Tiktok peut être un fléau pour certains ados. Yasmine Oughlis est accompagnée de Stéphanie, représentante du collectif « Algos Victima » dont la fille s’est suicidée il y a deux ans. Avec un collectif d’autres parents, elle assigne le réseau TikTok en justice pour mise en danger de leurs enfants.
Présentée par Agathe Lecaron, La Maison des Maternelles est le rendez-vous quotidien consacré à la parentalité et petite enfance. Dans ce magazine, l’animatrice et les spécialistes qui l’entourent ont pour ambition de répondre aux interrogations des jeunes parents, proposant ainsi une émission de service. En toute liberté, de façon positive et décomplexée !
Bonjour Stéphanie, bienvenue, installez-vous.
On a plein de questions à vous poser.
Merci d'être avec nous.
Vous êtes venue de Marseille pour nous rejoindre ce matin.
Vous représentez ce matin le collectif Algos Victima,
un collectif de parents qui porte plainte contre TikTok, je viens de le dire.
Vous êtes la première maman à avoir saisi la justice contre TikTok.
Oui, tout à fait.
En fait, je me suis rendu compte après le départ de ma fille,
qu'il y avait pas mal de vidéos sur les réseaux sociaux
qui étaient quand même assez alarmantes au niveau des contenus.
En fait, j'ai informé mon avocate, Madame Boutron,
et suite à ça, dans l'année, j'ai pu voir qu'il y avait le papa de Molly Russell,
une jeune fille en Angleterre,
qui avait saisi justement la justice pour attaquer Meta,
contre Instagram en l'occurrence,
par rapport au fait que ça avait eu des répercussions sur l'état psychique de sa fille
et que ça l'avait poussé à commettre elle aussi les réparables.
Alors, si vous menez ce combat, Stéphanie, c'est pour tenir debout,
puisque votre fille Marie s'est donnée la mort il y a deux ans.
Vous voulez bien nous parler d'elle, de Marie, justement.
Marie, c'est une jeune fille solaire,
qui aime la vie, qui chante, qui danse,
qui a un fort caractère, un très fort caractère,
et en même temps, qui est très empathique et hypersensible.
Donc, j'ai envie de dire, c'est un peu ambivalent,
parce qu'en même temps, un fort caractère, mais en même temps, une hypersensibilité
et puis une empathie envers les autres.
Vraiment, elle avait même fait un autoportrait d'elle en troisième,
où elle disait qu'elle pensait aux autres avant de penser à elle-même.
Ce profil-là de Marie, c'était du pain béni pour les harceleurs.
Elle a été harcelée comme plus d'un élève par classe, en moyenne, dans son milieu scolaire.
Vous avez pris les choses très de sérieux.
Vous avez été combative à l'époque, comme vous l'êtes aujourd'hui.
Mais ce harcèlement est devenu un cyberharcèlement sur les réseaux sociaux
qui a rendu le mal-être de Marie insupportable.
Elle s'est donnée la mort un soir de septembre.
Elle avait pourtant laissé paraître aucun signe. Le matin même, ça allait.
Effectivement, Marie gardait son côté joyeux,
même si elle était quand même très touchée par le harcèlement,
par le fait qu'il n'y ait pas quand même de grosses prises de sanctions
au niveau des chefs d'établissement, qu'elle avait été renvoyée de son lycée,
alors que les harceleurs eux-mêmes...
Elle était en seconde, je crois, elle avait 15 ans.
Oui, tout à fait. Les harceleurs avaient été gardés.
Et des harceleurs, quand même, il faut dire, qui harcelaient avant Marie,
ont harcelé Marie et continuent d'harceler derrière.
C'est-à-dire que ça ne leur sert même pas de leçon.
C'est pour ça aussi qu'il y a des choses à faire au niveau du harcèlement,
de ne pas laisser les enfants dans l'impunité.
Parce que laisser quelqu'un dans l'impunité,
c'est le laisser agir librement dans ce qu'il fait.
Il ne prend pas conscience des actes.
Et c'est en ce sens-là que j'aimerais que les pouvoirs publics,
que nous les parents, nous citoyens, nous adultes, on aide nos enfants.
Oui, il fait une affaire d'adulte, il faut quand même le dire.
Parce qu'ils se sentent abandonnés.
C'est comme la maman du jeune homme qui a monté l'association Nicolas.
Quand elle envoie un courrier au rectorat, on la menace.
Vous, vous avez pris les choses en main, comme vous le dites.
Vous n'avez pas été entendue.
Si vous portez plainte contre TikTok, c'est que vous avez la preuve
que la plateforme a joué un rôle déterminant dans ce passage à l'acte.
Est-ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi ?
Parce que quand Marie est partie, au bout d'un moment,
j'ai voulu aller voir un petit peu ce qu'il en était de ses vidéos,
de regarder un peu son téléphone, vous voyez, qui était le saint grave.
Vous ne pouvez pas toucher, tout ça.
Là, je suis rentrée dedans, dans son intimité,
et j'ai découvert des vidéos et des chansons,
plein de chansons déprimantes, dépressives,
qui prônent le suicide comme une libération,
ou alors des vidéos sur la scarification et comment se scarifier.
Plein de contenus hypera, ultra nocifs et dépressifs
qui mettent les enfants dans un espèce d'engrenage malsain.
En fait, il y a une espèce de spirale, puisque ce qu'on peut expliquer,
c'est que l'algorithme de TikTok fait en sorte, je crois,
qu'on nous propose des vidéos qui ressemblent à celles qu'on vient de regarder.
Marie, comme beaucoup d'enfants, on voit des vidéos à l'écran,
s'exprimer sur son mal-être, et le fait qu'elle le fasse,
le fait qu'elle consulte des vidéos du même style, ça alimente l'algorithme.
En fait, la stratégie de TikTok, c'est de se servir de...
Ça rentre quand même aussi pas mal dans l'intimité.
Il y a un problème au niveau de rentrer dans la vie des gens.
Il va y avoir avant l'algorithme, la bulle de filtre
qui va aller rechercher dans vos contenus ce que vous regardez.
Il va s'immiscer dans votre vie.
Ce qu'on appelle les cookies.
Souvent, quand on accepte les cookies, c'est ça, c'est qu'on accepte qu'on vienne.
Il ne faut jamais accepter les cookies.
S'introduire dans la consommation du téléphone,
quelle que soit l'application qu'on utilise.
Ça, c'est vraiment une règle d'or à faire passer à vos ados,
ne jamais accepter les cookies.
Mais c'est quand même s'immiscer dans la vie des gens.
Je veux dire, un ado, il est en pleine construction.
On sait très bien, c'est reconnu par les psys,
qu'à ce moment-là, surtout pour les filles,
on est toutes passées par là, on est en train de se développer
nos atouts féminins.
Il y a un questionnement, il y a des complexes.
Et donc, on est fragile.
Et en fait, TikTok, grâce à cette bulle de filtre,
à cet algorithme, va s'immiscer dans l'intimité des enfants
et leur proposer des contenus quand même inappropriés.
Et qui va les maintenir, la tête sous l'eau, dans le mal-être.
Aujourd'hui, en 2024, lorsqu'on tape certains mots
comme le suicide, comme scarification,
comme troubles du comportement alimentaire,
il y a un filtre qui a été mis en place.
Il y a une espèce de barrière.
On les stoppe, on leur dit, tu n'es pas seule.
On leur propose des numéros d'écoute.
Les choses ont quand même évolué par rapport à 2021
et depuis votre plainte, j'ai envie de dire.
Mais quand on a préparé cet entretien,
vous m'avez expliqué que les ados pour passer sous les radars
utilisent désormais des bons codes.
Des codes, oui, pour contourner.
Par exemple, pour le suicide, c'est le drapeau de la Suisse.
Pour les scarifications, on les appelle les zèbres.
Avec les rayures.
Ça, c'est des mots à connaître.
Ensuite aussi, pour l'automutilation,
on change de auto, on met un zéro.
Comme ça, ça passe au travers des filtres.
Enfin, la maille que tisse TikTok
pour filtrer un maximum les contenus inappropriés.
Pour porter cette plainte,
vous êtes accompagnée d'une avocate
qui est presque aussi investie que vous,
Maître Boutron-Marmillon.
On lui a demandé ce que vous espériez
de cette action en justice.
Les familles ont voulu tirer une sonnette d'alarme.
Ils ont voulu porter ce recours dans un but précis,
celui de voir reconnaître la responsabilité de TikTok
dans ce qui s'est passé,
de voir leur souffrance être réparée par la plateforme
et également de faire passer un message
à toute une génération de parents
qui, à mon sens encore aujourd'hui,
ignorent ce qui se passe sur les plateformes
et ignorent pour un bon nombre
les contenus visionnés par leurs jeunes.
S'adresser aux parents, c'est ce que vous souhaitez
pour de la prévention.
Vous m'avez aussi dit que vous souhaiteriez
que le comportement des adolescents change
lorsqu'ils likent, par exemple,
des vidéos de mal-être pour dire
« je suis avec toi ».
Qu'est-ce qu'il faudrait qu'ils fassent ?
C'est un côté hyper impersonnel.
J'ai vu par rapport à Marie,
par rapport aux témoignages des enfants du collectif,
que pour eux, liker, c'est soutenir la personne.
Mais en fait, c'est complètement déshumanisé
dans le sens où...
J'ai envie de dire, par exemple,
Marie, je pense que les 380 personnes
qui l'ont likée, ils l'auraient peut-être appelée
en disant « Marie, que se passe-t-il ?
Est-ce que tu as besoin d'en discuter ? »
Ça aurait été peut-être différent,
c'est-à-dire une prise de conscience
qu'on est des êtres humains.
Et je pense que quand même, les réseaux sociaux,
tout ce monde...
L'entraide vocale.
C'est très individuel.
Actuellement, les gens disent
qu'ils se sentent seuls.
On est chacun de notre côté.
C'était des likes, mais un like, ce n'est pas...
Surtout, le like est un faux ami
puisqu'il participe à l'algorithme.
Plus on like, plus ça revient.
Et comme on like, justement,
tous ces contenus reviennent.
Et c'est quand même
la stratégie de TikTok.
Le but de TikTok, c'est un but lucratif.
Bien sûr.
C'est en ce sens-là que j'ai envie
de me battre aussi, parce que faire de l'argent
sur la santé mentale de nos enfants
en pleine construction...
C'est inacceptable.
Bien sûr, c'est inacceptable.
On est tous passés par là.
User et abuser de nos enfants
pour gagner de l'argent,
je trouve que c'est intolérable.
Mille fois, mille fois, merci
de porter ce combat.
On espère que vous serez de plus en plus nombreux
dans ce collectif pour agir.
Là, je vais vous dire un truc, Stéphanie.
Nous, on annule tous les invités
quand vous avez besoin.
Vous êtes ici chez vous.
On est votre haut-parleur.
On sera toujours là pour faire passer
ces messages qui sont des messages de santé publique.
Il faut arriver.
Je ne sais pas comment, parce que ça paraît
une telle montagne à gravir
d'arriver à réguler.
J'ai envie de vous dire qu'il y a une décision
qui a été prise par l'Australie
et le Premier ministre.
Ce monsieur, je ne sais pas si tout lui est arrivé dans sa vie.
Je souhaiterais vraiment,
parce que pour nos enfants,
on est tous parents,
que cette décision...
Il a interdit...
Il a interdit tous les réseaux
en moins de 16 ans.
La responsabilité ne revient plus ni aux parents
ni aux enfants, mais à partir du moment
où un enfant accède aux réseaux avant de 16 ans,
c'est forcément
la faute de l'hébergeur,
de la plateforme.
Inspirons-nous de l'Australie.
Inspirons-nous des Australiens.
Merci beaucoup, Stéphanie.