Le 18 novembre 2024, un groupe d’étude composé de six femmes expertes a remis un rapport au gouvernement sur les violences sexistes et sexuelles sous relation d’autorité ou de pouvoir. Après près de 70 auditions et un tour d’horizon européen, ce rapport présente 41 mesures pratiques et pragmatiques pour « construire une chaine vertueuse de prévention, de repérage, de sanction, d’accompagnement et de réparation ». Quelles sont les recommandations consécutives à ce travail ? Grandes invitées : - Angélique Cauchy, ancienne joueuse de tennis, Présidente de l’association « Rebond » et autrice de « Si un jour quelqu’un te fait du mal » (Stock) - Rachel-Flore Pardo, avocate et activiste féministe
Bonsoir Angélique Cauchy, bonsoir Rachel Florpardot, merci d'être mes invités franc-parlés ce soir pour évoquer votre rapport sur les violences sexuelles et sexistes sous relation d'autorité et de pouvoir.
Vous allez tout nous expliquer, vous l'avez remis à la ministre chargée de l'égalité femmes-hommes hier avec différentes co-autrices.
Maïté Frémont nous résume les principales propositions et on en reparle juste après toutes les trois.
Si on vous invite Angélique Cauchy et Rachel Florpardot, c'est pour nous présenter vos mesures pour sortir d'un fléau subi par près d'un million quatre cent mille femmes en France.
Des violences sexistes et sexuelles en dehors du cadre familial.
Donc voilà, on a finalisé le dossier et on n'a plus qu'à savoir ce que vous en pensez.
Pardon, je me suis encore perdu dans ton décolleté.
A chaque fois elle rougit, j'adore.
Ce spot télévisé avait été diffusé par le gouvernement pour sensibiliser sur un sexisme d'atmosphère et une emprise qui se niche, dites vous, toujours de manière insidieuse dans certaines relations de pouvoir.
Comme vous en avez fait les frais, Angélique Cauchy, avec votre entraîneur de tennis.
C'est le propre de l'emprise, c'est que finalement, je ne parlais plus à personne.
Il n'y avait plus que lui, j'étais obligée de me tourner vers lui.
Et il était à la fois celui qui me complimentait, celui qui m'humiliait.
Dans votre rapport, vous l'affirmez, aucun secteur professionnel n'est épargné.
L'entreprise, le sport, la santé, les institutions politiques ou encore la culture.
Oui, il y a un système patriarcal, il y a des violences masculines qui s'exercent dans tous les milieux, partout.
Et qui s'exercent d'autant plus qu'il y a un rapport de force, un rapport de pouvoir, un rapport d'autorité.
Angélique Cauchy et Rachel Fleur Pardo, vous l'ancienne joueuse de tennis, victime et vous l'avocate.
Vous avez été missionnée par six ministres avec quatre autres femmes.
Au travail depuis huit mois, vous proposez aujourd'hui 41 recommandations.
A vous la parole.
Et soyez les bienvenus à nouveau sur ce plateau.
Je voudrais, avant d'en venir aux mesures concrètes, savoir, Angélique Cauchy,
tout simplement, vous qui avez traversé l'enfer, vous qui venez de publier votre histoire,
celle d'une jeune joueuse violée des centaines de fois à l'adolescence par son coach.
Ça s'appelle « Si un jour quelqu'un te fait mal », c'est ça, « te fait du mal », pardonnez-moi, chez Stock.
Comment vous allez après tout ça, aujourd'hui ?
Aujourd'hui, je vais bien. Aujourd'hui, je suis heureuse.
Ça a été tout un parcours de déconstruction, puis de reconstruction.
Mais finalement, aujourd'hui, ce qui me porte, c'est de me dire qu'il ne faut plus que ça arrive.
Et donc, c'est ce combat, finalement, qui est le combat de ma vie,
de m'engager pour que ça n'arrive plus aux enfants et aux femmes d'aujourd'hui et de demain.
Justement, comment on arrive à transformer son traumatisme dans ce combat-là,
pour protéger les victimes, pour prévenir de ça ?
Il y a une phase de perte d'identité où on ne sait plus trop qui on est.
Et la question qu'il faut toujours se poser, c'est qui on a envie de devenir.
Et j'avais envie de devenir, finalement, cet adulte que je n'avais pas eu la chance de croiser dans mon enfance.
Cet adulte bienveillant, cet adulte qui essaye d'améliorer le monde.
Et donc, c'est ce qui m'a porté quand j'étais enfant et c'est ce qui me porte encore aujourd'hui.
Alors, au cœur de votre histoire de jeune sportif de haut niveau, il y a un lien d'autorité.
C'est important ce mot de pouvoir absolu.
C'est celui de votre entraîneur qui va prendre toute la place et s'autoriser tous les abus.
Est-ce qu'aujourd'hui, dans le sport, c'est fini ?
Cette figure toute puissante, du coach tout seul, qui a tout pouvoir sur la sportive qu'il entraîne ?
Je suis obligée de vous répondre non, sinon on n'aurait pas eu besoin de faire ce rapport.
Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas du mieux.
Ça ne veut pas dire que des choses n'ont pas déjà été faites, notamment dans le milieu du sport depuis 2020.
Et ce hashtag MeToo dans le sport, avec Roxana Marissinianou qui a énormément porté ce sujet,
qui a créé la plateforme Signal Sport, qui a demandé des comptes et qui a demandé aussi des formations
et des créations de différentes cellules d'intégrité dans les différentes fédérations sportives.
Maintenant, aujourd'hui, dans le milieu du sport, il y a encore une domination masculine qui existe, qui a toujours existé.
Beaucoup, beaucoup d'entraîneurs et assez peu d'entraîneuses.
Ça reste une minorité.
Exactement.
Et d'ailleurs, ce mot, ça me fait toujours sourire parce que ce n'est pas vraiment un mot qui existe ou du moins qu'on emploie,
le mot entraîneuse, qui est d'ailleurs plutôt péjoratif.
Une entraîneuse, c'était plutôt une fille dans les boîtes de nuit qui essayait d'entraîner les garçons.
Donc justement, c'est tout ça l'enjeu.
Et puis aussi les dirigeants parce que finalement, c'est eux qui décident.
C'est eux qui ont aussi le pouvoir.
Et aujourd'hui, il y a 5 % des présidentes de foot qui sont des femmes seulement.
Il y a seulement 3 présidentes de fédérations sportives, des 37 fédérations olympiques qui sont portées par des femmes.
Donc c'est un réel sujet, la place de la femme dans le sport.
Et ça a été porté dans le milieu de l'entreprise.
Et aujourd'hui, il faut aussi que ça soit porté dans le milieu sportif.
Alors justement, c'est dans tous les milieux, les fameuses violences sexuelles et sexistes.
Rachel Florpardot, comment vous avez travaillé déjà toutes les deux ?
Parce que vous avez tous des profils assez différents.
Il y a une gynécologue, il y a une sénatrice, il y a une haute fonctionnaire.
Que des femmes déjà.
On va voir la photo à l'écran.
Encore que des femmes.
Oui, écoutez, je crois qu'on était 6 femmes.
En tout cas, je crois qu'on partage la joie de s'être rencontrées les unes, les autres.
Je pense que pour chacune d'entre nous, c'était une expérience humaine très riche.
Et en fait, on sait, chacune nourrit des expériences des unes et des autres.
Et ça, c'était, je crois, très important dans cette mission.
Parce que ce qu'on a remarqué, ce qu'on veut mettre en lumière et ce qu'on veut dire aujourd'hui,
c'est qu'en fait, les rapports d'autorité, de pouvoir,
ils se retrouvent dans tous les secteurs sous différentes formes.
Mais partout, en réalité, ils sont encore très largement déséquilibrés
entre les femmes et les hommes.
Et créent en cela un terrain propice à la commission de violence sexuelle.
Ce que je veux dire quand même, c'est qu'on veut pousser chacun
à s'interroger sur son rapport à son pouvoir.
Parce qu'il y a dans la notion de pouvoir quelque chose d'intrinsèquement relatif.
On a du pouvoir à un instant donné, dans un lieu donné,
par rapport à une autre personne.
Et ce que je veux dire, c'est que le pouvoir,
ce n'est pas que quelque chose qui concernerait la star mondialement connue
ou l'homme politique de premier plan.
Tout lien de subordination est un pouvoir.
Et au-delà même du lien de subordination,
qui est quelque part parfois trop semblable, trop cadré par un contrat de travail.
C'est-à-dire qu'il peut être d'autres coups plus subtils.
Je pense notamment à ce qu'il peut se passer dans les partis politiques
avec parfois certains élus et certains militants,
ou ce qui se passe dans des associations avec des bénévoles.
Bref, ce que je veux dire par là,
c'est que ça se retrouve absolument à tous les niveaux.
Alors, justement, on va prendre l'entreprise, le lieu de travail.
Est-ce que vous faites des propositions concrètes
pour qu'enfin la victime, qui attend et qui a porté plainte
que son agresseur présumé soit jugé,
puisse être séparée physiquement de celui qu'elle accuse
et dont elle se plaint ?
Parce que ça, ça arrive tous les jours dans toutes les entreprises.
Un geste déplacé, un regard appuyé, une main aux fesses,
pour le dire très clairement.
Et vous continuez à croiser tous les jours la personne au travail.
Absolument. En fait, ce qu'on a voulu faire avec ce rapport,
c'était aussi d'apporter peut-être des réponses,
en tout cas d'essayer de trouver des solutions
pour traiter ce temps, ce laps de temps qui existe
entre le moment où des faits de violences sexuelles sont dénoncés
et le moment où la justice passe.
Et ce qu'on veut, c'est que dans cette période,
les victimes soient peut-être mieux protégées, mieux accompagnées,
mieux écoutées, tout en essayant de trouver cet équilibre
qui est si délicat avec la présomption d'innocence.
Et c'est pour cela que nous proposons, parmi nos 41 mesures,
de permettre à toutes les victimes de violences sexuelles,
même hors cadre conjugal, de solliciter une ordonnance de protection.
En dehors du cadre conjugal, expliquez-nous ça.
Cela consisterait tout simplement à ce qu'une personne
qui s'estime victime de violences sexuelles n'ait pas à attendre
qu'un procureur prenne éventuellement cette décision
de demander l'éloignement du potentiel mis en cause de violences sexuelles.
Et c'est l'idée de lui permettre, elle, de solliciter
cette demande de mise sous protection.
À qui ? Au juge ?
À un magistrat du siège, de se prononcer sur cette question.
On a vu toutes ces enquêtes internes, toutes ces cellules d'enquête
qui se mettent en place pour tenter de prendre en charge ces affaires-là.
Notamment dans les partis politiques, ici on en parle très souvent sur LCP.
Absolument partout, dans toutes les formes d'instances et d'institutions.
Et on voit à quel point chacun tâtonne.
C'est pour cela qu'on aimerait que chaque structure soit mieux accompagnée
dans la mise en place de ces enquêtes internes
pour que celles-ci soient à la fois utiles et plus équitables.
Angélique Cauchy, il y a un maître mot dans ce rapport,
fil rouge des propositions, il y en a 41.
On peut le voir sur le site internet, c'est la formation.
Que ce soit à l'hôpital, dans l'entreprise ou dans les fédérations sportives,
c'est très très rare que les managers savent ce que c'est que les violences sexuelles et sexistes,
savent les repérer pour prévenir.
Il faudrait que les formations soient obligatoires
et qu'au fond, on puisse classer un peu les entreprises
ou les secteurs professionnels entre ceux qui ont fait ces formations,
qui peuvent avoir un label, et les autres.
Exactement, c'est exactement ça.
Et c'est fondamental de former parce que c'est comme ça
qu'on va pouvoir avoir un impact sur la société d'aujourd'hui,
mais surtout sur celle de demain.
Donc, selon les milieux, on a proposé différentes manières
d'aborder cette formation.
Si on prend le milieu du sport, il me semble fondamental aujourd'hui
que les entraîneurs qui soient sur le terrain soient aussi formés.
Ça fait partie de cette formation tout au long d'une vie.
Aujourd'hui, dans les formations initiales, c'est beaucoup mieux
parce que la société a pris la mesure de ce fléau.
Mais en revanche, pour toutes les personnes qui sont déjà en poste,
ça reste un petit peu le point noir et donc on propose des mesures
où notamment on oblige, par exemple, on conditionne le renouvellement
de la carte professionnelle dans le milieu du sport
à une formation sur les VSS.
Dans les fédérations, parce qu'on sait que les victimes
ont mis des années à parler, c'est votre cas,
il y a un silence terrible.
Du fait même aussi que dans les fédérations,
on a beaucoup couvert les coupables.
Ça bouge ou pas ?
Ou est-ce qu'il faut aller tout simplement par davantage de sanctions,
davantage de contraintes ?
Jusqu'à il n'y a pas si longtemps, j'étais contre la sanction et la répression
parce que je pense qu'étant enseignante,
je suis plus davantage tournée vers la prévention.
Il n'empêche qu'aujourd'hui, j'ai un petit peu changé
ma façon de voir les choses parce que je pense que si vraiment
on veut que ça change, parfois on est obligé de sanctionner ou d'obliger.
Dans nos propositions, il y a plusieurs points
qui obligent finalement, soit les entreprises,
soit les hôpitaux, soit les fédérations,
par différents biais, notamment dans le sport,
il y a cette délégation du ministère public
où finalement, on peut imposer aux fédérations
un certain nombre de choses, sinon on leur retire cette délégation.
C'est un pouvoir énorme parce que tout d'un coup,
cette fédération n'aura plus le label fédération française
et elle perd non seulement tous les cadres qui sont mis à disposition
par le ministère des Sports, mais aussi toutes les subventions
et aussi la possibilité d'avoir une délégation pour les Jeux olympiques
et en cycle, c'est ce qui porte beaucoup les fédérations de sport.
Je renvoie évidemment à votre rapport.
Vous réclamez un grand grenelle sur les violences sexuelles et sexistes.
Je vais vous demander pour terminer de me dire
ce que le vidège de la femme que vous allez voir
représente pour vous dans vos combats respectifs
qui sont évidemment très distincts.
Vous allez évidemment la reconnaître.
C'est Gisèle Pelléco qui faisait la une de libération hier.
Angélique Cauchy, vous l'avez rencontrée, non ?
Non, je ne l'ai pas rencontrée.
Qu'est-ce qu'elle représente ?
Parce qu'on sent vraiment que c'est une déflagration ce procès
et au-delà, la manière dont elle tient face à ses agresseurs.
Quel écho elle vous fait avoir ?
Moi, elle me fait d'abord l'écho du courage qu'elle a eu
de demander à ce qu'il n'y ait pas un huis clos.
Et finalement, ça a effectivement un écho sur mon histoire
parce que c'est une question qui nous a été posée.
Et d'ailleurs, au-delà de la question préalable au procès,
il y a finalement cette première question qui m'a été posée par le juge.
Pourquoi avez-vous demandé à ce qu'il n'y ait pas un huis clos ?
Et la réponse, je crois exactement la même que pour Gisèle,
c'est que ça nous dépasse.
C'est l'histoire de la société, ce n'est pas juste notre histoire.
Et quelque part, cette phrase qu'on entend souvent
de la honte doit changer de camp,
elle a tendance à être maintenant banalisée,
mais c'est tellement vrai.
J'ai énormément de respect et d'estime
pour ce qu'elle est en train de faire
parce que finalement, elle va certainement donner du courage
à des millions et des millions de femmes
de ne pas forcément déposer plainte,
mais déjà de dire stop et de dire que ce n'est plus à nous
d'avoir peur et d'avoir honte.
Merci, on va s'arrêter sur les mots d'Angela Cauchy.
Je vous remercie toutes les deux.