Les écrans occupent une place centrale dans nos vies, mais à quel prix ? En France, un enfant de 2 ans passe en moyenne 56 minutes par jour devant les écrans. Quels impacts sur leur cerveau et leur développement ?
Avec Sylvie Chokron, neuropsychologue, explorons les risques d’une telle exposition et les solutions pour une utilisation plus saine.
C'est en France le temps passé en moyenne par un enfant de 2 ans devant les écrans.
Un temps qui grimpe à 1h20 pour un enfant de 3 ans et demi.
Ces chiffres qui émanent d'une étude publiée il y a un an par Santé publique France
ont de quoi inquiéter quand on sait que de nombreux experts décommandent totalement l'usage des écrans avant 3 ans.
Mais les tout-petits sont confrontés au quotidien, aux écrans, notamment à la télévision.
Alors y a-t-il vraiment un danger ?
Une partie de la réponse existe déjà.
Les effets de la généralisation du petit écran sur la santé physique sont bien documentés,
mettant en évidence une réduction de l'espérance de vie, des effets sur l'obésité, le diabète de type 2 et les affections cardiovasculaires.
Mais aujourd'hui se pose la question des traces psychiques que ces usages peuvent laisser sur les enfants et adolescents.
Quel est l'impact sur leur cerveau et sur leur développement ?
Que valent les tablettes éducatives ?
A partir de quel âge peuvent-ils en avoir ?
Et comment les accompagner au mieux pour qu'ils utilisent avec intelligence les écrans ?
Quant aux adultes qui sont en moyenne plus de 5 heures tous les jours rivés à ces écrans, en dehors de tout usage professionnel,
certains en deviennent addicts.
A quel moment s'inquiéter et que faire pour en parler ?
Nous recevons Sylvie Chocron.
Bonjour.
Bonjour Marina.
Vous êtes neuropsychologue, directrice de recherche au CNRS et à l'Université de Paris,
et autrice de l'ouvrage « Dans le cerveau 2 » aux éditions Les Presses de la Cité.
Un ouvrage absolument passionnant.
Alors Noël approche.
Bien sûr, on peut offrir votre livre aux parents,
mais il peut être tentant d'offrir à ses enfants ou petits-enfants une tablette.
Et c'est vrai qu'il y en a beaucoup qui sont proposés dès l'âge de 2 ans,
qui sont qualifiés d'éducatives.
On va voir si dans certaines conditions, ces jeux peuvent effectivement être intéressants.
Mais pour l'instant, on s'intéresse à l'impact des écrans sur les enfants.
Les études que l'on a montrent que leur utilisation est corrélée à des retards de la parole, du langage,
à des troubles de l'interaction, à des difficultés et à des retards sur le plan psychomoteur.
Un peu d'explication quand même.
Oui, merci Marina.
D'abord des sujets, parce que c'est vraiment un sujet d'actualité.
On oublie souvent que le bébé, entre 0 et 2-3 ans,
il est fait pour percevoir tout ce qu'il y a autour de lui,
pour apprendre à voir, à entendre, à toucher, à manipuler,
pour apprendre à mettre en relation ce qu'il perçoit et les gestes qu'il va faire.
Et pour faire tout ça en compagnie d'un adulte.
En tout cas d'une personne à côté de lui avec qui il va pouvoir interagir.
Et donc on oublie que les bébés et les tout-petits n'apprennent pas, ne peuvent pas apprendre d'un écran.
Aussi intéressant soit l'application qu'on lui propose,
parce qu'il a besoin de manipuler, il a besoin de faire des expériences,
il a besoin d'extraire des règles.
Vous avez sans doute vu des bébés qui font tomber un objet,
on leur redonne, ils le refont tomber.
On a l'impression que ça ne sert à rien,
mais en réalité en faisant ça, ils perçoivent l'objet, ils le ressentent,
ils sentent le poids, ils voient ce que ça fait de le faire tomber,
et surtout ils voient qu'il y a un adulte qui est là pour leur rendre,
et il y a une relation qui s'établit autour de ça.
C'est ça que les tablettes ne peuvent pas faire et que le cerveau de l'enfant va faire.
Exactement, et donc le cerveau de l'enfant, il a besoin de toucher des objets en trois dimensions,
il a besoin de les manipuler, il a besoin de les voir sous des éclairages différents,
il a besoin de voir ce qui se passe,
parce que parfois peut-être que l'adulte ne va pas ramasser l'objet.
Et pourquoi est-ce qu'il ne le ramasse pas à ce moment-là ?
Et donc du coup, toutes ces activités, toutes ces perceptions,
elles sont cruciales pour le développement de l'enfant,
parce qu'on sait que l'intelligence du bébé, elle est surtout sensorimotrice.
C'est-à-dire qu'une orange dans un écran, ce n'est pas une orange dans la main du bébé ?
Pas du tout, parce que l'orange dans la main du bébé, elle a une odeur,
elle a un poids, elle a une texture,
elle a une couleur qui n'est pas la même que celle qui est sur l'écran,
et puis surtout cette orange, elle varie.
Lundi, ça va être une orange d'une certaine taille,
mais mercredi, d'une autre taille.
Et du coup, l'enfant, il apprend que, attention,
l'orange, elle peut avoir différentes apparences,
différentes couleurs, différentes formes,
ce que la tablette ne peut pas faire,
parce qu'elle présente un monde stéréotypé à l'enfant,
qui est toujours le même,
et qui finalement ne lui permet pas de se construire ces règles
qui vont lui permettre de développer son cerveau.
Vous allez même plus loin, vous dites que ces tablettes sont moins intelligentes que nous,
et que c'est ça qui aurait un impact sur notre cerveau et ses fonctions.
Bien sûr, parce qu'en fait, vous savez qu'on a pris l'habitude
d'accoler le terme « intelligent » à tout ce qui est autour de nous.
Donc on a une maison intelligente, un frigo intelligent,
on a une lampe intelligente, un chauffage intelligent, une voiture intelligente,
tout le monde est intelligent, tous les objets autour de nous sont intelligents.
Mais à ce moment-là, il faut s'interroger sur qu'est-ce que c'est que l'intelligence.
Or, on sait, nous, neuroscientifiques,
que l'intelligence, c'est un mot qu'on n'utilise pas beaucoup,
on sait que ce qu'on a, c'est une capacité à s'adapter
de manière originale à des situations,
pour résoudre des problèmes.
Je ne vois pas ce qui est original dans une application pour un bébé
qui va lui présenter sans cesse la même chose,
avec la même musique, avec le même déroulé.
Et donc vous voyez, le bébé, il ne peut pas trouver une solution originale à chaque fois,
parce que ce qu'on lui propose ne varie même pas.
Et donc moi, j'ai été effrayée cet été
de voir des enfants de 18 mois
qui, pendant qu'ils sont au restaurant avec leurs parents,
sont en boucle devant une application
qui fait la même musique, leur propose la même chose,
ils vont appuyer sur un bouton, et ça va repartir du début.
Et donc en fait, il n'y a absolument aucune originalité,
il n'y a rien qui stimule leur cerveau, mais on appelle ça une application intelligente.
Ça permet surtout aux parents de manger tranquillement,
et de profiter des amis.
On dit aussi que ça provoque des troubles de l'attention.
On se dit quand même que concentrer sur un écran,
ça va permettre d'apprendre aux enfants à focaliser leur attention, et pas le contraire.
Merci Marina de poser cette question, parce que c'est effectivement à l'heure.
Et je vais vous expliquer pourquoi.
Dans la vraie vie, quand vous êtes au travail,
vous décidez de porter votre attention sur quelque chose.
Et vous décidez du temps pendant lequel vous allez porter votre attention.
En tout cas, c'est comme ça que ça devrait être,
même si c'est de plus en plus difficile de le faire.
Ce que fait l'écran, c'est qu'il va capter votre attention passivement,
c'est lui qui vous envoie des stimuli,
et vous, simplement, vous y répondez.
Donc vous devenez une machine à répondre à une stimulation qu'on vous envoie
à intervalles réguliers, et qui va mobiliser votre attention.
Mais ça n'a rien à voir, cette attention automatique que vous utilisez,
n'a rien à voir avec l'attention volontaire qu'il vous faudrait
si vous décidiez de lire un livre, par exemple,
ou de travailler sur un dossier.
Finalement, on est biaisé,
on a cette illusion de pouvoir faire attention,
et surtout de pouvoir faire attention à plein de choses en même temps,
là où en réalité, notre attention est captée passivement
par des outils qui viennent nous chercher,
et qui nous empêchent, qui nous enlèvent notre capacité à faire attention volontairement.
Clairement, le traitement cognitif et le stockage des informations perçues
sont en phase de se modifier, en fonction de nos pratiques numériques,
mais plus étonnant, notre vision aussi.
Vous dites qu'il y a un impact sur notre champ visuel,
et notre capacité à détecter des informations dans notre champ visuel.
Mais oui, bien sûr, parce qu'il ne vous aura pas échappé
que les écrans ou les tablettes constituent un espace très restreint, tout petit,
et donc on se rend compte qu'actuellement,
les enfants prennent l'habitude de regarder et de faire attention
à cet espace tout petit qu'est l'écran du téléphone ou de la tablette,
et perdent l'habitude de traiter un grand champ visuel en y faisant attention,
comme celui qui est à l'extérieur, quand on marche.
Du coup, on constate qu'il y a non seulement une épidémie de myopie,
parce que les écrans sont utilisés à l'intérieur,
et que pour protéger nos yeux, on a besoin de la composition de l'air extérieur,
parce que l'air à l'intérieur d'une maison, d'un appartement,
n'est pas du tout bénéfique pour notre œil,
et la sécheresse qui va en découler peut générer des myopies,
mais aussi, surtout, parce qu'on devient myope
lorsqu'on n'utilise que notre vision de près, et pas notre vision de loin.
Or, comme les enfants, le temps qu'ils passent sur les écrans,
c'est du temps qu'ils ne passent pas à jouer dehors,
à jouer dans des grands espaces,
finalement, ils sont constamment dans une vision de près à l'intérieur,
qui d'une part favorise la myopie,
et d'autre part restreint la taille du champ visuel
sur lequel ils peuvent faire attention.
Si jamais on leur met des lunettes à filtre bleu,
ça change beaucoup les choses ou pas ?
Alors, ça protège l'œil,
mais ça ne protège pas de cette perte, finalement,
d'un grand champ visuel auquel vous faites attention.
L'autre chose, c'est qu'il ne vous a pas échappé qu'à une cérémonie,
où devant un magnifique point de vue,
vous avez une mer d'écran devant vous,
parce que les gens ne regardent plus avec leurs yeux,
mais avec leur téléphone, par le biais de leur écran,
pour garder ce souvenir dans leur téléphone.
Mais finalement, ce qu'ils perdent aussi, c'est la mémoire visuelle,
parce que normalement, quand vous regardez,
d'abord vos yeux font mieux que votre écran,
vous avez dû remarquer que des fois vous voulez prendre une photo,
et ça rend bien moins bien que ce que vos yeux voient,
parce que vos yeux sont beaucoup plus efficients que l'écran,
et puis aussi parce que vous faites plus travail de mémoriser visuellement,
donc vous perdez aussi la mémoire visuelle
et la mémoire des émotions que vous avez ressenties
quand vous avez regardé cette scène.
Et c'est même parfois pire quand on voit certaines photos
devant la Joconde, où les gens ne sont même plus
par écran interposé face à la Joconde,
mais de dos, pour se prendre en selfie,
donc ils ne la regardent même plus.
On sait que dans les écoles, ces outils numériques
sont de plus en plus utilisés, il y a des maternelles
qui poussent l'expérience jusqu'à enseigner la lecture
et l'écriture sur support numérique,
et le papier disparaît au profit des écrans.
Vous craignez la disparition de l'écriture manuelle, pourquoi ?
Je ne sais pas si vous vous souvenez Marina,
mais on a à peu près le même âge,
et quand on était petite et qu'on revenait des grandes vacances l'été,
on avait presque perdu l'automatisme d'écrire,
il fallait s'y remettre.
Il y avait quand même les cahiers de vacances.
Vous avez raison, et on avait des parents sévères.
Mais aujourd'hui c'est encore pire,
parce que les enfants n'écrivant plus,
ou moins, finalement ils perdent
quelque chose qui est très important,
c'est la mémoire gestuelle.
Vous savez, quand vous hésitez, est-ce qu'il y a deux P, deux L,
ce qui vous sauve souvent, c'est de tracer le mot en l'air,
ou sur un papier, et vous vous dites,
oui, en l'écrivant, évidemment, il y a deux P ou deux L.
Pourquoi ? Parce qu'on a une mémoire gestuelle
qui passe par l'écriture,
qui est très fiable, qui est très solide,
et qui nous permet d'ancrer l'orthographe des mots
via la façon dont on les écrit.
Et effectivement, si on perd l'écriture manuscrite,
on peut décider qu'on ne veut plus écrire à la main,
mais il faut savoir ce que ça implique,
et on perdra aussi cette forme de mémoire gestuelle.
Il y a des pays qui reviennent en arrière,
la Suède, qui était pionnière du tout numérique scolaire,
opère un virage à 180 degrés,
après avoir constaté une baisse significative du niveau scolaire
et un affaiblissement de l'esprit critique chez les élèves,
le gouvernement suédois investit massivement
dans le retour au manuel papier.
Il y a plus de 100 millions d'euros
qui vont être déployés sur trois ans.
Il faut s'inspirer de cela ?
Oui, je pense qu'en fait,
il y a eu une espèce d'angoisse
qui a finalement justifié
qu'on propose du tout numérique
en se disant qu'il faut que ces enfants sachent coder,
qu'ils sachent utiliser des outils technologiques.
Et peut-être qu'ils soient égalités socialement aussi,
parce que c'est une plus grande égalité.
Exactement.
Et sinon, ils vont être complètement
au dehors de ce monde numérique.
Donc, il y a eu une espèce de peur,
de panique.
Et puis, en réalité,
on n'a pas pensé à ce moment-là
que finalement, notre cerveau avait besoin.
Il avait besoin de manipuler,
il avait besoin d'écrire.
Il a même besoin de lire des vrais livres,
et pas uniquement sur des tablettes et des écrans.
Pourquoi ?
Parce que vous savez,
quand vous lisez,
souvent, quand vous lisez un livre,
vous vous dites,
ah oui, ce passage-là, je l'ai lu,
c'était sur une page de droite du livre,
c'était en haut du livre,
et vous avez une espèce de mémoire visuelle.
Cette mémoire-là,
vous ne l'avez pas sur une tablette,
ce n'est pas possible,
ou sur un écran.
Et du coup,
il y a tout un tas de processus cognitifs
que vous n'avez
que lorsque vous avez
des vrais objets dans la vraie vie.
Et finalement,
quand on a voulu passer au tout numérique,
on a fait abstraction de ça.
Et on s'est dit,
on va juste suréquiper les enfants
d'un point de vue numérique.
Mais on a oublié
qu'on avait besoin
des vrais objets de la vraie vie,
des objets physiques,
pour que notre cerveau fonctionne à son maximum.
L'usage des écrans
aura également des conséquences
sur notre mémoire,
mais à long terme.
On va en parler tout de suite.
Carnet de santé
consacré aux écrans
et à ses effets
sur notre santé physique et psychique
avec Sylvie Chocron,
neuropsychologue.
Je le disais,
notre mémoire pourrait également
être impactée à long terme
par un trop grand usage des écrans.
C'est prouvé, ça, scientifiquement ?
Non seulement,
c'est prouvé scientifiquement,
mais en plus de ça,
cliniquement.
Moi, je suis chercheur,
mais j'ai aussi une activité clinique.
Et figurez-vous
qu'on n'a jamais vu
autant de jeunes,
d'enfants, d'adolescents,
de jeunes adultes,
qui viennent consulter
pour un trouble de la mémoire
ou un trouble d'apprentissage
lié au mésusage des écrans.
Il y a 20 ans,
les consultations mémoire,
finalement,
elles étaient très utilisées
par des personnes vieillissantes
qui avaient peur
de perdre la mémoire,
qui avaient très peur
d'avoir une maladie
type maladie d'Alzheimer.
Aujourd'hui,
on voit des jeunes adultes
arriver et dire
qu'ils n'arrivent plus
à retenir,
qu'ils n'arrivent plus
à mémoriser,
qu'ils n'arrivent plus
à faire attention.
Donc oui,
ce qui s'est passé,
c'est qu'on a pris l'habitude
de déléguer notre mémoire
à des outils externes.
Mais c'est pas mal
de libérer un peu
de notre mémoire
pour pas mettre
tous les numéros de téléphone,
des choses comme ça ?
Alors ça,
c'est ce qu'on pourrait penser,
sauf que, vous savez,
finalement,
quand on utilise notre mémoire,
on apprend aussi à l'utiliser.
Vous savez,
il y a beaucoup d'enfants
qui disent
« Mais pourquoi on me demande
d'apprendre une poésie ?
À quoi ça sert ?
Je comprends même pas
les mots,
je connais pas cet auteur,
c'est des mots
qu'on n'utilise plus aujourd'hui.
»
Certes,
ils ont raison,
sauf qu'à quoi ça sert
d'apprendre ?
Ça sert à apprendre
à apprendre.
Et donc,
il y a aujourd'hui
quelque chose
qu'on appelle
la métamémoire
ou la métacognition
qui est la connaissance
qu'on a
de nos propres
processus cognitifs.
Et donc,
si je ne sais pas
comment je fais
pour apprendre,
le jour où je vais devoir
retenir quelque chose,
je ne pourrais pas
utiliser ma mémoire.
Et à force
de déléguer
notre mémoire
à notre téléphone
ou à notre ordinateur,
on a eu l'impression
qu'on allait libérer
notre mémoire
pour des choses
plus intéressantes,
sauf qu'en fait,
on ne sait plus
utiliser notre mémoire.
Et donc,
on perd cette capacité,
d'autant que
les gens ne le savent pas.
Mais quand vous
vous souvenez
de quelque chose
avec votre mémoire,
au moment où
vous vous rappelez
une information,
vous repassez
par toutes les étapes
qui vous ont conduit
à la retenir,
cette information.
A la stocker quelque part,
bien rangée.
Et donc finalement,
à chaque fois qu'on rappelle,
on sait aujourd'hui
qu'on réapprend.
C'est prouvé scientifiquement.
Et donc finalement,
quand vous rappelez
quelque chose,
vous le réapprenez
et vous le stockez
encore mieux
dans votre mémoire.
Mais si vous n'avez plus
rien à rappeler,
finalement,
vous ne faites plus
ce travail
avec votre mémoire.
Il y a un autre effet notable
qui est important,
notamment chez les enfants
et les adolescents,
c'est l'effet sur le sommeil.
Oui, bien sûr,
parce qu'on sait
qu'il y a de plus en plus
d'adolescents
qui ont du mal à dormir
du fait des écrans.
Alors, pourquoi ?
D'une part,
parce que
si vous n'êtes pas protégé
de la lumière bleue
que les écrans émettent,
cette lumière bleue,
elle vient interférer
avec le métabolisme
de la mélatonine,
qui est l'hormone du sommeil.
Et donc finalement,
vous n'avez pas
de libération
de cette mélatonine
au bon moment.
Et donc,
vous n'arrivez pas
à vous endormir.
Première cause,
deuxième cause,
il y a ce que vous faites
sur l'écran
qui vous tient à éveiller.
Donc, imaginez
que vous ayez
un magasin
qui soit ouvert
24 heures sur 24
chez vous
et que vous puissiez
tout y faire.
Rencontrer des gens,
commander à manger,
regarder un film,
vous regarder
les informations,
faire des achats.
Imaginez
que rien
ne s'arrête jamais.
Votre cerveau,
finalement,
ne comprend pas
qu'il doit s'arrêter
et que vous devez dormir.
Et donc, oui,
il y a de plus en plus
de troubles du sommeil
du fait des écrans.
Alors, il y a l'écran
puis il y a aussi
ce qui est montré,
le contenu véhiculé
par les écrans
n'est pas neutre,
notamment la télévision.
Est-ce qu'on sait aujourd'hui
si l'exposition
à des images violentes
est associée
chez les jeunes
à un risque plus élevé
de comportements violents
et quand je dis chez les jeunes,
également chez les enfants ?
Alors, en fait,
c'est vrai qu'il y a
une banalisation
de ce qui est vu
mais il ne faut pas
s'y tromper.
Il y a aussi
énormément
de stress,
d'angoisse,
voire même
de signes dépressifs
chez les jeunes
qui sont exposés
à des images
auxquelles ils ne devraient
pas être exposés.
On se souvient du 11 septembre
où les images
ont tourné en boucle
dans les appartements
de tout le monde.
Et à l'époque,
on n'avait que la télé,
on n'avait peu d'écran.
Il faut imaginer
ce que c'est aujourd'hui
quand dans la cour de récréation
ou chez des amis
après l'école,
un enfant
de 6 ans,
7 ans,
8 ans
va être exposé
à des contenus
violents,
pornographiques,
des choses auxquelles
il ne devrait pas être exposé.
On sait
que cela génère
des troubles
vraiment psychopathologiques,
vraiment des troubles
graves chez les enfants
qui ne savent pas
quoi faire
et qui ne sont pas équipés
pour voir ce contenu
dont ils comprennent
très bien d'ailleurs
que c'est quelque chose
dont ils ne peuvent pas
parler à leurs parents
parce qu'ils n'auraient
pas dû le voir.
Et donc,
on a maintenant
des conséquences psychiques
vraiment délétères
de tous ces contenus
qui ne sont pas adaptés
à des enfants
de cet âge-là
et dont ils ne peuvent
pas parler.
Il y a des contenus
violents,
mais en même temps,
on peut quand même se dire
que grâce à tous ces écrans,
on a développé
de nouvelles compétences.
L'accès à l'information,
la curiosité,
la connaissance,
tout ça,
c'est une réalité aussi.
Alors,
c'est drôle que vous ayez dit
dans la même phrase
l'accès à l'information
et la connaissance
parce que je pense
que de plus en plus
on est en train
de distinguer les deux.
C'est-à-dire
qu'on a accès
à des informations
mais est-ce que pour autant
ce sont des connaissances ?
C'est là
où on a un problème
parce que finalement
on se rend compte,
vous me demandiez tout à l'heure
est-ce qu'on a des preuves
que tout ça affecte
notre mémoire ?
Figurez-vous
qu'il y a eu des études
qui ont montré
que tout ce que vous voyez
sur vos écrans
en allant très vite
et en consultant
via vos réseaux sociaux
ou via des sites d'information,
finalement,
vous ne le mémorisez pas.
Non seulement,
vous ne le mémorisez pas
à long terme,
mais en plus de ça,
vous ne prenez pas
le temps d'y penser
ni d'en débattre
avec les gens
ni de critiquer
les informations.
Et finalement,
est-ce que ce sont
des véritables connaissances
ou est-ce que ce sont
des informations
qui défilent
à toute allure
que votre cerveau
n'a pas le temps
de critiquer,
de digérer,
d'échanger ?
La question se pose.
On comprend bien
qu'il y a un impact
sur notre cerveau
et ses fonctions
mais la réalité,
elle est là.
Les écrans
ne vont pas disparaître
de notre quotidien
et ce,
dès le plus jeune âge.
Au contraire,
on va être de plus en plus exposés
donc il faut accompagner
les tout petits
dans leur utilisation
et à tout âge apprendre
à s'en servir
avec intelligence.
On en parle tout de suite.
Carnet de santé
consacré aux écrans
omniprésents dans nos vies
dès le plus jeune âge
et au bon usage
qui devrait en être fait
pour qu'ils soient
plus des amis
que des ennemis
de notre cerveau.
Pour en parler,
Sylvie Chaucron,
neuropsychologue.
Une émission préparée
par Anne-Claire Bazin
réalisée par Thomas Jost
avec à la technique
Marie-Claire Oumabadi
et Édouard Rubenstein
à la vidéo.
La règle numéro 1
c'est donc clairement
d'accompagner les enfants.
Il y a en effet
certains jeux
qui pourraient améliorer
la motricité fine,
l'écriture
ou encore
l'apprentissage des mots
dans certaines conditions
c'est-à-dire être accompagné
et qu'il y ait
une interactivité
pour surtout
que l'enfant
ne soit pas passif.
C'est ça la règle ?
Alors oui,
bien sûr on ne va pas
mettre les écrans
à la poubelle,
ce n'est pas du tout
mon discours
et on ne va pas empêcher
les enfants
d'utiliser des écrans
pas du tout.
Par contre,
il y a une différence
entre
faire une activité
avec un enfant
et le laisser
passivement
face à la télé,
face à un écran
ou face à une application.
D'abord,
parce qu'on ne rappellera
jamais assez
que l'être humain
c'est un animal social
et qu'on a besoin
d'interactions
et on a besoin
de ces interactions sociales
même pour apprendre
et on sait bien
il y a eu des études
sur les enfants
qui ont été
dans des orphelinats
en Roumanie
qui n'ont pas été stimulés
mais surtout
qui n'ont pas eu d'interactions
et bien on sait aujourd'hui
Marina
que ces expériences-là
laissent une trace
dans le cerveau
qui est équivalente
à une lésion cérébrale
donc on sait
que ça va affecter
le développement de l'enfant
donc l'enfant
a besoin d'interagir
même dans l'apprentissage
et surtout dans l'apprentissage.
Première règle.
Deuxième chose
c'est qu'on va pouvoir
choisir le contenu
et puis on va même
pouvoir alterner les rôles
c'est-à-dire qu'à un moment
c'est le parent
qui fait sur l'écran
la tablette
à un autre moment
c'est l'enfant
on va le guider
et bien sûr
on peut servir des tablettes
pour entraîner
par exemple le geste
quand on va être
en plein apprentissage
de l'écriture
bien sûr que c'est plus pratique
de faire ça sur un écran
encore que les enfants
adorent tremper leurs doigts
dans du ketchup
et sur une nappe
en papier blanc
tracer des choses
avec leurs doigts.
Ils vont vous écouter
ils vont le faire tout à l'heure.
Exactement.
Mais donc oui
l'interaction
elle va servir à guider
elle va servir
à partager l'activité
elle va servir
à échanger les rôles
elle va servir
à interagir
et puis surtout
elle va servir
à finalement
décider
combien de temps
on passe sur l'écran
parce que
moi j'entends souvent
des parents qui se plaignent
du temps
que les enfants passent
sur les écrans
sauf qu'il faut savoir
que toutes ces applications
et toutes ces nouvelles technologies
elles sont faites
pour capter notre attention
et pour nous faire oublier
le temps qu'on passe dessus
et donc
vous ne pouvez pas
demander à un enfant
d'être engagé
dans une tâche
et de savoir
combien de temps
il y passe
et de se contrôler lui-même
parce que ce que l'application fait
c'est justement
qu'elle l'empêche
de contrôler
et qu'elle le stimule
en continu.
Donc le parent
du coup s'il est à côté
il est aussi là
pour borner
le temps d'utilisation
de la tablette.
Oui mais pour ça
c'est pas mal aussi
qu'il ne soit pas en permanence
sur son téléphone
ça a valeur d'exemple
quand même les parents.
Merci Marina
parce que je voulais
qu'on en parle.
Aujourd'hui
on s'interroge beaucoup
sur le temps d'utilisation
par les enfants
et donc
toutes les études
pointent comme vous l'avez dit
en introduction
sur le temps
bien trop long
que les enfants
passent sur les écrans
mais il ne faut pas
oublier
que les enfants
actuels
dès qu'ils naissent
ils prennent conscience
qu'il y a un objet magique
que leurs parents
ont sans cesse en main
tout le temps.
Il faut bien se dire
qu'aujourd'hui
il y a un grand nombre
de femmes qui allaitent
avec leur téléphone
qui calent leur téléphone
dans leurs bras
quand elles tiennent
leur bébé
pour pouvoir continuer
à être sur les réseaux
ou regarder leurs séries
et donc finalement
qu'est-ce que les bébés font ?
Ils grandissent
en se disant
le jour où je pourrais
attraper un objet
c'est cet objet là
qu'il faut que j'attrape
parce que c'est l'objet
qui a l'air le plus précieux
pour mes parents
et donc
vous savez moi
il m'est arrivé
dans le métro
pendant 20 minutes
et de ne pas savoir
avec qui un petit enfant
de 18 mois était
parce que pendant
toute la durée du trajet
il n'y avait pas
un échange de regard
entre l'adulte
un adulte assis
près de lui
et le bébé
et que finalement
les trois adultes
assis autour de lui
étaient sur leur téléphone.
On est d'accord
de toute façon
sur la règle
des 3 ans
pas d'écran avant 3 ans
pas du tout
au-delà
selon la commission écran
qui a rendu son rapport
à Emmanuel Macron
le 30 avril 2024
l'usage doit être très limité
jusqu'à 6 ans
puis modéré
et contrôlé
autre recommandation
pas de téléphone portable
avant 11 ans
pas de téléphone portable
avec internet
avant 13 ans
tout ça ce sont
les conclusions
de la commission écran
alors c'est très bien
de dire que les parents
doivent surveiller
le temps d'écran
des enfants
pour le limiter
on ne peut pas dire
qu'il faut toujours aider
pour cela
écoutez Karim
qui s'exprime sur France Inter
dans le téléphone son
consacré à la commission écran
d'avril 2024
j'ai un enfant
qui est au collège
en 6ème
à qui on a remis une tablette
en arrivant en début d'année
à qui on demande le soir
de regarder sur Pronote
ses devoirs
pour la suite
de la semaine
et à qui on demande
peut-être
aujourd'hui
de ne pas devenir addict
aux écrans
or
ils l'utilisent
au collège
ils doivent l'utiliser
le soir en rentrant
et à la fin
on dit
il ne doit pas les regarder
un peu compliqué
quand même
comme message
oui Karim
il a tout à fait raison
en fait
tout le monde
est complètement ambivalent
et d'ailleurs
même les pouvoirs publics
parce que
évidemment
il y a eu tout ce travail
de la commission écran
mais à côté de ça
on sait aussi
qu'on va recommander
l'utilisation
des écrans
à l'école
et qu'on va demander
aux enfants
d'utiliser les écrans
en complément
il n'y a qu'à voir
ce qui s'est passé
pendant le Covid
c'était très bien
d'avoir des écrans
pour pouvoir avoir
des zooms
et travailler en ligne
et aussi voir sa famille
qu'on n'avait pas le droit
de voir
mais en même temps
tout le monde a explosé
son temps d'écran
donc on est tous
extrêmement ambivalents
avec ça
vous dites qu'il faut
régulièrement lâcher
son portable
le laisser
par moment
il y a de véritables
addictions au téléphone
et au réseau
des addictions vraies
alors
aujourd'hui
il y a un vrai débat
dans la communauté
scientifique et clinique
sur le terme
qu'on devrait utiliser
addiction
dépendance
difficulté
à se séparer
de son téléphone
donc vraiment
le débat fait rage
moi je parle de dépendance
parce que clairement
quand on a l'impression
qu'on ne pourra pas vivre
toute la journée
si on est parti
sans son téléphone
qu'on est prêt
à refaire le chemin
au sens inverse
pour aller le chercher
quand on a l'impression
qu'il nous manque
une partie de nous-mêmes
puisque évidemment
le téléphone est devenu
une extension de nous-mêmes
donc oui
moi je pense
qu'on peut parler
de dépendance
alors les jeunes
sont vraiment très accros
notamment aux réseaux sociaux
c'est quoi le danger ?
on ne parle pas du danger
de laisser une trace
de son adresse
ou des pédophiles en ligne
c'est pas de ça
dont on parle
mais le danger
pour le cerveau
des jeunes
c'est quoi le problème
des réseaux ?
alors le problème
des réseaux
il est multiple
d'abord
il y a une étude
qui a montré
que plus on a
des amis virtuels
plus le nombre
d'amis virtuels est grand
moins on a d'amis
dans la vie réelle
et moins on a
d'interactions réelles
donc là les études
sont formelles
ça a été répliqué
donc il y a une tendance
paradoxale
à l'isolement social
chez les personnes
qui sur-utilisent
les réseaux sociaux
ça c'est la première chose
l'illusion
d'avoir des amis
alors qu'on a
de moins en moins
d'interactions
ensuite
il y a une étude
américaine
qui a montré
que si les jeunes
adultes réduisent
ne serait-ce que
de 10 minutes
Facebook
Instagram
et Snapchat
on va réduire
de manière significative
le risque de dépression
d'anxiété
voire même
de risque suicidaire
chez les adolescents
et les jeunes adultes
donc
il y a clairement
un effet
de la sur-utilisation
des réseaux
sur
on va dire
l'état psychique
et mental
des jeunes
je parle même pas
de l'état cognitif
parce que plus vous passez
de temps
sur les réseaux
moins vous passez
de temps
à faire d'autres choses
et je parle même pas
de la sédentarité
qui est un problème
de santé publique
actuellement
non seulement
pour des raisons
cardiovasculaires
mais aussi
pour des raisons cognitives
clairement
donc oui
la sur-utilisation
des réseaux
va avoir un effet
va augmenter
le risque de dépression
et d'anxiété
en particulier
chez les jeunes femmes
qui sont exposées
finalement
à des images
qui ont été filtrées
qui ont été trafiquées
d'autres jeunes femmes
et même si
elles-mêmes
utilisent des filtres
quand elles regardent
d'autres jeunes femmes
elles oublient
qu'un filtre
a été utilisé
et elles se comparent
elles comparent
l'image qu'elles ont
dans le miroir
à des images
qui ne sont pas réelles
et finalement ça
ça génère
des troubles
de l'image du corps
et des troubles
de l'image de soi
sachez qu'il n'y a
jamais eu
autant de demandes
de chirurgie esthétique
chez les adolescentes
et les jeunes femmes
qu'aujourd'hui
et surtout qu'après
le confinement
où tout le monde
regardait
se voyait
sur des écrans
et ne supportait pas
son image
Est-ce qu'on peut dire
à nos ados
qu'avec les réseaux sociaux
ils sont totalement
passifs et manipulés
on peut quand même
leur dire ça
pour essayer
de les décrocher
un petit peu
qu'ils ne sont pas
décisionnaires en fait
sur les réseaux
Si on leur dit ça
comme ça
j'entends bien qu'il faut
le dire avec délicatesse
Mais si on refait
tout le chemin
et qu'on leur montre
tu vois cette photo
que tu as postée
qui a été filtrée
il faut que tu te dises
il faut que tu puisses
critiquer ce que tu vois
et que tu te dises
que les autres
ont fait la même chose
ça aide
Par ailleurs
moi j'ai un conseil
à donner à tout le monde
aux enfants
aux ados
aux adultes
c'est de privilégier
des activités
dans lesquelles
on ne peut pas utiliser
son téléphone
Et donc marcher
nager
faire du sport
faire de la cuisine
utiliser ses mains
pour faire autre chose
et ne pas pouvoir
utiliser son téléphone
Tout ça
ça va nous rappeler
qu'on a besoin
de ces activités
pour avoir une forme
d'équilibre
J'ai peur que vous soyez
débordée par tous les parents
qui vont vous amener
leurs ados
Merci beaucoup
en tout cas Sylvie
Merci Marina
pour toutes ces explications
et je rappelle
votre dernier livre
absolument passionnant
Dans le cerveau 2
c'est aux presses de la cité
Dans la prochaine émission
nous parlons de maladies génétiques
à l'occasion du Téléthon
nous allons recevoir
le professeur
Stanislas Lionnet
généticien
au quotidien
auprès des enfants malades
et de leurs proches
il nous parlera d'eux
et il fera le point
sur les avancées
de la recherche