C'était il y a deux ans : le 2 novembre 2022 était signé à Pretoria un accord pour mettre fin à la guerre au Tigré. L'offensive, sur la région du Nord de l'État éthiopien, allié à l'Érythrée voisine et à des milices de plusieurs régions éthiopiennes, un conflit qui a dévasté le Tigré et tué plus de 600 000 personnes, selon l'Union africaine. Des experts soupçonnent toujours un génocide. Notre invitée, Agnès Nabat, co-signe un film sur l'une des plaies toujours béantes laissées par ce conflit. "Viols au Tigré, l'arme silencieuse", une plongée dans les crimes dont au moins 120 000 femmes - une Tigréenne sur dix - ont été victimes selon des bilans sans doute sous-estimés. Une plongée aussi dans le combat de celles qui recueillent leur témoignage pour les aider à se faire entendre et à se reconstruire.
7h19 à Paris, c'était il y a deux ans, jour pour jour, la signature à Pretoria d'un accord pour mettre fin à la guerre aux Tigrés.
L'offensive sur la région du nord de l'État éthiopien alliée à l'Érythrée et à des milices de plusieurs régions éthiopiennes.
Un conflit qui a dévasté le Tigré et tué plus de 600 000 personnes selon l'Union africaine.
Des experts soupçonnant toujours un génocide.
Notre invitée ce matin co-signe un film sur l'une des plaies toujours béantes laissées par ce conflit.
Bonjour Agnès Naba.
Bonjour.
Et merci d'être avec nous, vous êtes journaliste, co-réalisatrice de ce reportage diffusé sur la chaîne Arte.
Dans deux semaines, dans trois semaines, viol aux Tigrés, larmes silencieuses.
Une plongée dans les crimes dont au moins 120 000 femmes, une Tigréenne sur dix, ont été victimes selon des bilans sans doute sous-estimés.
Une plongée aussi dans le combat de celles qui recueillent ce témoignage pour les aider à se faire entendre et à se reconstruire.
Avec votre co-réalisatrice Marianne Guetty, pourquoi avez-vous souhaité aborder ce sujet et le filmer ?
Comme vous l'avez dit, c'est un conflit dont on a très peu entendu parler et pourtant les chiffres sont incroyables.
600 000 victimes, 120 000 femmes violées, en tout cas c'est des estimations qu'on a.
Et donc c'est vrai qu'avec Marianne, on trouvait que ce sujet n'avait pas du tout été assez traité.
Surtout en France où le viol est une problématique qui devient de plus en plus importante,
où on prend conscience vraiment du retentissement, des conséquences physiques et psychologiques du viol pour les femmes.
Et en fait on trouvait hallucinant qu'on n'ait pas du tout entendu parler de ce sujet-là.
Donc on a voulu s'en saisir dans ce film et justement de donner la parole à ces femmes et qu'elles se fassent entendre.
Et pour pousser aussi les médias, d'autres médias peut-être à se saisir de cette question,
la figure principale de votre film s'appelle Messerette Adouche, à l'origine pianiste et star de la télé au Tigré.
Elle a abandonné sa carrière pour créer une association et venir en aide à ces femmes victimes. On l'écoute.
Comme ils n'ont pas réussi à éliminer l'ensemble de la population,
ils ont voulu détruire le pilier le plus respecté de notre société, les mères.
Pour briser les Tigréens, ils savaient que les femmes devaient être brisées.
La voix de Messerette Adouche, qui en un peu plus d'un an a recueilli les témoignages de 4800 femmes victimes de viol au Tigré.
Elle organise des sessions sur plusieurs jours dans la région pour les accueillir, pour les aider.
On en voit d'ailleurs quelques instants dans le film. Que font-elles pendant ces rencontres ?
Comme vous l'avez dit, Messerette Adouche a créé une association qui s'appelle Iwi Yet,
pour aider les femmes qui ont été victimes de viol pendant le conflit au Tigré.
Elle organise des sessions avec en général une vingtaine de femmes,
où elle va les aider psychologiquement pour qu'elles se reconstruisent,
surtout leur faire comprendre qu'elles ne sont pas seules à avoir été victimes,
et surtout qu'elles peuvent partager leur histoire.
Souvent, elles le font pour la première fois.
Leur faire comprendre qu'elles ne vont pas être jugées en partageant cette histoire,
parce que c'est ce qu'on voit dans le film.
Le viol, en fait, est un véritable tabou,
parce que la société éthiopienne et tigréenne est une société patriarcale,
où les femmes, quand elles se font violer, subissent une double peine.
En plus des conséquences physiques et psychologiques du viol,
elles se font souvent rejeter par leur famille, par la société en général, par l'église.
Elles sont souvent rejetées, donc elles ne sont plus indépendantes.
Messerette, avec ces sessions-là, leur permet d'avoir des conseils psychologiques,
mais aussi une aide financière.
On entend d'ailleurs dans le film cette stigmatisation dont vous parlez,
avec l'une des femmes qui tente de venir à une session organisée par Messerette à douche,
c'est Achiré. On écoute un extrait.
Achiré, grâce à son association,
une vingtaine de femmes va pouvoir participer à un atelier de quatre jours.
Le but, les aider à se reconstruire psychologiquement.
Mais à l'extérieur de la salle, elles sont bien plus nombreuses à se présenter.
Toutes implorent de recevoir elles aussi de l'aide.
Nous sommes baignées de honte, nos maris nous haïssent.
Ils nous appellent les déchets des soldats érythréens, les porteuses de maladies.
On nous jette dehors avec nos enfants.
Les politiciens nous rejettent et nous ignorent.
Où qu'on aille, on nous dit de passer notre chemin.
Voilà cette femme qu'on entend et qui aborde ce que vous évoquiez,
cette double peine avec cette stigmatisation des victimes de viols.
Ce qu'on entend aussi dans cet extrait,
c'est la détresse de ces femmes qui tentent d'obtenir de l'aide
parce qu'elles en ont désespérément besoin.
Et aussi parce que raconter le calvaire de ces femmes,
c'est raconter leur déclassement.
On voit dans le film notamment une victime de viol qui était propriétaire d'un hôtel
et qui vit aujourd'hui dans un camp de réfugiés.
À la fin de chaque session, l'association leur donne 400 euros pour lancer leur entreprise.
Cette aide, on peut dire que c'est un point crucial, central dans leur reconstruction,
surtout au vu de leur stigmatisation ?
Tout à fait, parce que comme elles sont en général rejetées par leur famille,
elles n'ont plus de ressources.
Et donc, Méserette, à douche avec son association,
les aide justement à recréer une activité, souvent un petit business.
Ce qu'on voit dans le documentaire, c'est qu'à la fin de ces sessions-là,
elles reçoivent une somme qui équivaut à peu près à 400 euros
qui leur permet par exemple de créer un café,
qui leur permet d'acheter quelques poules,
de monter une petite exploitation pour pouvoir subvenir à leurs besoins.
Et ça, évidemment, ce n'est pas la seule pierre qui va permettre leur reconstruction,
mais c'est un chemin nécessaire pour qu'elles puissent retrouver une vie normale.
On peut dire aussi que ce tabou, cette stigmatisation,
au-delà de les mettre au banc de la société,
prolonge les conséquences de la guerre sur le corps des femmes.
Une infirmière que vous avez rencontrée raconte
que certaines ne viennent se faire soigner que deux ans après,
parce qu'elles avaient trop honte pour venir avant
et que leurs blessures s'infectent aujourd'hui.
Que sait-on des femmes qui restent encore silencieuses ?
Elles sont toujours majoritaires aujourd'hui ?
Alors, c'est difficile à savoir, parce qu'on n'a que des estimations.
Ce qu'on dit dans le reportage, c'est que la seule estimation qu'on a,
c'est 120 000 femmes violées.
Comme vous l'avez dit, une femme sur dix.
C'est des chiffres qui sont tirés d'une étude
qui a été faite par l'hôpital Haider de Mekelle,
dans lequel on a filmé cette infirmière Moulou Mesfine.
Et en fait, déjà, il y a énormément de femmes
qui sont mortes liées à ces sévices.
C'est des femmes qui ne parleront jamais,
qu'on ne pourra jamais comptabiliser.
Et ensuite, il y a des femmes, comme vous dites,
qui se cachent et qui ne viennent pas demander de l'aide.
Elles sont sûrement très nombreuses.
Elles viennent quand elles commencent à avoir des complications,
des maladies sexuellement transmissibles.
Et surtout, ce que je veux dire, c'est qu'il y a encore des zones
qui sont occupées au Tigré, au Nord et à l'Ouest.
Et donc, il y a de très nombreuses femmes
qui sont encore là-bas et dont on n'a pas encore le témoignage
et qui ne sont pas encore venues demander de l'aide.
Il y a ce tabou de l'intime.
Et puis, il y a le silence politique entretenu par l'État.
Mais Zeyret Haddouche raconte qu'on lui a demandé
d'arrêter ses activités associatives,
d'arrêter de faire parler ses femmes
sur les viols qu'elles ont subis.
Elle a même été détenue.
Il y a une volonté de l'État éthiopien
de taire cette question aujourd'hui ?
Tout à fait. L'État éthiopien ne veut pas
qu'il y ait d'investigation sur cette thématique-là.
Parce qu'il y a des enquêteurs de l'ONU
qui sont venus pour essayer d'enquêter
sur les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité
qui ont pu être commis au Tigré.
Et cette commission a été enterrée
parce que l'État éthiopien
met des bâtons dans les roues
de toutes ces commissions d'enquête.
Et je pense aussi que c'est parce que
ces crimes ne sont pas que des crimes de guerre isolés,
mais qu'on le voit dans le documentaire,
il y a peut-être des intentions génocidaires
derrière toutes ces sévices
qui ont été perpétrées.
Parce que, comme on le voit,
des mots même ont été laissés
dans l'utérus des femmes
pour dire qu'on veut sciemment
briser la société éthiopienne,
empêcher les femmes d'enfanter,
de la part des soldats érythréens,
mais aussi de la part des mini-samaras
qui sont une région au-dessous du Tigré,
qui ont une volonté d'amariser
les Tigréens,
ça veut dire d'effacer leur identité.
Et cela pose aussi la question,
on pourrait l'aborder si on avait plus de temps,
de la responsabilité du gouvernement,
alors qu'on voit dans le film des responsables
tenir des propos qui confinent
à l'appel au meurtre des Tigréens.
Une dernière question, Agnès Naba,
dans sa volonté d'effacer cette question,
on imagine aussi que les journalistes
sont visés par le gouvernement
éthiopien aujourd'hui,
vous l'avez senti sur place ?
Vous avez rencontré des obstacles ?
Alors, on s'est posé beaucoup de questions
avant d'y aller, parce qu'on a
discuté avec des journalistes qui s'étaient rendus
en Éthiopie et au Tigré,
et on sait que l'État éthiopien ne voit pas
d'un moineuil les journalistes qui
viennent enquêter sur des questions politiques
au Tigré, et donc
notamment il y a le journaliste Antoine Galindo
qui a été détenu pendant une semaine
en février dernier,
donc c'est vrai que nous, nous avons décidé
de ne pas signaler notre présence aux autorités éthiopiennes
quand on y est allé, aux autorités tigréennes,
oui, mais donc ces obstacles aussi
sont mis pour que, voilà,
le silence ne soit pas brisé autour
de toutes ces violences sexuelles qui
ont eu lieu au Tigré, et qu'il faut
aujourd'hui investiguer, donc c'est ce qu'on veut faire
avec notre film, ouvrir une brèche pour qu'on en parle plus.
Merci, merci Agnès Nabat,
Viole au Tigré, Larmes silencieuses,
c'est le titre de votre reportage
produit par Kraken Films, et à voir
sur la chaîne Arte le 23 novembre,
ce sera à revoir évidemment
sur le site arte.tv,
très bonne journée à vous,
et à bientôt sur RFI, le journal dans une minute.