🎓 "Quand vous êtes face au monde de l'enfance, vous ne pouvez pas mentir" 🎓 Abonnez-vous http://bit.ly/inasociete Arguments | ORTF | Diffusé le 27/04/1970
Ce reportage dresse un état des lieux du métier d'instituteur à travers la France. Au moment où le prestige du maître d'école est remis en cause - il exerce encore un certain rayonnement en milieu rural, mais connait un effacement certain en milieu urbain - ce sujet cherche à rendre compte de la diversité des situations. L'enquête, menée dans des villes et villages et en région parisienne, rend compte du statut des enseignants des écoles primaires, de la formation des futurs instituteurs, du désarroi des institutrices remplaçantes, de la féminisation du métier, et des perspectives d'avenir en matière de pédagogie.
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Je vous dis que vous avez peut-être gâché un certain nombre d'enfants dans les premières années. Vous l'acceptez ?
Certainement. Certainement, il n'y a pas de problème. Quand je pense à ce que je pouvais faire il y a quelques années,
je me rends compte qu'en effet, gâcher, je ne sais pas si c'est le mot, mais disons, on a fait forcément du gâchis.
Il n'y a certainement pas d'autres métiers où on vous parachute comme ça en vous disant, bon, débrouillez-vous.
Je pense qu'un menuisier qui n'aurait jamais fait son apprentissage de menuisier, si on lui dit, bon, fais un meuble, il fera du gâchis aussi.
L'embêtant, c'est qu'ici, le gâchis se faisait sur les gosses, bien sûr.
Qui est-ce qui peut me décrire l'instituteur quand il est en colère ?
Par exemple, quand il est en colère, il dit... Non, il y a...
Vas-y.
Alors, il y a ça, je crois que c'est que des fois, le matin, par exemple, quand il est mensuel, il y a des fois, en calcul ou en dictée, ils ne sont pas très bons.
Alors, le matin, il nous dit, on sait qu'on lui dit bonjour, il répond, mais à un air fort et puis, pas trop fort et puis, il n'a pas l'air content.
Le matin, ce soir, d'abord, il ne s'est pas peigné le matin quand il était en colère comme ça.
Il n'a pas eu le temps et puis, dès qu'il arrive comme ça, il n'a l'air pas content.
Qu'est-ce que faisaient vos parents ?
Mon père était mécanicien à la SNCF et ma mère est morte quand j'étais jeune.
Vous êtes rentré là par hasard, c'était quoi ? C'était un pisalet ?
Oh, c'était peut-être un peu de lâcheté même, face au départ au service militaire, peut-être tout simplement, un truc comme ça.
Le fait aussi que, ma foi, à l'époque où on se trouvait, pour le gars qui avait ses deux bacs, il y avait tout simplement le choix de la profession d'instituteur.
On disait, tu as tes deux bacs, tu fais un stit et puis c'est tout.
Or, je suis venu dans le métier, là, je l'avoue franchement, sans absolument, sans y avoir pensé.
Deux mois avant, on m'aurait dit, tu fais un instituteur, aujourd'hui, un stit, etc.
Là, je suis venu absolument comme ça.
Ce n'est pas que je n'ai pas honte de l'avouer, mais j'avoue franchement que jamais dans ma vie, j'avais songé à faire instituteur, absolument pas.
Ce n'était pas une vocation ?
Oh non, absolument pas. Non, du tout, du tout.
Il n'y a que lorsque je me suis trouvé avec les gosses, que je me suis dit, bon, là, ça ne peut pas être une farce,
comme un certain nombre de métiers où tu rentres, tu fais ce que tu peux.
Quand on est face au monde de l'enfance, c'est tellement sincère, c'est tellement une période vraie pour chacun d'entre nous
que je crois qu'il vaut mieux foutre le camp ou alors essayer de le faire comme il faut.
Et qui est-ce qui peut me dire comment il est quand il est gentil ?
Ah bon ?
Il sourit, il sourit, il dit bonjour.
Soit quand il fait du théâtre, tout n'importe.
La veillée, le matin, il nous dit comment ça s'est déroulé, tout ça, la veille.
Oui, aussi quand il y a des compositions qui sont bonnes.
Et alors il sourit, puis le soir, le vendredi soir, puis le mardi soir, on fait des activités.
Je crois que maintenant on pourrait peut-être passer à l'étude du texte libre.
Oui !
Je vous dis que vous avez peut-être gâché un certain nombre d'enfants dans les premières années, vous l'acceptez ?
Certainement. Certainement, il n'y a pas de problème.
Quand je pense à ce que je pouvais faire il y a quelques années,
je me rends compte qu'en effet, gâcher, je ne sais pas si c'est le mot,
mais disons, on a fait forcément du gâchis.
Oui, il n'y a certainement pas d'autres métiers où on vous parachute comme ça en vous disant,
bon ben, débrouillez-vous.
Je pense qu'un menuisier qui n'aurait jamais fait son apprentissage de menuisier,
si on lui dit, bon, fais un meuble, il fera du gâchis aussi.
L'embêtant, c'est qu'ici, le gâchis se faisait sur les gosses, bien sûr.
Ça, je crois que ça a été le lot de tout remplaçant.
Allez chercher vos affaires et puis vous allez à la grille comme d'habitude.
De sa fenêtre qui donne sur la cour de l'école, Mme Blanchet, la femme de l'instituteur.
Allez Catherine, dépêche-toi.
Jean Blanchet est instituteur à Vaselet depuis dix ans.
Vaselet est un petit village de 600 habitants dans le Cher.
Une école laïque et une école privée se partagent les enfants du village.
C'est parfois difficile d'être instituteur quand on sent qu'il faut faire plus que d'être un enseignant,
quand on a envie d'être l'éducateur du village,
l'animateur et qu'autour de soi, tout s'y oppose.
Bon, alors, vous êtes content, vous pensez avoir eu un peu ce que vous vouliez.
Oui, c'était passionnant. J'aimerais bien qu'on en parle, si vous voulez.
On a vu des tas de choses et...
Parfois, si on veut.
Disons, il faut en parler, quoi.
Bien sûr.
Qu'est-ce que c'est que faire la classe, pour vous?
Eh bien, pour moi, faire la classe, je pense de plus en plus que ça n'est plus de m'installer ici
et de leur déballer un certain nombre de choses qui vont avaler plus ou moins bien
et qui me recracheront le lendemain dans un résumé ou dans une interrogation écrite.
Je pense maintenant que le rôle de l'instituteur,
ça doit être un rôle d'animateur avant tout.
C'est-à-dire leur donner la possibilité à chacun de découvrir un certain nombre de choses,
de les aider à les découvrir
et d'être là, en somme, pour aller de l'un à l'autre
et pour que chacun d'entre eux puisse trouver le maximum de choses en les aidant.
Mais, en gros, c'était un peu ce qu'était l'instituteur en 1900, ce qu'il aurait dû être.
Non, je ne pense pas quand même que c'était tout à fait ça
parce qu'en 1900, il me semble qu'il avait un objectif quand même qui était très simple,
c'était de se dire, bon, tous mes gosses vont partir à 14 ans, ou même avant,
et la plupart du temps c'était quand même avant,
et ce sera fini pour eux, l'école, ce sera terminé.
Donc, il s'agit, pour moi, instituteur, d'arriver à leur donner le maximum de connaissances et d'acquisitions
de façon qu'ils puissent se débrouiller dans la vie, quoi.
Et je crois que maintenant c'est plus ça du tout, c'est plus ça du tout
parce que, premièrement, on sait très bien que ça ne sera pas fini ni à 12 ans, ni à 14 ans,
mais que ce sera fini seulement à 16 ans pour tous, déjà, et que même certains iront beaucoup plus loin.
Et que, par conséquent, notre école primaire ne peut plus être, à mon avis, qu'un passage,
et un passage où il s'agit avant tout de les éveiller, de leur donner l'amour de certaines choses,
un amour de la lecture, un amour de la poésie,
de façon à ce que, sortis de l'école ou continuant l'école,
ils continuent et ils puissent arriver, je crois, à cette éducation permanente
qui, à mon avis, maintenant est quelque chose de fondamental.
L'éducation ne doit pas s'arrêter, elle doit continuer toute la vie et sous toutes les formes.
De quoi est-ce que vous manquez le plus ?
Eh bien, d'abord, il y a un problème, c'est qu'on est quand même très isolé sur le plan professionnel.
Ce qui nous manque, c'est évidemment du matériel.
De quelle manière, vous voulez dire ?
En ce qui concerne du fait que l'on n'a absolument pratiquement pas de contact avec les collègues,
ou très très peu, on est là dans sa campagne, chacun de nous est dans son village,
et on travaille seul, on ne peut pas échanger d'idées, on travaille toute la journée,
et on ne rencontre personne pour parler pratiquement métier.
C'est ça le problème de l'isolement sur le plan professionnel.
Il faudrait peut-être arriver à créer des équipes,
qui puissent se regrouper de temps en temps au canton ou ailleurs,
pour échanger les idées, comme on l'a un peu fait en mai 68.
Est-ce qu'on peut dire que vous vous sentez plus enseignant qu'éducateur ?
Non, je ne pense pas.
J'aime autant le mot d'éducateur que celui d'enseignant.
Je crois que c'est mieux, je pense, le mot d'éducateur.
Je me sens plus éducateur qu'enseignant.
Ça recouvre quelle réalité pour vous, éducateur ?
Éducateur, il me semble que ça déborde un petit peu le cadre de la classe.
Enseignant, je trouve beaucoup moins.
J'aime encore mieux un autre mot.
J'aimerais qu'on s'appelle animateur d'enseignement public,
ou animateur de classe, ou quelque chose comme ça.
Parce que je pense que de plus en plus, ça sera notre rôle.
Vous avez envie de lâcher parfois, non ?
Oui, bien sûr.
Oui, bien sûr, parce que quand on en a marre, quand on est fatigué,
parce qu'il somme trop ou parce que ça a mal marché,
il y a des fois, bien sûr, où on a envie de lâcher peut-être pas le métier,
mais de foutre le camp ailleurs, en se disant peut-être qu'ailleurs ça ira mieux,
peut-être que j'aurai pas ce que j'ai ici, ou des choses comme ça.
Mais enfin, ça, c'est passager, c'est peut-être pas propre au métier,
et puis après, on recommence.
C'est les enfants qui vous donnent envie de lâcher ?
Oh non, jamais, c'est pas les enfants qui donnent envie de lâcher, non.
C'est souvent les conditions dans lesquelles on travaille,
ou le fait qu'on se sent un peu seul, peut-être qu'on est isolé par moments,
et puis on en a marre, on est fatigué peut-être aussi.
Ce qu'il ne dit pas, c'est tout le travail fait.
Une maison de jeunes, animée par les jeunes qu'il a formés,
la troupe de théâtre, les cours de danse, le cinéma,
l'animation dont il est le cœur,
un cœur parfois un peu bourru, mais si sincère.
M. Delfaux a enseigné pendant 40 ans à Bira, près de Périgueux.
Quand il a voulu prendre sa retraite,
il s'est rendu compte qu'il ne pourrait plus quitter le village,
trop de liens invisibles le retenaient, et qu'il ne pouvait plus trancher.
Alors, il a fait construire sa maison au sommet de la côte dominant le village.
Des générations ont été formées par lui et sa femme.
Quelles étaient à ce moment-là les finalités de l'enseignement ?
C'est d'essayer d'apprendre à lire, à écrire, à compter, si vous voulez,
et pouvoir repartir dans la vie avec ce petit bagage.
Il faut bien remarquer que ces enfants-là, à l'époque,
ne dépassaient pas le stade de l'école primaire.
Il fallait donc que lorsqu'ils quittent l'école primaire, à l'époque à 12 ans,
puis après à 14 ans, ils soient capables de se débrouiller dans la vie.
C'était notre but.
Il y a combien d'habitants ici ?
Maintenant, 320, 324, 325.
Combien d'élèves ?
Actuellement, 42 ou 43 peut-être.
Combien de classes ?
Deux. Alors, il n'y a plus d'institutaires.
Ce sont des dames qui viennent de Périgueux,
qui viennent le matin faire la classe,
qui repartent le soir après la classe.
Évidemment, elles n'ont plus, avec la population,
le contact que nous, qui habitions avec eux, pouvaient avoir.
Alors, vous voyez, ce sont encore des anciennes tables.
On n'est pas encore arrivé aux tables modernes.
On y est très bien cambrés.
Oui, on a l'impression.
Alors, depuis quelques années, il y a un chauffage maintenant au mazout,
ce qui permet, par conséquent, de faire un chauffage continu.
Il n'y a plus ce besoin que nous avions,
avec des équipes spécialement chargées d'allumer les feux,
des équipes d'enfants.
Et c'était plus ou moins dangereux.
D'abord, c'était plus ou moins illégal.
Et maintenant, la question ne se pose plus.
Quand les échecs arrivent de Périgueux,
les poêles sont allumés, il fait chaud.
Le montant, évidemment.
Tous les matins, c'est nous qui faisons ça.
Et puis, alors, voilà la grande classe,
qu'on appelait la grande classe.
C'est déjà disposé d'une manière différente.
C'est pas moi qui l'ai disposé comme ça.
Sur la crêpe, il y a une mouche.
Dans la cour, Louis joue avec sa toupie.
La toupie tourne et Colette rit.
La petite poule rouge est sur la route.
Je m'aperçois que la grande classe,
c'est-à-dire les grands élèves,
étaient autrefois ici.
Et la nouvelle sutrice les a appris.
La petite classe, au contraire.
Et les grands sont maintenant de l'autre côté.
Ils ont changé de côté.
C'est pratiquement l'ancienne méthode,
encore ici, dites-moi.
Les méthodes modernes d'enseignement.
Et vous faisiez vos cours de quelle manière ?
On faisait un cours.
On pourrait l'appeler un cours magistral,
si le monde n'est pas trop orgueillé.
Bien sûr, pour un jeune débutant.
Et on faisait le cours, normalement.
Je ne pense pas qu'à cette époque,
il y ait plusieurs façons de le faire, d'ailleurs.
Et comment ça s'est passé
quand vous êtes arrivé la première fois ici ?
Eh bien, quand nous sommes arrivés,
je vous dis...
Vous avez trouvé un poste
et on fait une situation difficile,
vous m'aviez dit.
Difficile, oui et non, je vous ai dit.
Parce que du fait de succéder,
de trouver un poste
presque en désarroi, c'était intéressant.
Parce qu'on pouvait tout faire, à ce moment-là.
Quelqu'un qui succède à un instituteur d'élite,
c'est difficile à prendre une suite comme ça.
Mais quelqu'un qui succède à rien,
si on peut dire, il faut tout créer, c'est parfait.
Et c'est ce que nous avons fait.
Je vous disais qu'au-dessus du canteen,
il n'y avait rien. Les enfants mangeaient sous le préau
avec un morceau de pain et quelques bricoles.
Et puis c'était tout le monde dans le froid, l'hiver.
En vérité, je dois dire que nous n'avons pas accepté ça.
Il y avait surtout ma femme.
Alors, dans sa classe, chose peut-être unique,
elle avait fait installer...
Nous avions un poêle gaudin, un énorme poêle à bois.
Et sur ce poêle,
on a installé une énorme cantine,
une marmite énorme.
Et nous avons réuni les parents,
quelques temps avant,
pour leur dire, nous allons faire la soupe aux enfants.
Vous nous porterez les légumes
avec des gamelles
dans lesquelles vous taillerez un peu de pain.
Et nous tremperons la soupe,
la soupe chaude.
Et c'est ce qui s'est produit.
C'est formidable.
C'était sous le préau avant.
Maintenant, on les mettait dans la classe
qui était chauffée, bien sûr.
On avait installé une table.
Et à midi, ma femme,
dans une odeur de choux, d'haricots
qui pénétraient toute l'école,
elle leur trempait
une gamelle de soupe.
Et une fois qu'ils avaient mangé leur soupe,
ils mangeaient les autres haricots qu'ils avaient,
mais ils restaient aux choux. Ils ne sortaient que lorsqu'ils avaient terminé.
Et ça, ça a été accueilli, bien sûr,
par la population, comme vous en doutez.
Parce que, savoir des gosses tout seuls
comme ça, manger d'un sombrero, un bout de bois,
un bout de pain,
et c'est tout, ça ne leur plaisait pas d'ailleurs, énormément.
Et ça, ça a été notre premier acte, celui-là.
Et je crois que ça a été un des meilleurs, d'ailleurs.
Donc, vous étiez fils de gendarmes,
et vous êtes passé par quoi ? Vous êtes passé par Norman ?
Je suis passé par l'école Normale, oui.
L'école Normale. Vous y êtes rentré quand ?
En 23, 1923.
Sorti en 26.
Quelles idées vous avez obéies
quand vous avez voulu devenir instituteur ?
Ça, c'est tellement loin de tête.
Les idées, vous savez,
je ne sais pas, je pense que
premièrement, il y avait une certaine
attirance, je suppose.
Une vocation ?
Une vocation, à l'époque,
quand on débute, on ne sait pas encore ce que c'est que le métier.
Je pense que la vocation allait venir après,
enfin, quelques temps après.
Mais, non,
je pense que c'était l'attrait
du titre.
Enfin, d'avoir
un emploi
qui, pour mes parents
et pour moi, était un petit peu au-dessus
de notre condition.
On montait, si on peut dire, à cette époque,
en devenant instituteur. Ce n'est pas le cas maintenant,
mais à l'époque, c'était quand même un petit grade,
si on peut dire, au-dessus de ce que
mes parents pouvaient être.
Mon frère aussi était instituteur.
Vous étiez beaucoup plus que gendarme, instituteur ?
Bien sûr, à l'époque, non.
L'instituteur était le prince du village.
Le prince, non.
Pas le prince, non.
Je ne pense pas. Qu'est-ce qu'il est devenu ?
Il est devenu
un personnage
de travail
qui, en général, n'habite pas l'endroit,
qui s'en va,
et par conséquent, il tombe comme un ouvrier dans une usine,
puis après, c'est tout. Je pense, maintenant.
Toujours respecté, d'ailleurs, je pense.
Ça vous a triste, ça, non ?
Certainement, mais ça correspond
à une époque.
Vous voyez, il ne faut pas comparer
les deux choses. Nous vivions
dans un environnement du moment,
et puis, si nous voulions refaire
aujourd'hui ce que nous avons fait à l'époque,
il est certain que nous
ne pourrions pas.
Vous m'avez parlé du curé. Les relations avec le curé, c'était comment, ici ?
Moi, j'ai eu des relations
extrêmement cordiales.
Le curé de Petrou,
qui est mort maintenant,
m'a envoyé même sa nièce à l'école.
C'est pour vous dire à quel point il estimait
que nous avions un enseignement
qui était laïque,
laïque dans le présent.
C'est-à-dire, il n'était pas anti-curé,
anti-religion. Il était laïque,
c'est-à-dire qu'il était en dehors de tout,
mais ça pouvait convenir à n'importe qui,
n'importe quelle croyance.
La France
reste l'un des derniers pays développés
où les instituteurs
sont formés dans des établissements
appelés écoles normales,
entièrement distinctes des universités.
Le monde des écoles normales,
tel que le voulait Jules Ferry,
devait être un monde clos,
fermé, occulté
du temps.
Le brevet supérieur ne donnait
accès qu'au métier d'instituteur.
Qu'étaient ces écoles normales
vers 1910 ?
Un vieil instituteur s'est souvenu
au soir de sa vie.
Réveil par cloche à 5 heures,
quelques minutes d'ablution,
puis étude jusqu'à 7 heures,
petit déjeuner à 7 heures,
puis jusqu'à 8 heures récréation.
À ce moment, chacun de nous
était chargé d'une tâche plus ou moins absorbante,
désignée d'avance pour un an.
Balayage des couloirs,
entretien d'une salle de cours,
jour de classe de 8 heures à midi,
cours d'une heure chacun,
coupé à 10 heures de quelques minutes de liberté.
À midi, déjeuner,
puis récréation jusqu'à une heure.
Deux fois par semaine,
on devait, sous surveillance,
descendre, nettoyer,
puis remonter nos chaussures.
De 13 heures à 16 heures, cours.
De 16 heures à 17 heures,
récréation.
On nous donnait un morceau de pain,
et nous pouvions faire un goûter léger
avec nos provisions personnelles.
Les deux fois par semaine,
7 heures étaient consacrées
aux cours de gymnastique.
De 17 heures à 19 heures, études.
De 19 heures à 20 heures,
repas du soir et récréation.
De 20 heures à 21 heures, études.
Couché à 21 heures,
repos mérité et attendu.
Il y a en France 163 écoles normales
qui forment chaque année les futurs instituteurs.
L'école normale de Bourges
est mixte.
Il y a 200 élèves, filles et garçons.
Pourquoi devient-on aujourd'hui instituteur ?
C'est encore
souvent pour échapper à sa condition sociale.
Le jeune instituteur,
c'est souvent quelqu'un
qui était parti pour autre chose,
et qui n'a pas pu arriver parce que...
Mon père est ouvrier,
ma mère reste à la maison.
Je suis rentré à l'EN
parce que cela constituait
une solution échappatoire pour pouvoir
continuer mes études.
Vous êtes venu ici parce qu'on ne pouvait pas
vous payer d'autres études ?
On aurait peut-être pu, mais il aurait fallu
pas mal de sacrifices.
Votre père fait quoi ?
Il est magasinier, il vend des pièces d'automobile.
Et votre mère ne travaille pas ?
Non.
A l'école normale, les études sont complètement gratuites ?
Oui, pendant les trois premières années.
Et ensuite, nous sommes salariés.
Un traitement de combien ?
800 francs
nourriture retenue,
environ.
Et la deuxième année de formation professionnelle,
vous exercez déjà ou vous continuez votre formation ?
Nous continuons notre formation, mais nous exerçons
durant trois mois.
Nous avons un stage en responsabilité.
C'est-à-dire que, contrairement à ce
que nous effectuons en première année,
nous n'avons pas d'institutaire dans notre classe.
Nous sommes maîtres.
Et vous ?
Moi, je suis venu à l'EN
parce que ça présentait
l'avantage des études gratuites
pour mes parents,
et parce que malgré tout, ça me plaisait quand même.
Pour les garçons, c'est assez difficile.
Le métier d'instituteur,
ça m'attire vraiment peu.
On ne voit pas à 15 ans
comment on va être
instituteur.
Nous, quand nous sommes rentrés, nous pensions que nous serions instituteurs
quatre ans après.
Or, nous faisons cinq ans maintenant.
Mais, je ne sais pas...
Attendez, expliquez-moi, à 15 ans,
qu'est-ce qui se passe à ce moment ?
À 15 ans, on passe l'examen.
Vous êtes en troisième dans un CES ?
Dans un CES ou dans un lycée, comme c'était mon cas
vu que j'habite Pourge.
Et bien,
nous passons le concours
pour rentrer à l'école normale.
Nous sommes reçus.
Nous avons une formation parallèle à celle du lycée.
Et ensuite,
nous nous préparons à notre futur métier.
Et quand vous préparez ce concours,
vous vous engagez pour combien de temps ?
Nous nous engageons pour dix ans.
Dix ans après la fin de vos études ?
Après la fin de nos études.
Et si vous voulez vous dédier ?
Nous sommes obligés de rembourser.
Les sommes qui ont servi à votre formation ?
Les sommes qui ont servi à notre nourriture
et notre formation.
Et si nous voulons résilier le contrat
après la quatrième et maintenant après la cinquième année,
nous sommes obligés de rembourser
le traitement que nous avons perçu.
Donc à 15 ans, on vous demande pratiquement
de vous engager pour 15 ans ?
Oui.
Quand on entre en première année ici,
on voit surtout le bac.
Or, l'école normale, c'était un bon endroit
pour préparer le bac.
On est bien préparé au bac.
Ici, il y a régulièrement entre 98 et 100%
de réussite.
Au bac ?
Oui, au bac. On est bien préparé.
Alors on voit le bac.
Une fois qu'on arrive après, on s'aperçoit
qu'on va être instituteur.
Alors, il y en a qui ça ne convient pas,
qui aimeraient mieux aller en faculté,
continuer, et qui, comme ils ne sont pas vraiment doués,
ne peuvent pas avoir la bourse pour y aller.
Et comme ils sont souvent de milieu modeste,
ils ne peuvent pas y aller et rembourser
leurs années d'études.
Moi, j'estime d'ailleurs qu'on devrait arriver
à passer un concours
après le baccalauréat.
Un concours pour intégrer à ce moment-là
dans la formation professionnelle.
C'est-à-dire qu'il n'y aurait plus d'école normale,
il y aura des instituts de formation pédagogique
qui comprendraient 2 ou 3 années
de formation professionnelle après le bac.
Et tout le monde rentrerait après le bac.
Ce qui permettrait en même temps de revaloriser
le métier d'instituteur.
Parce qu'à l'heure actuelle,
vous parliez des traitements tout à l'heure,
nous avons des traitements
qui sont vraiment bas pour une formation
qui dure 2 ans
après le bac.
Et justement,
avec 3 ans de formation professionnelle
que nous ferions de notre plein gré,
je suis sûr que le rendement serait nettement meilleur
et le travail
que nous ferions
s'en ressentirait.
Vous avez dit que le statut de l'instituteur
était dévalorisé à l'heure actuelle.
Vous pensez à quoi précisément ?
On ne peut pas comparer
tellement à ce qu'il était
il y a quand même une vingtaine d'années
où l'instituteur dans un village
était considéré comme une personne importante.
Non, ce n'est pas ça que nous voulons, je pense.
Mais ce qu'il faudrait, c'est que quand même
l'instituteur recouvre
une certaine...
Pour puissance, mais enfin...
Il a quand même la charge
d'éduquer des enfants,
de leur faire faire les premiers pas dans la vie.
Sorti de leur famille.
J'estime que
ça nécessite un peu plus de considération
que nous en avons à l'heure actuelle.
Ça veut dire que pour vous, la considération peut-être
est liée au salaire qu'il touche ?
Au salaire et à la formation.
Et la formation.
Parce que là, deux ans d'études,
au bout des deux ans, on aura une certaine formation
pédagogique peut-être,
mais il nous manquera de plus en plus
une certaine culture générale.
Or, les parents
vont de plus en plus
avoir un niveau de plus en plus élevé.
Et forcément,
les enfants
apprendront des choses en dehors de l'école
auxquelles le maître
ne sera peut-être pas capable
d'être au même niveau.
Jusqu'en 1934,
le besoin d'un instituteur
était réellement comblé par les écoles normales.
Aujourd'hui,
elles ne suffisent plus à produire
le nombre désiré d'instituteurs,
donc on développe le recrutement parallèle
de jeunes bacheliers ou bachelières
sans formation,
qu'on appelle les remplaçants.
Coupées de leur pays, de leur ville,
de leur département,
elles arrivent dans la région parisienne
comme des immigrés.
Elles se sentent seules,
isolées,
et quand elles vous parlent,
mais écoutez plutôt.
D'où venez-vous ?
Et vous ?
D'Orléans.
Grenoble.
Saint-Germain-de-Calvert.
C'est où ?
C'est en Lozère, c'est limite gare Lozère.
Côté d'Alès.
Quel âge avez-vous ?
22, bientôt.
Vous avez eu votre bac il y a longtemps ?
Il y a deux ans.
Et qu'est-ce que vous avez fait entre-temps ?
J'ai fait une année de fac de lettres, Montpellier,
et puis ça ne m'a pas plu,
j'ai pas eu envie de continuer.
Pourquoi ?
Ça ne m'a pas tellement plu.
Et alors vous avez demandé de devenir institutrice ?
Oui, j'ai fait une demande d'institutrice,
il y a longtemps d'ailleurs, en juin,
et on m'a donné une réponse seulement maintenant.
Quand c'est qu'on vous a dit ?
En décembre, là,
juste avant les vacances, on m'a convoquée.
On s'est fait de juin à décembre,
je n'ai rien fait.
Et vous avez fait cette demande
parce que ça vous intéressait
de devenir institutrice ?
Oui, ça m'intéressait.
Enfin, je ne savais pas tellement ce que c'était non plus,
je ne savais pas que c'était si difficile.
Ah bon ? Pourquoi ?
Parce que, quand même,
d'abord les enfants sont très insupportables,
et puis on n'est pas tellement expérimenté,
et vous,
vous, trois jours de stage seulement,
on nous met dans une classe
comme ça, on nous jette à l'eau,
c'est pas tellement facile,
parce qu'on ne sait pas tellement comment s'y prendre.
On n'a pas les méthodes,
il faut faire la classe
avec toutes les matières,
puis il y a du travail aussi.
On nous a désigné une école,
puis c'est tout, on ne nous a pas demandé
vous avez pour coucher, vous avez pour manger,
non, rien du tout, c'est tout.
On nous a dit, vous irez à telle école demain matin,
non, tout à l'heure même,
on nous a dit, vous irez faire un stage à telle école,
puis on ne nous a même pas dit où était l'école,
on ne sait pas, vous n'avez qu'à chercher,
demander, c'est tout.
On est arrivé là comme ça, c'est tout.
Quand vous êtes arrivés dans cette école,
qu'est-ce qu'elle vous a dit, la directrice?
Elle m'a dit, vous prenez la classe,
je suis arrivée à 9 heures,
et l'autre institutrice a été appelée
pour un autre poste,
elle m'a dit, alors voilà, on est à la lecture,
tu reprends la lecture.
Les élèves aussi m'ont dit,
ils m'ont aidée.
Qu'est-ce qu'ils vous ont dit?
Ils me disaient les méthodes
qu'employait l'autre institutrice,
là où j'en étais, bien sûr,
parce que sinon je ne sais pas du tout ce qu'ils ont fait.
Vous l'aviez vue, l'autre institutrice?
Non, parce qu'elle avait déjà été remplacée
par une autre fille
qui a été malade.
Alors le journal de classe est arrêté,
je ne sais pas du tout où ils en sont.
Alors je suis toujours obligée de demander,
vous l'avez fait, ça vous l'avez pas fait?
Moi j'ai fait un stage de 3 jours dans un cours préparatoire,
puis alors on m'a donné un poste
avec une entrée en 6e,
des gosses d'une dizaine d'années,
des garçons,
et c'est terrible,
parce que j'ai des garçons
qui ont 13 ans,
alors
j'étais complètement perdue au départ.
De toute façon,
on essayait de faire un cours,
moi j'avais vu que des livres de cours préparatoire,
on me donne des livres d'un cours moyen,
une entrée en 6e,
quelque chose de tout à fait différent.
J'ai commencé vendredi et samedi,
vendredi et samedi j'étais complètement perdue.
Aujourd'hui ça allait mieux,
mais...
Ils sont durs les enfants.
C'est incroyable.
Ils sont durs parce qu'ils sentent votre faiblesse.
Moi ce qu'il y a, c'est que je remplace un instituteur
qui est à 2 ans de la retraite,
c'est quelqu'un qui a une très forte expérience,
qui arrive à les tenir,
alors moi j'arrive derrière,
il m'arrive d'avoir des temps creux,
entre le temps où on commence à faire du calcul,
où je sors mon livre pour faire de l'histoire,
j'enchaîne pas directement,
alors il y a 2 minutes de battement.
Pendant ces 2 minutes de battement, c'est la foire,
il faut un quart d'heure pour remettre ça en ordre.
Parce que l'instituteur qui est là,
qui a 40 ans de métier,
il sait quand même ce qu'il faut faire.
Alors quand il faut rattraper
toutes les heures un quart d'heure
parce qu'il y a du chahut,
ça veut plus durer.
On sait pas, on sait pas que faire.
Ils nous écoutent.
On a beau les punir, moi je les frappe même.
Je devrais pas.
Mais ils me craignaient pas.
On a beau crier,
rien n'y fait.
Je sais plus quelle méthode employer.
Qu'est-ce que vous savez des enfants
sur le plan pédagogique ?
Pas grand-chose.
Le peu qu'on peut savoir,
c'est qu'on l'a appris nous-mêmes.
On a rien, on nous a rien donné,
aucune indication, rien du tout.
Faudrait qu'on achète un livre,
alors s'il faut acheter un livre
pour étudier ça
et commencer nos préparations
alors on n'y arrive plus.
Sur quoi avez-vous plus de difficultés ?
Sur le calcul.
Parce que vous ne savez pas l'enseigner ?
Non, on ne sait pas.
J'essaie de leur apprendre
la multiplication,
ça me semble tellement évident,
tellement simple
que je n'arrive pas à l'expliquer.
Pour moi, c'est évident.
Alors qu'un gosse,
lui, il n'a pas compris.
Alors c'est difficile,
je ne sais pas comment m'y prendre,
je ne sais pas du tout comment il faut faire.
Vous ne trouvez pas monstrueux
de mettre des enfants entre vous ?
C'est eux qui subissent les conséquences.
On apprend toujours,
mais on ne perd pas grand-chose.
Tandis qu'ils perdent beaucoup, je crois.
Vous faites sur le dos des élèves ?
Bah oui, volontairement.
Madame Gruet
est institutrice à Lille,
dans une école annexe.
On appelle école annexe,
c'est sorte de laboratoire
où s'élabore la pédagogie de demain.
Elles dépendent toujours d'une école normale.
Madame Gruet a pris en main
ses élèves depuis le cours préparatoire.
Cela fait 5 ans qu'elle les suit,
qu'elle les forme.
Cette année,
elles la quitteront pour le lycée.
Elles ont pratiqué ensemble
les mathématiques modernes
et la grammaire structurelle.
Je vis seulement dans ma classe.
Il n'y a que là que je peux inventer,
que je peux sentir les choses.
Inventer, c'est curieux d'entendre ça.
Qu'est-ce que vous entendez par inventer ?
Il y a d'un côté la matière
qu'on a enseignée, bien sûr.
Si on ne l'invente pas,
on doit la posséder,
donc là, ça demande un travail.
Il y a d'autre côté la façon de la faire passer.
Cette façon ne se situe pas
dans l'absolu ni dans l'abstrait.
Elle se situe dans un contexte,
mettre enfant.
Personnellement, je ne peux trouver
les formes propres à faire passer
cet enseignement que quand je suis aux prises
avec le problème devant un groupe d'enfants.
Mes réactions sont guidées par les réactions
du groupe d'enfants.
Je ne peux pas travailler toute seule
dans une chambre, par exemple.
J'en serais incapable.
Le métier d'instructeur est un métier qu'on ne peut pas inventer seul.
Moi, je ne sais pas.
Moi, je ne peux pas.
Je ne construis mon métier qu'en relation avec des enfants.
Donc, dans l'absolu, il n'existe pas.
Parce que vous avez une définition bien précise de la classe.
Qu'est-ce que c'est qu'une classe pour vous, à ce moment-là ?
Une classe, c'est un groupe d'enfants
mais qui est réuni
dans un but particulier, qui est celui d'apprendre.
Donc, un groupe d'enfants
en face d'un adulte
qui doit vivre ensemble
et dans un but précis
qui est quand même apprendre.
C'est un lieu d'échange.
Oui.
Mais ?
Pas d'échange sur le même plan.
C'est-à-dire que
je ne considère pas que le maître
soit un membre du groupe à part égale
d'un enfant, par exemple.
C'est un membre particulier du groupe
qui garde sa valeur, sa place.
Pourquoi est-il membre particulier ?
Parce qu'il sait plus de choses ?
Oui.
D'abord pour la connaissance
et la connaissance qu'il a à transmettre,
disons.
Mais aussi parce qu'il est l'adulte devant l'enfant.
Ou devant les enfants.
Je comprends.
Pas très bien.
Sa fonction d'adulte l'oblige à certaines choses.
Vous pensez ça, vraiment ?
Oui, je crois.
Je crois que les enfants, pour pousser droit,
ont besoin d'avoir devant eux un adulte
à qui se raccrocher.
Je ne pense pas qu'un groupe d'enfants
puisse vivre et évoluer tout seul
s'il n'y a pas devant lui quelqu'un
qui peut servir de modèle.
Je ne me prétends pas servir de modèle aux enfants.
Mais enfin, quelque chose
de solide devant eux, quand même.
Ça ressemble un peu
aux instructions de Jules Ferry.
Non, parce que ma définition de la place
dans la classe, je ne la considère pas
de la même façon. Il ne s'agit pas pour moi
de déverser un savoir sur les enfants.
Il s'agit plutôt
d'amener les enfants à désirer
le savoir et à l'appréhender
eux-mêmes.
Mais ce que vous demandez, ça suppose des adultes
extrêmement bien, à la fois
informés, formés pédagogiquement,
en fait, de vrais instituteurs,
ce qui n'arrive pas toujours, d'après
ce que je sais. Un instituteur
sur huit est un remplaçant qui n'a aucune formation
pédagogique.
Comment faire?
Oui, enfin, personnellement, encore,
je sais que ça me demande un très gros
travail. D'abord, un travail de formation
continuelle,
c'est-à-dire que depuis
cinq ans, depuis six ans, je fais des mathématiques
tous les ans pour moi, enfin, même
qu'ils n'ont pas de rapport direct avec la classe, si vous voulez.
Même chose pour la linguistique.
Je suis obligée de rechercher des sources
théoriques très solides
et de travailler donc personnellement pour me former moi.
Bon, ça, c'est une chose,
et l'autre phase, c'est
le contact avec les enfants. Alors ça, je ne crois pas
que ça s'apprenne.
Ça va ou ça ne va pas, quoi.
En fait, l'enfant a une seule
capacité, c'est d'apprendre.
Le reste, ça dépend de vous.
Non, non, je ne crois pas, quand même, pas que ça.
C'est difficile.
Il est capable d'apprendre,
mais je crois que si on lui déverse
quelque chose, si on lui enseigne
quelque chose, une matière
comme ça, de l'extérieur,
ça tombe dans l'oubli.
Il oublie très vite. On dit que si on l'amène
à découvrir lui-même et à structurer
lui-même sa connaissance,
à ce moment-là, il n'y a plus d'oubli.
Certains prétendent que,
en définitive,
dorénavant, il faudrait avoir, après les deux
bacs, un diplôme
d'enseignement supérieur, scientifique
ou littéraire, plus
ensuite deux années de formation pédagogique, c'est-à-dire
quatre ans pour faire un bon instituteur.
Si on me les offrait, je les prendrais volontiers
les quatre ans de formation, maintenant même.
Parce que j'en ressens le
besoin, certainement, oui.
Aujourd'hui, vous ne l'auriez pas senti il y a dix ans.
Je ne crois pas, non. On ne se rend pas compte.
Apprendre à lire et à écrire, on croit que c'est simple
et que peu suffit,
mais en réalité, non, maintenant, j'en sens le besoin
maintenant.
C'est compliqué d'apprendre à lire et à écrire à des enfants.
Ça met beaucoup de choses en jeu.
Quel est le problème fondamental
pour vous
dans l'enseignement ?
Si vous deviez définir.
Le problème fondamental ?
Je crois que
la première chose, c'est
le contact, enfin le dialogue avec les
enfants, c'est ça ce qui est
fondamental dans l'enseignement.
Ce qui est le plus difficile à
savoir, à avoir
et ce qui est intransmissible.
Ce n'est pas le contenu.
Non, je ne pense pas.
Parce qu'on a beau avoir tout le contenu du monde,
si on ne sait pas
le faire passer, disons, il ne servira à rien du tout.
Mais je veux dire,
vous vous êtes posé parfois le problème,
le sens de ce contenu ?
Le sens du
contenu, oui, enfin, ce que l'on
doit inculquer comme connaissance
aux enfants. Oui, c'est un problème
auquel j'ai déjà réfléchi
et auquel je n'ai pas apporté de réponse.
Je crois qu'il faudrait
pour ça d'abord redéfinir quels sont les buts
de l'école primaire.
Avant, ils étaient simples, il suffisait
d'apprendre aux enfants à savoir se débrouiller dans la vie à 14 ans.
Maintenant, ils sont
tout autres et c'est ça qui est difficile.
Je crois que je ne peux pas y répondre toute seule, ça demande
un travail approfondi d'une équipe de
pédagogues, de psychologues.
Mais l'école a une fonction
dans la société que vous ne remettez pas en cause.
Ah non.
Non, certainement pas.
Mais ce qu'il y a, c'est qu'il faudrait redéfinir le but
de l'école primaire, certainement.
Pour moi, c'est un problème.
Parce qu'il y a bien sûr
former les enfants qu'on a devant soi, mais former à quoi ?
Les former comment ? Est-ce qu'on doit former
de la même façon les enfants des villes que ceux des petits villages
de campagne ?
De quoi auront-ils besoin ?
À quoi veut-on arriver ?
Est-ce que c'est à rendre l'enfant
heureux ? Est-ce que c'est à le rendre intellectuel ?
Est-ce que c'est à le rendre capable
de s'intégrer là où il est ? Je ne sais pas.
Vous ressentez l'impression
d'exercer un métier qui s'est dégradé ?
Non.
Souvent, quand on dit instituteur,
je crois que c'est un peu péjoratif.
Je crois qu'en réalité,
c'est un beau métier, mais c'est difficile.