Hélène Romano est psychologue spécialiste en deuil traumatique. Elle est l’autrice de « N’être pas, naître mort » aux éditions Fage, un livre sur le deuil anténatal.
Présentée par Agathe Lecaron, La Maison des Maternelles est le rendez-vous quotidien consacré à la parentalité et petite enfance. Dans ce magazine, l’animatrice et les spécialistes qui l’entourent ont pour ambition de répondre aux interrogations des jeunes parents, proposant ainsi une émission de service. En toute liberté, de façon positive et décomplexée !
le deuil anténatal, qui est différent
du deuil périnatal, dans un nouvel ouvrage.
On l'accueille.
Bonjour, H.Romano.
- A.Lecaron: Bonjour.
Je parlais du fait que je ne me lassais pas
de présenter cette émission, mais Hélène
était une de mes 1res invitées.
Elle m'impressionnait beaucoup.
Je n'osais pas lui poser de questions.
- H.Romano: Il n'y avait aucune question stupide.
C'est toujours un grand plaisir.
- H.Loussaief: Vous êtes psychologue, spécialiste
en deuil traumatique.
On vous a vue à de nombreuses reprises.
Vous voulez nous parler d'un sujet qui vous touche personnellement.
On le comprend très vite, dans cet ouvrage,
"N'être pas, naître mort".
Touchée personnellement...
Dès l'introduction, vous parlez du deuil anténatal.
Vous avez malheureusement eu l'occasion de vous familiariser
avec ce sujet.
Vous avez perdu un de vos jumeaux, pendant une grossesse.
Ca vous a donné envie de faire ce livre?
- H.Romano: Non. Je parle de mon expérience dans la préface
car j'avais un ex-mari pervers, violent, qui m'a donné
un coup dans le ventre à 5 mois de grossesse.
J'ai perdu le jumeau de ma fille.
Ca a été assez effroyable.
Comme c'est déjà tabou de parler de la mort anténatale, parler
de la mort anténatale dans un contexte
de violences conjugales, ça me paraissait important.
L'éditrice m'a fait confiance pour aborder cette question.
Elle ne connaissait pas mon histoire.
J'en parle dans la préface.
Le reste du livre, c'est mettre des mots sur cette souffrance.
- H.Loussaief: Ca introduit le sujet.
Il y a une différence entre le deuil anténatal
et le deuil périnatal.
On pense au deuil anténatal en imaginant
que c'est le périnatal.
On est familiers du deuil périnatal et très peu du deuil anténatal.
- H.Romano: Anténatal, c'est perdre son bébé avant qu'il ne naisse.
Je dis "bébé" et pas "foetus".
- H.Loussaief: Vous faites exprès de le nommer.
Vous personnifiez le bébé tout de suite.
- H.Romano: Le deuil, c'est la réaction face à la perte.
On est très portée sur l'attention à ce nouveau petit être
qui va naître.
Quand on le perd, on peut parler de deuil.
Perdre un enfant à 3 ans, 7 ans, 30 ans, ce n'est pas du tout
la même chose que perdre un bébé qui va naître, mais ce n'est pas
pour ça qu'on ne doit pas prendre en compte la détresse
de ces parents.
Dans l'anténatal, avant la naissance,
c'est très particulier.
On a une forme de confusion entre les parents qui ont perdu
un bébé autour de la naissance et ceux qui l'ont perdu
avant qu'il ne naisse.
- H.Loussaief: Il y a un tabou en France sur le deuil anténatal.
Il arrive que des femmes enceintes qui perdent un bébé très tôt
n'en parlent pas ou très peu autour d'elles.
- H.Romano: Il y a plein d'explications juridiques,
culturelles, religieuses sur l'espèce d'angoisse, la mort
qui va se contaminer...
Vous avez perdu votre bébé, vous n'avez pas de statut.
Vous le perdez après la naissance, il y a un arrêt maternité.
Vous le perdez avant, il n'y a pas de statut.
Il y a quelque chose d'effrayant, d'indicible.
L'objectif du livre est de mettre des mots dessus pour que tous
ces parents soient moins en souffrance
et que les professionnels et les proches comprennent mieux
ce que ça représente.
- H.Loussaief: Qui décide du statut social?
Comment on met un statut social?
C'est une décision gouvernementale?
C'est la société qui doit, par le biais
de personnes comme vous, y réfléchir?
- H.Romano: Il y a une évolution dans la législation
sur le fait de pouvoir inscrire dans l'état civil,
au moins nommer le bébé mort avant la naissance.
Longtemps, l'OMS a fixé à 500 g, à 2 semaines...
Il y a eu un arrêt de la Cour de cassation en 2008 qui permet
de le faire avant.
Il n'y a pas de reconnaissance judiciaire pour permettre
l'interruption volontaire de grossesse.
Les politiques décident.
Au-delà des textes, il y a le regard social.
Quand vous perdez votre bébé avant la naissance, les proches
vous disent "tu ne l'as même pas connu,
ce n'est pas si grave" ou "tu en auras d'autres".
- H.Loussaief: Il y a un esprit de superstition qui s'installe
sur des mamans qui ont perdu leur bébé très tôt.
On ne les côtoie presque plus parce qu'on se dit
qu'il y a peut-être quelque chose d'étrange...
- A.Lecaron: A la chat noir.
- H.Romano: Dans les classes maternelles, qu'il y a un aîné,
que la maman est là avec son gros ventre et qu'elle perd son bébé,
les mamans partent sur le côté.
Ca angoisse.
On se dit que ça va nous arriver.
L'idée est de comprendre la douleur que ça représente, de mieux
l'appréhender et d'éviter des propos maladroits.
- A.Lecaron: Quel que soit le thème de la grossesse, c'est
très important de le dire...
Même une fausse couche précoce peut faire de soi une mère.
A partir du moment où on est enceinte,
on est déjà mère et on a déjà une vision.
On s'est projetée.
- H.Romano: C'est de plus en plus tôt qu'on est enceinte, parfois
depuis le 1er trimestre.
Des femmes s'investissent très fort dès les 1res semaines.
Vous perdez votre bébé, votre embryon, votre foetus.
Vous perdez votre bébé au sens psychique du terme. C'est violent.
- H.Loussaief: Un angle du livre m'a très intéressé: l'explication
à la famille.
Quand on a des aînés du bébé à naître, il faut
leur expliquer ce qui vient de se passer.
Comment?
- H.Romano: On fait comme on peut avec les ressources qu'on a.
Beaucoup de parents qui ont des pertes de bébé dans le cadre
d'une grossesse précoce n'osent pas en parler pour ne pas traumatiser
l'enfant.
Mais l'enfant perçoit qu'il y a des pleurs, des tensions,
des affaires préparées et plus rien...
Mettre des mots, c'est important.
L'enfant peut croire que c'est à cause de lui.
On essaye de mettre des mots simples, même si on est enceinte
de 8 semaines et qu'on avait investi
la grossesse.
L'enfant va percevoir à quel point on est mal.
On essaye de mettre des mots simples pour éviter les secrets
qui viennent souvent parasiter le devenir de chacun.
- H.Loussaief: Un terme revient dans l'ouvrage.
C'est un peu le terme général de cet ouvrage:
l'empathie transitionnelle.
Pour vous, elle est essentielle.
C'est quoi?
- H.Romano: Agathe va croire que je répète, mais je n'ai pas
Alzheimer.
C'est le fait de s'ajuster à l'autre.
Si je viens avec mes certitudes et que je dis
que ce n'est pas grave, qu'il en aura d'autres,
ça ne va pas aider.
Je peux dire "je", sur ce que je ressens.
"Je ne sais pas quoi te dire par rapport à la perte
de cette grossesse, mais je voudrais te dire
que je suis là.
J'ai l'impression que tu es triste."
On n'impose pas à l'autre ce qu'on ressent.
On essaie de s'ajuster.
C'est cet art.
On essaie de se mettre au niveau de l'autre
et de ne pas venir avec son savoir.
C'est comme ça qu'on évite de majorer la détresse.
- A.Lecaron: Ca s'applique aussi aux enfants.
- H.Loussaief: Des associations peuvent aider ces femmes
dans ces moments de difficulté.
Une fleur, une vie et Agapa sont des associations
que vous conseillez.
- H.Romano: Oui.
Agapa et Une fleur, une vie sont dédiées aux deuils périnatal
et anténatal.
Ils accompagnent beaucoup les parents dans la ritualisation.
On n'a pas de visage de ce bébé, pas de corps.