.
On peut réellement dire qu'entre ces assaillants et lui, il avait tendu un réseau électrique
que nul ne pouvait impunément franchir.
Cependant les papouasses épouvantées avaient battu en retraite, affolées de terreur.
Nous, moitié riant, nous consolions et frictionnions le malheureux Nédelande, qui jurait comme
un possédé.
Mais en ce moment, le Nautilus, soulevé par les dernières ondulations du flot, quitta
son lit de corail à cette quarantième minute, exactement fixée par le capitaine.
Son hélice battit les eaux avec une majestueuse lenteur.
Sa vitesse s'accrut peu à peu, et, naviguant à la surface de l'océan, il abandonna
sains et saufs les dangereuses passes du détroit de Torres.
