"C'est avant tout un défi humain" : Aurélien Lefevre est fier du projet de rénovation de la flèche
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C'est une semaine spéciale Notre-Dame-de-Paris sur Europe. La cathédrale doit rouvrir. Je précise que c'est le verbe rouvrir.
Ce n'est pas le verbe réouvrir. On rouvre et non pas je réouvre. En avance c'est une réouverture.
Ah, c'est pas logique.
Si, c'est...
Est-ce qu'on peut avancer entre les problèmes géographiques de madame et les problèmes orthographiques de l'autre ?
C'est plus possible, écoutez !
Qu'est-ce qui est logique ? Si, justement, c'est logique.
Bon, je vous expliquerai hors antenne pourquoi.
Nous allons mettre en avant ceux qui ont sauvé Notre-Dame des flammes ce terrible 15 avril 2019,
des héros qui ont risqué leur vie alors que la cathédrale était dévorée par le feu.
Nous allons mettre en avant ceux aussi qui ont participé à sa reconstruction,
les artisans, les maçons, les tailleurs de pierres, charpentiers, couvreurs, sculpteurs, notre savoir-faire historique.
Vous avez sûrement les images de la cathédrale, ces couleurs claires magnifiques.
Nous sommes avec Aurélien Lefèvre, directeur général de Cruart Charpente.
Son entreprise en Mayenne a travaillé sur la reconstruction de la charpente de la flèche.
Bonjour !
Monsieur Lefèvre, est-ce que vous diriez que c'est le chantier du siècle,
comme je l'entends parfois, qui a été réalisé avec Notre-Dame de Paris ?
C'est...
Ce qu'il faut se dire déjà, c'est qu'effectivement, nous on a participé à la reconstruction de la charpente de la flèche.
Une flèche en bois comme celle-là, ça n'avait pas été fait depuis 150 ans.
Donc effectivement, on peut considérer que c'est le chantier du siècle.
Oui. Alors c'est vrai que cette charpente de la flèche, qui d'ailleurs était tombée,
chacun se souvient comment elle tombe.
Moi j'ai entendu ça dans son malheur, la flèche, si j'ose dire, est bien tombée.
Parce qu'elle n'a pas endommagé trop la nef.
Vous avez fait le choix d'unir quatre entreprises pour répondre au dossier d'Appel d'offres, je crois.
C'est la belle histoire, ces quatre entreprises sont concurrentes en temps normal,
et là vous vous êtes unis, la société cruarde, charpente.
C'est ça qui est assez intéressant aussi à souligner dans cet épisode.
Tout à fait. En fait, avant tout c'est un défi humain.
Et devant l'ampleur du travail qu'il y avait à réaliser sur la flèche,
on a pris la décision entre quatre entreprises, quatre confrères, habituellement concurrents,
d'unir nos forces pour pouvoir répondre aux défis humains et techniques que ça représentait.
Donc c'était quatre sociétés, cruade charpente, l'entreprise Asselin, l'entreprise métier du bois,
et l'entreprise Le Bras Frère qui était le mandataire du groupement.
Et nous quatre, nous avons réalisé la reconstruction de la charpente de la flèche et des transeptes.
Alors j'imagine qu'il y a une fierté pour vous, puisque vous êtes le directeur général de Cruaire Charpente,
et sans doute aussi pour ceux qui ont travaillé sur ce chantier.
Oui, c'est ça.
C'est ça qui est très fort à transmettre.
Moi, en tant qu'effectivement directeur, je suis fier d'avoir eu mes compagnons, mes salariés,
qui ont pu participer à ce chantier.
Leur métier a été mis en avant.
Les métiers du patrimoine, avec le chantier de Notre-Dame, ont été mis en avant.
Ça, c'est quelque chose vraiment d'important, parce qu'on n'en parlait pas beaucoup avant.
Et par rapport à nos salariés, on sent une fierté vis-à-vis de leur famille aussi.
C'est-à-dire que nos charpentiers, leurs enfants sont ébahis de voir que leur papa ou leur maman
a travaillé sur la charpente de la flèche de Notre-Dame.
C'est très beau ce que vous dites.
Et j'imagine qu'il y a plein de parents qui sont en train de nous écouter.
Et je trouve que ces métiers ne sont pas assez mis en avant.
Et certains s'interrogent peut-être du parcours.
Est-ce à 14 ans ? Est-ce à 16 ans qu'on va vers ces métiers-là ?
Combien d'années d'études ou d'apprentissage avant d'être opérationnel ?
Alors, on peut effectivement commencer un apprentissage à 14 ans,
ou même à 16 ans, même à 20 ans.
On commence en charpente par un CAP.
Ensuite, on continue avec un BP, un brevet professionnel.
Mais la spécificité dans nos métiers sur le patrimoine,
pour pouvoir restaurer des charpentes en monuments historiques,
on doit former en interne aux techniques de charpente traditionnelles
nos compagnons pendant environ 10 ans.
Ça demande 10 ans avant qu'un charpentier soit vraiment autonome
dans la restauration de charpentes anciennes.
C'est terrible !
Donc, 10 ans d'apprentissage pour être évidemment au top.
Mais là, on est dans l'excellence, bien sûr, de ces métiers.
Et quand vous parlez de fierté, c'est qu'il y a dans tous les métiers
l'appartenance au corps d'élite.
Ce n'est pas une question financière.
L'appartenance au corps d'élite donne une fierté.
Et vous avez parlé des enfants, des familles qui sont fiers de leurs parents
et comme je les comprends.
Alors, deux ou trois informations que je donne quand même.
Il a fallu faire un gros travail de tri sur le bois reçu
pour respecter les normes, respecter la qualité du chêne
de façon à ce que le bois soit vraiment remarquable.
Attribuer telle pièce qui va aller à tel endroit dans la charpente.
Un gros travail de recherche dans les archives du charpentier de l'époque
et de l'architecte de l'époque
pour comprendre les assemblages et la charpente.
Parce qu'a priori, c'est des charpentes à l'ancienne.
Il n'y a pas un clou !
Alors, c'est une charpente du XIXe.
Ce sont des assemblages, effectivement, bois-bois.
On appelle ça comme ça.
Et il y a également de la boulonnerie.
En XIXe, on avait des assemblages qui étaient également boulonnés.
Donc, on a des assemblages bois et des assemblages boulonnés.
Et pour monter la flèche,
j'ai appris qu'il avait fallu répondre à des règles de calcul
différentes aujourd'hui qu'à l'époque.
Il y a aussi des difficultés à refaire à l'identique cette flèche,
Monsieur Lefèvre.
Alors, effectivement, aujourd'hui,
quand on réalise un ouvrage,
il doit être soumis aux règles de calcul,
modernes, qu'on dispose aujourd'hui
pour n'importe quelle construction.
Donc, il a fallu que ce soit la même chose
pour la flèche de Notre-Dame.
Elle a été entièrement calculée et justifiée
par rapport aux nouvelles conditions météo
qu'on a aujourd'hui,
et même qu'il y aura plus tard.
On sait que l'incidence du vent augmente
au fur et à mesure des années.
On a des tempêtes toujours de plus en plus fortes.
Donc, on a également étudié, en fait,
l'incidence vent
dans les prochaines années sur cet ouvrage-là.
Aurélien Lefèvre est directeur général
de Cruart Charpente.
Son entreprise, en Mayenne, a donc travaillé
sur la reconstruction de la charpente de la flèche
de Notre-Dame. Je crois que vous étiez
deux à trois jours par semaine entre les réunions,
les visites de chantier. Vous êtes un des privilégiés
qui a vu Notre-Dame
quasiment toutes les semaines.
Oui, c'est ça.
Pendant un an et demi
à deux ans, effectivement, on était deux à trois jours
par semaine entre les réunions techniques
avec la maîtrise d'œuvres,
les réunions avec la maîtrise d'ouvrages,
les réunions aussi de notre groupement
entre nous, entreprise,
puisqu'on était au total
une centaine de personnes à travailler,
notre groupement représentait une centaine de personnes
à travailler sur la charpente de la flèche
entre les ingénieurs, les dessinateurs,
les conducteurs de travaux, les charpentiers.
Donc, c'est beaucoup de monde à coordonner.
Et de Cruart, il y avait
combien de personnes à Notre-Dame ?
En moyenne,
entre 25 et 30 personnes.
Et c'était le seul chantier en cours
ou il y avait d'autres chantiers en cours
depuis trois, quatre ans ?
Est-ce que l'entreprise a fait
d'autres chantiers ou est-ce que
elle est restée sur Notre-Dame ?
Non, l'entreprise a continué
à faire d'autres chantiers.
Il n'y avait pas que ce chantier.
Donc, il fallait s'occuper de tout puisque vous êtes
directeur général.
Alors, j'imagine, quand vous avez dîné
le soir avec des amis, quand vous avez rencontré
des gens depuis trois ans, tout le monde vous disait
« Alors, c'est comment ? » et vous racontez Notre-Dame.
Je trouve que c'est une expérience formidable
que vous avez vécue, M. Lefèvre.
Oui, ça fait un fil rouge, effectivement, avec les amis.
Oui, tout à fait. Vous les revoyez
une fois par mois et ils vous demandent
d'où ça en est. Et puis, ils se prennent au jeu.
Ils suivent tout. Ils vous envoient
même des articles. Ils voient dans les journaux
que vous n'avez pas
forcément vus, en fait.
Mais oui,
c'est plaisant, en fait. On a senti
que c'était un projet qui intéressait
tout le monde, qui a motivé
tout le monde, qui a porté tout le monde.
Jeanvier, qui est un auditeur, qui nous appelle
régulièrement, qui est...
Pardonnez-moi, je suis
soumis à cette climatisation.
Je ne sais pas s'il y a des courants d'air à Notre-Dame,
mais parfois, il y a
des courants d'air dans le studio. Jeanvier, vous vouliez dire
un mot sur l'émotion, peut-être, très rapidement.
Oui, oui, Pascal.
Vous êtes un catholique pratiquant
et vous nous appelez régulièrement.
Oui, concernant la restauration de
Notre-Dame, c'est vrai qu'il y a quelques années de ça,
lorsque la
cathédrale avait brûlée, moi, je me suis rendu sur place.
Et j'ai trouvé ça très beau
quand même de voir tous ces catholiques
à genoux, en train de prier
place Saint-Michel, et voir aussi
toute cette désolation.
Et j'ai trouvé ça
assez particulier, assez spectaculaire,
parce que c'est la première fois que je me disais que la France
n'est jamais aussi belle
que dans les moments un peu tragiques.
Et c'est peut-être un peu la
beauté de Notre-Dame, c'est peut-être aussi
de réveiller en nous cette cathédrale intérieure.
Et on dit souvent qu'il faut remettre
l'église au milieu du village, et je pense qu'avec
toutes les entreprises qui ont travaillé sur la restauration de Notre-Dame,
ça permet aussi de remettre
un peu la cathédrale au milieu du pays.
Et dans un contexte actuel, social,
économique, politique, qui est assez
compliqué, on peut se demander qu'est-ce qui
est à détruire, et qu'est-ce qui est à reconstruire.
Non mais j'entends,
vous êtes parisien janvier ?
C'est ça.
Donc vous allez pouvoir
aller voir la cathédrale
Notre-Dame,
à partir de quand d'ailleurs, on pourra la visiter ?
Dès lundi prochain on pourra la visiter ?
Moi je ne serai pas forcément à la visite, mais moi
je serai à la cérémonie d'ouverture, le dimanche matin.
Oui, vous appelez ça la cérémonie
d'ouverture, comme les Jeux olympiques.
Oui, j'ai travaillé aussi
pour les Jeux olympiques, donc je suis un peu
entre les deux.
C'est un peu profane, la cérémonie d'ouverture
pour l'église de Notre-Dame, mais bon,
je vous pardonne.
Vous prierez pour nous
à l'intérieur. Aurélien Lefebvre,
je vais le remercier grandement. Alors évidemment,
derrière un chantier comme celui-là,
il va falloir remotiver les équipes,
parce que
vous ne trouverez plus jamais
un chantier comme celui-là, forcément.
Donc peut-être que pour les uns
et les autres, il va y avoir un petit coup de blouse
derrière M. Lefebvre.
Oui, on a aussi la chance d'être dans
un pays où il y a énormément de monuments historiques,
donc du travail il y en a,
des beaux édifices
restaurés il y en a,
mais par contre,
effectivement, retrouver un projet où
il y avait une aventure humaine aussi puissante
et aussi porteur,
où on a vraiment vu les compagnons
de tous les corps de métier
donner le meilleur d'eux-mêmes
pour la cathédrale,
ça c'est quelque chose, effectivement,
je pense qu'on ne retrouvera pas tout de suite
cet engouement,
et puis toujours
cette envie de bien faire,
en fait, l'exigence qui était
vraiment mise à 200%
pour réussir
le challenge.
On a rendu hommage plusieurs fois à Azdin Edna,
peut-être que vous l'aviez croisé, cet échafaudeur
qui était aimé de tous,
qui avait 64 ans et qui était
franco-marocain et qui avait été
sur le chantier de la reconstruction
de Notre-Dame. Il n'est pas mort d'ailleurs
en mission, si j'ose dire, il est mort chez lui
un week-end,
dans une nuit, il ne sera pas là pour la
réouverture, et peut-être l'aviez-vous croisé ?
Oui, je l'avais croisé plusieurs fois,
effectivement.
Merci, vraiment, merci beaucoup
de ce témoignage, monsieur Lefebvre,
il est 12h46, on va marquer une pause, ça va être le
premier débrief.
