Moins de pilule, plus de stérilets : que nous dit la dernière enquête de l’Inserm sur la sexualité des Français ? Depuis 2006, beaucoup de choses ont changé.
Cécile Thomé, post-doctorante à l’Ined, nous aide à comprendre pourquoi les pratiques sexuelles s’étalent désormais dans le temps, pourquoi la contraception se diversifie, et ce que cela signifie pour l’avenir de la sexualité en France.
Mercredi dernier paraissait la quatrième édition de l'enquête sur la sexualité,
dirigée par l'Inserm, qui plonge dans l'intimité des Français.
Un outil précieux pour comprendre l'évolution des pratiques et des normes,
puisque l'on peut comparer ces données à celles recueillies en 1970, 1992 et 2006.
Ainsi, on sait désormais de manière scientifique que les rapports en France
sont moins nombreux mais plus satisfaisants, que l'usage du préservatif recule,
et que le recours au stérilet comme méthode contraceptive dépasse la pilule,
une rupture dans notre histoire récente.
Alors, quel nouveau schéma ou script sexuel en découle ?
Et plus largement, comment le développement de la contraception médicalisée,
notamment hormonale, a influencé la sexualité ces 60 dernières années ?
Pour répondre à ces vastes questions, Cécile Thomé, bonsoir.
Bonsoir.
Vous êtes sociologue chargée de recherche au CNRS
et vous venez de faire paraître cet ouvrage qu'a paru l'édition de la Découverte,
intitulé « Des corps disponibles, comment la contraception façonne la sexualité hétérosexuelle ».
Merci d'être ce soir dans Question du Soir.
Je crois que ce qui nous a alertés, c'est le fait qu'un certain nombre de changements majeurs
sont survenus dans ces toutes dernières années en France.
Mais en particulier, c'est véritablement, par rapport aux enquêtes précédentes,
une diversification croissante de la sexualité
qui se manifeste à travers un certain nombre d'indicateurs.
Et en particulier, et je crois que c'est un point vraiment intéressant,
des évolutions très marquées chez les plus jeunes et chez les femmes.
Des évolutions qui sont bien évidemment à mettre en regard de l'évolution du contexte social,
notamment en ce qui concerne l'augmentation marquée de l'autonomie sociale et économique des femmes,
mais bien d'autres éléments encore.
Nathalie Bajos, directrice de recherche à l'Inserm,
elle était l'invitée de France Inter le 14 novembre dernier.
Cécile Thomé, cette vaste enquête nous apporte énormément d'informations,
de connaissances sur la sexualité des Français.
Qu'apprend-on en matière de contraception ?
Donc c'est une enquête qui nous permet d'avoir des chiffres récents sur la contraception
et c'était quelque chose qui était vraiment nécessaire
parce qu'il y a eu, comme le disait Nathalie, énormément d'évolutions ces 25 dernières années.
D'abord concernant la pilule, dont l'utilisation a été divisée par deux en 25 ans,
ce qui est quand même très impressionnant.
Sachant que la France a une particularité,
c'est qu'on est un des pays au monde qui utilisait en tout cas le plus la pilule.
Donc on part de très très haut, ce qui explique aussi qu'on puisse baisser autant.
Ça c'est une première chose.
Ce qu'on voit aussi c'est une augmentation de l'usage du stérilet
qui a longtemps été réservé aux femmes ayant déjà eu des enfants
et aujourd'hui il commence à être plus utilisé de manière un petit peu plus large.
Et donc finalement, stérilet et pilule sont désormais au coude à coude
et c'est un grand renouvellement du modèle contraceptif français,
même si la pilule demeure la méthode de contraception la plus utilisée chez les jeunes.
Voilà pour cette étude de l'Inserm,
qui est d'abord et avant tout une étude fondée sur des données quantitatives.
Vous travaillez tout autrement, Cécile Thomas,
notamment avec du qualitatif, avec beaucoup d'entretiens.
Qu'est-ce que ça change et qu'est-ce que ça implique notamment du point de vue méthodologique ?
Est-ce qu'on peut considérer de la même façon la sexualité des personnes
qui sont issues de milieux modestes et celle des autres ?
Effectivement, moi les données comme celle de l'enquête qu'on vient d'évoquer,
CSF 2023, je les utilise.
J'ai analysé celle des dernières enquêtes sur la contraception et sur la sexualité en France,
c'est en partie dans l'ouvrage,
mais je travaille beaucoup à partir d'archives, à partir d'ethnographies numériques,
donc allez voir en ligne,
et j'ai fait une centaine d'entretiens sur ces questions-là.
Ce qui est intéressant dans l'entretien par rapport à des données plus quantitatives,
c'est que ça permet d'aller chercher les motivations des gens,
d'aller comprendre pourquoi les pratiques évoluent dans un sens ou dans un autre
de manière beaucoup plus fine,
en construisant une confiance dans le cadre d'un échange plus long,
et ça je pense que c'est quelque chose qui va ensuite venir donner de la chair à ces chiffres.
Là où les chiffres sont indispensables également parce qu'ils sont représentatifs,
alors qu'on peut faire autant d'entretiens qu'on veut,
c'est quand même compliqué d'être représentatif de la population générale.
Donc à partir de ces chiffres-là, ça permet d'aller faire des comparaisons
entre les classes sociales, effectivement,
et de se rendre compte par exemple que si on a une différence dans l'usage du préservatif
dans les milieux les plus populaires et les classes moyennes et supérieures,
c'est parce que dans les classes moyennes et supérieures,
c'est un objet qui est un objet sanitaire,
c'est-à-dire où on peut se dire que c'est un objet qui a une légitimité,
alors que ça demeure très associé à une sexualité
qui peut mettre la réputation des jeunes filles en danger dans les classes populaires.
J'ai mal formulé ma question, ma question était d'ordre méthodologique.
Ce que je voulais vous demander, et ce que je voulais savoir,
c'était pourquoi les classes moyennes et supérieures sont plus à l'aise
pour parler de sexualité, et ce que ça implique là encore dans votre travail.
Tout à fait, alors ça c'est un problème récurrent qu'on a en tant que sociologue de la sexualité,
mais c'est un problème plus large, c'est que le discours intime sur soi,
c'est quelque chose que les classes moyennes et supérieures sont habituées à produire,
parce qu'elles vont plus chez le médecin, elles vont plus chez le psy,
et il y a une psychologisation de l'intimité qui se fait de manière plus évidente.
Par ailleurs, avec les classes plus populaires,
qui ont déjà moins l'habitude de produire ce discours,
il y a aussi la problématique du fait de parler face à quelqu'un
qui représente une forme d'autorité, liée à une autorité médicale,
une autorité scolaire, face à laquelle ils ne sont pas forcément à l'aise.
Donc c'est difficile d'aller chercher des enquêtés de classes populaires,
c'est plus difficile de les faire parler, mais c'est indispensable
pour réussir justement à illustrer la diversité des situations en France.
On parle avec vous, grâce à vous, de la contraception des Français aujourd'hui,
mais je voudrais, avant cela, que l'on fasse un petit détour dans l'histoire.
Pourquoi remontons justement aux années 70 ?
Pour nous, le problème fondamental, c'est quand même l'information sur la contraception.
Enfin, il faudrait se pencher sur les raisons qui font que la contraception
est si peu diffusée et si peu acceptée.
Or, très souvent, au centre de planification même,
les médecins disent, mais on a beau faire de l'information, les femmes n'en veulent pas.
Et on ne se pose pas les questions plus profondément.
Il y a des barrages psychologiques très profonds, sûrement.
Vous prenez la pilule ?
Non, parce que mon mari veut pas.
Mais autrement, moi je suis pour, tout à fait.
Pourquoi vous ne voulez pas qu'elle prenne la pilule, votre femme ?
Parce qu'une femme qui prend la pilule, elle est plus libre.
Vous avez peur qu'elle vous trempe ?
Deux temps dans cet archive, une responsable du planning familial d'abord,
une femme et son mari.
Ensuite, il faut nous expliquer pourquoi la contraception
a longtemps, très longtemps même, été un savoir masculin.
Oui, et ça c'est vrai qu'aujourd'hui, alors qu'elle est si féminisée,
c'est quelque chose qui n'est pas évident à penser pour nous.
En fait, quand on regarde dans les archives ou qu'on interroge
des personnes très âgées sur leur vie sexuelle dans les années 60,
avant l'autorisation de la contraception médicale,
on se rend compte qu'on est à une époque
où il y a une culture de l'ignorance sexuelle pour les femmes.
Et cet archive le met très bien en valeur.
Pour une femme, s'intéresser à la contraception,
ce serait s'intéresser à la sexualité,
et donc ce serait mettre sa réputation en danger.
Donc finalement, la contraception, à l'époque, c'est principalement le retrait.
Et le retrait, c'est une affaire d'hommes,
quelque chose qu'on apprend entre hommes et qu'on met en place en tant qu'hommes.
Et c'est lié aussi à une forme de maîtrise de soi
qui peut être quelque chose de valorisé,
avec l'idée qu'on trouve dans les archives
qu'un homme, un vrai, ne donne pas un gosse à sa femme tous les ans.
Donc voilà, c'est une prérogative masculine,
c'est un pouvoir masculin de pouvoir décider.
Ça ne veut pas dire que tous les hommes y arrivent,
ça ne veut pas dire que toutes les femmes n'essaient pas
de trouver des moyens de ne pas accumuler les grossesses,
parce qu'une fois que la femme est enceinte,
c'est elle qui doit subir les conséquences d'un avortement
alors qu'il est encore interdit, ou élever les enfants.
Mais pour autant, ça reste quelque chose de très masculin à cette époque-là,
et ça permet aussi de contrôler la femme.
Dans l'extrait, il y a la question de la pilule,
mais les premiers dispositifs contraceptifs,
on a aussi des extraits de femmes disant
« moi, mon diaphragme »
donc c'était quelque chose qui permettait d'éviter les grossesses,
« quand mon mari-sœur, il le prend avec lui,
parce qu'il veut être sûr que je ne le trompe pas,
il n'a jamais réfléchi au fait que je pourrais en acheter un deuxième ».
Mais on voit qu'à l'époque, ça s'inscrit dans des rapports de pouvoir
et de rapports à la sexualité qui sont très genrés,
assez différents d'aujourd'hui,
en tout cas sur cette question de la connaissance en matière de sexualité.
Le grand tournant, Cécile Thomas, c'est les années 70,
la décennie 70, c'est là que la contraception devient féminine.
Est-ce que c'est d'abord et avant tout grâce à la pilule ?
Alors, c'est plus compliqué que ça.
On aime bien dire que c'est plus compliqué que ça quand on est sociologue.
Oui, mais ça fait bien.
C'est plus compliqué que ça parce qu'en fait,
si la pilule arrive en France,
c'est aussi parce qu'il y a une volonté d'arriver à une sexualité conjugale plus épanouie.
Alors, qu'est-ce qu'on veut dire par là ?
Ça veut dire que depuis le début du XXe siècle,
et en particulier les années 30,
l'idée que l'harmonie conjugale passe aussi par la sexualité,
elle se répand.
Et avec cette idée-là, ça veut dire qu'il va falloir trouver des moyens
que les hommes ne soient pas frustrés par le retrait
et que les femmes puissent avoir une sexualité satisfaisante
en allant aussi jusqu'au bout.
Donc, qu'est-ce qu'on fait ?
Il y a des premières choses qui se mettent en place.
J'évoquais le diaphragme tout à l'heure.
On va parler de bricolage féminin autour de la contraception,
la douche vaginale, etc.
Mais il va surtout y avoir une grande campagne
menée par le planning familial pour réussir à légaliser la pilule.
Et quand la pilule est légalisée,
elle est vraiment légalisée comme une contraception de couple
pour permettre l'harmonie conjugale.
Sauf que ce qui va se passer,
c'est qu'elle est certes utilisée par les couples,
mais assez rapidement,
elle va être utilisée de manière beaucoup plus vaste
et elle va participer d'un mouvement plus large
qui est un mouvement d'émancipation des femmes.
En fait, pour comprendre ce retournement qui va se jouer là,
il y a certes la pilule,
mais il y a aussi le fait que les femmes aient accès à un compte en banque,
qu'elles se mettent de plus en plus à travailler,
qu'elles aient un accès à l'éducation plus large.
Et c'est tout ça qui va permettre une émancipation
dont l'accès aux droits reproductifs est un des aspects.
La féminisation de la contraception dans les années 70,
est-ce que les hommes l'acceptent ?
Est-ce qu'ils l'acceptent vite ?
Les premiers témoignages qu'on a,
c'est comme celui du monsieur qu'on a entendu,
ils sont assez réticents parce que ça leur prend une prérogative,
sauf qu'assez rapidement,
ils se rendent compte que ça déporte
tout le travail contraceptif sur les femmes,
que par ailleurs,
elles ne sont pas laissées seules avec cette liberté
parce que c'est une libération,
un accès aux droits contraceptifs
qui se fait sous contrôle médical.
Et ça, c'est quelque chose de fondamental en France.
Ça explique aussi la place que va prendre la pilule chez nous.
Donc, assez rapidement,
les hommes vont finalement être assez contents
de ne plus avoir à se préoccuper
de l'aspect sanitaire de la sexualité.
Et les enquêtés que j'ai interrogés,
qui ont aujourd'hui plus de 50 ans, plus de 60 ans,
me disent qu'à la fin des années 70,
quand ils commencent leur vie sexuelle,
à aucun moment ils ne se posent la question
de la méthode de contraception.
On est 10 ans après la loi Neuwirth,
et ça y est, la contraception est devenue féminine.
Un mot que vous avez prononcé plusieurs fois,
Cécile Thomas, c'est le mot de liberté,
mais c'est un peu plus compliqué que ça,
puisque la libération des femmes à travers la pilule,
c'est un discours qui est rapidement remis en cause.
Oui, tout à fait.
D'abord, ça participe du mythe de la pilule,
parce que c'est quelque chose qu'on a construit a posteriori.
L'idée que la pilule était un instrument de libération,
alors qu'on a vu que c'était plutôt
un instrument de l'harmonie conjugale à la base.
Et par ailleurs,
si l'accès vraiment aux droits contraceptifs
c'est quelque chose de fondamental pour les femmes,
et que la pilule a été un des moyens de le faire,
pour autant,
ça ne veut pas dire que d'un seul coup,
la sexualité des femmes
est devenue pleinement épanouie,
et que ça abolit les rapports de pouvoir.
On le voit aujourd'hui avec la question des violences sexuelles,
qui est toujours forte dans l'espace public,
même si l'enquête CSF 2023,
qui est parue il y a 20 ans,
montre bien qu'on va vers quelque chose
où il y a plus de satisfaction pour les femmes,
et ça on le voit.
Entre les années 70 et les années 90,
il y a une augmentation de la satisfaction sexuelle des femmes.
Pour autant, ça ne veut pas dire que tout est réglé,
et on reste sur des scripts sexuels
qui sont très andro-centrés,
c'est-à-dire très centrés sur le plaisir masculin.
Quels sont les motifs
qui permettent de mieux comprendre
la désaffection croissante
et accélérée à l'égard de la pilule,
à partir de 2005 ?
Ce qui est intéressant avec la pilule,
c'est qu'on a été très très loin en France
à avoir cette désaffection,
parce que des remises en cause de la pilule,
on en voit aux Etats-Unis
dès la fin des années 60,
en Angleterre dans les années 90,
et en France, ça diminue depuis le début des années 2000.
Il y a plusieurs choses qui expliquent cela.
La première, c'est qu'elle était
très très prescrite.
C'est ce que je disais tout à l'heure, on part de très haut.
Pourquoi on s'accroche tant en France
à la pilule contraceptive ?
C'est des raisons structurelles,
d'abord parce que la profession de gynécologue médical
s'est constituée autour de la prescription de pilules,
et ça c'est Aurore Queclin qui a beaucoup travaillé dessus,
et parce qu'il y a une prescription à l'acte
qui fait que prescrire la pilule, ça a aussi un intérêt
pour le corps médical.
Par ailleurs, c'est une contraception
qui convient à beaucoup de monde.
L'idée ce n'est pas de supprimer la pilule,
c'est juste de dire qu'il y a des personnes
qui pourraient trouver mieux comme contraception.
On est aussi un pays où il y a très peu de stérilisation,
donc ligature des trompes et vasectomie,
ce qui pourrait être une solution
passée à un certain âge,
ou alors quand on ne veut pas ou plus d'enfants.
Sur la désaffection, pardonnez-moi.
Sur cette question de la désaffection,
il y a plusieurs choses. Il peut y avoir une forme de méfiance
envers la médicalisation. On a eu quand même
beaucoup de scandales médicaux au cours des deux dernières décennies.
Il peut y avoir
la volonté de supprimer,
et ça s'articule à ça,
la volonté de ne plus
utiliser d'hormones, et donc d'avoir
d'hormones de synthèse, donc de retrouver
un corps qui ne soit plus soumis à ces hormones de synthèse,
avec par exemple le stérile et au cuivre.
Et il y a aussi
un autre enjeu
qui est celui du travail contraceptif.
Et ça, c'est quelque chose sur lequel
j'insiste beaucoup dans le livre, parce que la pilule,
c'est un médicament qu'il faut prendre tous les jours alors qu'on n'est pas malade.
Il faut penser non seulement à le prendre tous les jours,
mais à racheter des plaquettes tous les trois mois,
à prendre rendez-vous chez son médecin tous les ans,
à l'avoir toujours dans son portefeuille ou près de sa brosse à dents.
Donc c'est quelque chose de lourd. Et si la pilule
demeure la contraception la plus utilisée
chez les jeunes femmes, vraiment très associée
à l'entrée dans la sexualité, on voit qu'au cours de la vingtaine,
la désaffection grandit.
Et aujourd'hui, on a ouvert un espace où on peut dire
j'en ai marre de la pilule, sans passer pour autant
pour une femme
qui n'a rien compris et qui veut remettre
en cause les acquis
de celles qui sont passées avant.
Donc c'est très positif pour les femmes,
c'est un choix qui s'ouvre.
Est-ce que ces évolutions
de la contraception ont
engendré des transformations en matière
de pratiques sexuelles cette fois ?
Ce qui est intéressant, c'est que
dans le domaine de la sexualité,
ce qu'on voit au cours de la deuxième partie du XXe siècle,
c'est une diversification très forte
des pratiques. Et ça,
l'enquête de CSF va aussi dans ce sens, en montrant
ce qu'on avait déjà vu avec l'enquête précédente
de 2006, qu'il y a beaucoup plus
de fellation, de cunnilingus,
beaucoup plus de caresse, donc d'autres pratiques.
Mais ça, c'est une tendance générale. Qu'est-ce qu'on doit aux évolutions
de la contraception ? En fait, ce qui est intéressant,
c'est que justement, la contraception
a un rôle là-dedans, qui est que
la pénétration pénovaginale
va rester le centre de l'acte sexuel hétérosexuel.
Alors pénovaginale, j'ai appris
ce terme cet après-midi en préparant
l'émission, c'est l'adjectif pour pénétration vaginale.
Tout à fait, un pénis dans un vagin.
Et en fait, ce qu'on
peut se dire, c'est qu'alors qu'il y avait cette diversification
des pratiques, on aurait pu avoir
une multitude de scripts, avec des fois
de la pénétration, des fois pas de pénétration.
Sauf que la contraception, c'est quoi son but ?
Son but, c'est uniquement
de permettre cette pratique-là. Et en fait,
en promouvant
la contraception, en diversifiant la contraception,
en disant qu'un rapport sexuel hétérosexuel
doit être contracepté,
ça aussi, c'est l'adjectif,
qu'est-ce qu'on fait ?
On sanctuarise le fait que cet acte-là,
il est central
dans le script hétérosexuel.
Et donc ça, c'est intéressant, parce que finalement,
c'est quelque chose qui est une conquête pour les femmes,
mais en même temps, qui va
permettre la centralité d'un acte
que beaucoup de femmes trouvent très agréable,
mais qui est jugé statistiquement plus agréable
par les hommes, mais auquel les femmes sont très attachées
parce qu'il y a une question de fusion,
et que la pénétration
est associée au fait
de ressentir quelque chose
de vraiment fort au cours de l'acte sexuel.
Donc même si elles ont moins de plaisir, ça reste
important pour elles que cet acte existe,
et la contraception contribue à cela.
Je souhaiterais vous faire entendre la voix
de Martin Page, il est l'auteur d'Au-delà
de la pénétration, qui apparu
aux éditions Nouvelle Attila en
2018, et il s'exprimait dans cette émission
intitulée Façon sexe en 2020.
Tout est fait pour fabriquer
des jeunes hommes et des hommes
qui seront des idiots en matière de sexualité
dans leur rapport avec les femmes. Il n'y a pas
d'éducation sexuelle sérieuse à l'école,
les parents ne parlent pas,
les copains répètent
la non-éducation sexuelle qu'ils reçoivent aussi.
On ne peut pas dire que la pornographie soit
un univers de très grande subtilité.
Dès l'enfance, en fait, ils sont éduqués
à ne pas avoir
accès à leurs sentiments, à ne pas savoir
les exprimer. Évidemment, ça donne des adultes
désastreux. Mais ça, il y a une responsabilité
collective. Il faut qu'on se soucie
de l'éducation des petits garçons et des petites filles
pour en faire des individus
qui se trouvent à plus à même d'être des adultes
capables d'avoir
du plaisir, d'en donner. C'est déjà une étape
de reconnaître qu'on a été idiot et qu'on
peut commencer à changer, qu'on peut écouter les femmes
et pas simplement écouter les femmes, en fait, parce que
il y a plein de femmes qui n'osent pas dire
les choses et qui ne diront jamais rien.
Donc il faut aussi deviner, il faut décoder
des attitudes. En tout cas, il faut que
les mecs commencent à se poser des questions et qu'ils ne restent
pas aussi idiots dans leur rapport avec les femmes.
Est-ce que ce que nous dit là Martin Page
d'une façon générale sur
la sexualité, sur les pratiques sexuelles,
peut aussi concerner en particulier
la contraception ? Est-ce qu'on peut
en tirer la même conclusion ? Est-ce qu'il faut là
aussi faire beaucoup plus
d'éducation et d'éducation ciblée en la matière ?
Oui, ce qui est intéressant, c'est qu'il n'y a pas
assez d'éducation sexuelle, mais
elle a longtemps été très centrée sur
la notion de risque. Et donc, finalement,
l'éducation à la sexualité, c'était éviter
le VIH, éviter les grossesses.
Maintenant, il y a la question du consentement
qui est centrale. Et en fait, ce qu'il faut mettre au centre,
c'est aussi la question du plaisir. Parce que la sexualité,
c'est censé pouvoir apporter du plaisir.
Le truc, c'est que ça s'inscrit dans des rapports de pouvoir.
Et si on ne comprend pas dans quels rapports
de pouvoir on s'inscrit, c'est compliqué de réussir
à
atteindre
ce type de plaisir. Et en fait,
ces rapports de pouvoir, on revient à ce qu'on disait
sur la pénétration, on a des scripts
sexuels qui n'ont pas la même valeur aux yeux des gens.
Il y a des scripts inférieurs, qui sont ce qu'on appelle
les préliminaires. Et puis, des scripts
beaucoup plus centraux, comme celui avec la pénétration.
Et ça, c'est difficile de remettre ça en cause.
Et on revient sur ce qu'on disait tout à l'heure, à savoir que la sexualité,
elle est à la fois...
Elle reflète les rapports de genre et elle en est
un creuset aussi. Donc, ça s'inscrit dans des
rapports entre hommes et femmes qui sont beaucoup plus larges
que simplement ce qui se joue
au moment de l'acte sexuel.
Rappelez-nous ce qu'est un script sexuel.
Le script sexuel,
c'est la manière dont se déroule
l'acte sexuel et les représentations
qui vont autour. Donc, le script sexuel le plus classique
pour l'hétérosexualité,
c'est un script
avec des préliminaires, une pénétration,
une éjaculation.
Et finalement, l'idée sous-jacente à ce script,
c'est que les hommes ont plus de désirs que les femmes
et que les femmes sont plutôt des
objets de désirs que des sujets de désirs.
Et ça, c'est quelque chose qui est important aussi
parce que, dans la contraception,
ce qui se fait, c'est non seulement un travail contraceptif,
mais aussi un travail qui permet la sexualité hétérosexuelle.
Un travail qui va permettre
la spontanéité de la part du partenaire.
Parce que le corps de la femme est toujours prêt,
toujours non susceptible
d'être fécondé. Et puis, ça s'ajoute
à beaucoup d'autres choses. La question d'épilation,
on n'attend pas d'un homme qui porte une lingerie sexy
pour exciter sa partenaire le samedi soir.
Alors que, de la part des femmes, il y a des attentes culturelles
de ce point de vue-là. Donc, finalement,
ces scripts, ils s'inscrivent vraiment
dans des représentations
du désir qui sont genrées, qui sont un petit peu
en train de changer. Et ça, c'est aussi un des apports de l'enquête
CSF. Donc, c'est assez
intéressant, mais qui reste quand même
très prégnant. Un
homme peut se vanter de ne
pas avoir de plaisir, mais de donner du plaisir à sa
femme. Une femme, si elle se vante
de ne pas avoir de plaisir pendant l'acte, mais d'en donner à son mari,
on va lui dire qu'elle n'est pas assez émancipée,
pas assez libérée, qu'elle est soumise et que ça ne va pas.
Ça montre bien qu'on ne part pas du même point pour les hommes
et pour les femmes. Oui, mais là-dessus aussi, Cécile Tomé, vous
développez dans le livre un point qui m'a paru
extrêmement intéressant. Vous expliquez que la compétence
de donner des orgasmes féminins,
là encore, c'est une domination masculine.
Expliquez-nous pourquoi. C'est un peu contre-intuitif.
En fait, ce qui est intéressant,
c'est qu'on présente toujours l'orgasme féminin comme quelque
chose de très difficile à atteindre, là où
l'orgasme masculin, finalement, serait quelque chose de tout
à fait mécanique. Alors, d'une part, c'est quand même très réducteur
pour les hommes. Et d'autre part,
concernant les femmes, ce qu'on voit
et ça aussi, c'est quelque chose que CSF,
que le dernier rapport montre, c'est
qu'avec la masturbation, les femmes
arrivent tout à fait à prendre du plaisir en 5 minutes,
tout comme les hommes. Donc, finalement,
porter un discours disant
que ce n'est pas facile pour une femme d'avoir un orgasme,
que c'est normal
qu'elle n'en ait pas à tous les coups,
que c'est vraiment quelque chose qu'il faut réussir à atteindre
pour prouver que je suis bon, etc.,
c'est aussi une manière
de normaliser
le fait qu'elle n'en ait pas à chaque fois. Alors, si on
se disait que ce n'est pas si difficile que ça
à atteindre, peut-être que
il y aurait plus de
normes, que ce serait plus
courant d'estimer que les femmes aussi
doivent jouir à chaque rapport.
Recours un temps sur la
contraception. Est-ce qu'on observe
un retour, une croissance
présentement des méthodes naturelles
de contraception ?
Ce qu'on observe, ces deux choses,
c'est d'abord une grosse
croissance de leur couverture médiatique, donc on en a
beaucoup parlé ces dernières années, et
il y a eu
des interrogations des femmes qui,
en particulier passées la
trentaine, cherchent à
comprendre comment fonctionne leur corps.
Ce qu'on a encore en tête souvent sur ces méthodes-là,
c'est la méthode au gyno, la méthode du calendrier,
qui sont des méthodes qui ne fonctionnaient pas du tout,
alors qu'aujourd'hui, on a des méthodes qui sont
les méthodes symptomatiques, donc on observe la
température, la glaire, et puis éventuellement
d'autres signes, qui sont assez
efficaces pour déterminer la date de l'ovulation.
Le problème, c'est qu'elles sont assez efficaces
si on est en capacité de se former,
les formations coûtent cher, si
on dort le bon nombre d'heures par nuit
pour prendre sa température, si on ne travaille pas en horaire décalé,
donc il y a beaucoup de choses.
Il y a des applications mobiles maintenant pour ça, qui facilitent
la tâche. Tout à fait, donc c'est des méthodes naturelles
numériques, ce qui est quand même intéressant comme paradoxe.
Ça facilite la tâche, mais du coup
là c'est un algorithme, donc c'est moins de la connaissance du corps
et c'est finalement remédicaliser autrement,
en tout cas réintroduire un autre tiers
que le médecin dans la relation. Et l'autre risque
de ces méthodes-là, qui encore
une fois conviennent très bien à certaines femmes,
c'est celle de l'essentialisation
du corps féminin. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Ça veut dire qu'une fois qu'on connaît son corps
et que certaines de ces méthodes
vont avec tout un discours sur le fait que
comprendre ses hormones, c'est se comprendre
soi-même. Et donc le seul moment où on est
productif, c'est pendant sa phase fertile.
Le moment où on est sûr que ça
ne va pas aller, c'est au moment de ses règles
par exemple. Et donc qui est-ce qui va vraiment
vouloir donner des responsabilités à des pauvres créatures
qui sont à la merci de leurs hormones ? Je vous le demande.
Je ne vais pas vous répondre ce soir.
Quid de la contraception
masculine ? Est-ce que là encore, c'est
un véritable sujet ? Est-ce que ça prend un peu
d'ampleur dans le corps social ou pas du tout ?
Alors, ça prend un petit
peu d'ampleur. Alors d'abord, il y a des méthodes masculines
qui existent. Il y a la vasectomie. Et ça, on voit
que ça a doublé ces dernières années.
Donc c'est vraiment quelque chose qui commence... En partant de combien ?
En partant de pas beaucoup. Mais quand même,
ça a un peu augmenté.
Et surtout, la France est un des pays où il y a le moins de vasectomie.
C'est une des méthodes... C'est des méthodes qui sont
très utilisées aux Etats-Unis, en Angleterre. Donc là,
on est vraiment un pays à part de ce point de vue-là.
Donc la vasectomie,
le préservatif, je ne vais peut-être pas y revenir
là. Mais sinon, ce qui se
développe un petit peu, qui a beaucoup de couverture médiatique aussi,
c'est des méthodes thermiques
qui consistent à porter
un anneau autour
du pénis en faisant sortir le scrotum
et en maintenant les testicules à l'intérieur.
On est très graphique ce soir.
Donc il faut le porter 15 heures par jour. Et là, il y a des communautés
qui se développent autour de ça, avec des hommes
qui sont dans une démarche de partage
de la tâche contraceptive. Après, sur les groupes,
on se rend compte que c'est beaucoup les femmes
qui viennent demander des informations, quand même.
Mais il y a quand même quelque chose
qui se développe, qui n'existait pas il y a 10 ans,
parce que cette question
du travail contraceptif,
c'est une question qui se donne à voir
aujourd'hui avec cette question de la recomposition
des rapports de genre, de ce qu'on peut encore accepter ou non.
Et parce que ce que vous expliquez bien, en quelques mots,
c'est que dans les consciences, la
contraception reste, pour les femmes, une charge
difficile à déléguer, malgré tout.
Oui, parce qu'une femme,
elle peut rester difficile à déléguer, parce que c'est la
femme qui est finalement enceinte.
Après, moi, ce que j'ai vu, plutôt dans les couples
qui pratiquaient le retrait, c'est que les femmes me disaient
au début, je n'avais pas confiance. Puis finalement, dans notre
cas, on fait attention à l'ovulation, ça marche.
Et je lui fais tout à fait confiance.
Donc, l'idée de ces méthodes masculines,
ce n'est pas de redonner aux hommes
le pouvoir sur le corps des femmes,
c'est d'ouvrir le champ des possibles pour les individus
et pour les couples qui le désirent. Et ça,
c'est toujours quelque chose de positif.
Merci beaucoup, Cécile Thomas. Je rappelle que
vous êtes sociologue chargée de recherches au CNRS
et de conseils. Donc, pour
approfondir la lecture de votre livre
intitulé « Des corps disponibles, comment la contraception
façonne la sexualité hétérosexuelle »
qui apparaît aux éditions
de La Découverte, et 13 épisodes
des Pieds sur Terre qui viennent d'être
publiés sur le site franceculture.fr
et écoutables en ligne, évidemment.
13 épisodes consacrés, justement,
à la nouvelle sexualité
des Français. Un grand merci
pour toutes celles et ceux qui font
cette émission avec moi, chaque jour
de la semaine. Stéphanie Villeneuve, Mathias Mégy,
Bertie Bourdon, Fanny Richer, Pascaline Bonnet,
Florian Lecalvaise, à la réalisation
François Richer et aux manettes. Ce soir,
Marie-Claire Omabadi.