La Veillée #81 : L'expert, par Richard Marlet

Axolot
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47 Vues de vidéo·10 déc. 2024
De la civilisation étrusque au 36 quai des orfèvres, Richard Marlet est venu nous raconter son parcours unique et inattendu.
Notre troisième invité n'a pas fait d'études en écologie, mais en histoire,
puisqu'il a une maîtrise en civilisation étrusque.
Je parlais au début de Virage inattendu.
Clairement, personne n'aurait pu imaginer la carrière qu'il attendait
à partir de ces études-là. Il va venir vous en parler.
Merci d'applaudir, Richard.
Bonsoir.
Encore une fois, je suis le vétéran de l'étape.
C'est le privilège de vieillir, vous me direz.
Patrick a parlé de Virage.
Il a évoqué un petit peu mes études.
Moi, j'ai une maîtrise d'archéologie étrusque.
J'ai dû faire 12 ans de latin, 10 de grec.
Et après cette maîtrise d'archéologie étrusque,
je me dis, mais qu'est-ce que tu vas faire dans la vie avec ça ?
Évidemment, il y a passé le capet sous l'agrégation de lettres.
Et enseigner le latin et le grec, ça allait,
parce que vous êtes à peu près aussi nombreux que les élèves.
Mais enseigner la littérature à une classe de 30,
alors ça, j'étais terrorisé.
Il faut vous dire que j'ai fait toute ma scolarité
sans faire un seul exposé, parce que j'étais sûr
que j'allais m'évanouir en public.
Et en fait, j'avais un frère aîné, Gérard,
qui, lui, était chef de groupe à la brigade anti-gang.
Alors je vous parle d'un temps que les moins de 20 ans
ne peuvent pas connaître.
Mais l'anti-gang, c'est dans les années 70.
C'est Mérine, l'enlèvement du baron Ampin,
l'enlèvement du banquier Mallet, François Besse,
Ardouin, surnommé le porte-avions.
C'est le grand banditisme.
Et c'était pas mon truc, ça.
Franchement, c'était pas mon truc.
J'étais plutôt un intello.
Mais mon frangin me fait rencontrer un copain à lui,
un collègue, qui, lui, était à l'office central
de répression du vol des objets d'art.
Et je me dis, le vol des objets d'art,
ça doit être pas mal, ça, comme truc.
Donc, en fait, je passe le concours d'inspecteur de police
avec la mention Histoire-Géo.
Et je l'ai.
J'arrive au cas des orfèvres.
Pour moi, le cas des orfèvres, c'était pas mythique.
Mon frère y travaillait.
C'est qu'en fait, tout le monde travaillait au cas des orfèvres.
C'est comme ça, c'est pas mythique du tout.
Et mon frère me fait monter dans son bureau au quatrième étage.
Et il me dit, écoute, je vais t'expliquer la vie.
Alors, moi, je me suis amusé dans la police.
Toi, tu vas pas t'amuser du tout.
Ça, c'est le premier point.
Le deuxième point, c'est qu'inspecteur de police, c'est bien.
Mais commissaire de police, c'est mieux.
Et je lui dis, mais attends, tu te rends pas compte du concours ?
Moi, je suis pas un juriste.
Et les épreuves, c'est droits constitutionnels,
liberté publique, droits administratifs,
droits pénals, procédures pénales, droits commerciaux,
droits du travail, droits civils.
Et mon frère me dit, ben, t'as qu'à travailler.
Et il me dit, de toute façon, je t'ai inscrit au concours,
t'as plus qu'à signer là en bas à droite.
Donc, je signe.
Et le concours de commissaire, je l'ai.
Mais je l'ai, en fait, grâce à ma culture.
Ma culture, c'est peut-être un bien grand mot.
Vous savez, la dernière épreuve du concours des commissaires de police,
c'est surtout pour un type comme moi, un peu timide.
C'est extrêmement impressionnant.
Vous arrivez dans une salle.
Ils sont neufs tout autour.
C'est une espèce de fer à cheval contraint.
Et vous, vous êtes assis derrière une petite table.
Et après avoir répondu à une question de droits pénals,
commence la période de culture générale.
Et là, en fait, la première question qu'on me pose,
c'est, Hedy Perrois est une grande tragédie policière.
Racontez-nous l'histoire et dites-nous ce que vous en pensez.
Il se trouve qu'à l'époque, je connaissais encore Hedy Perrois en grec.
Et le but, en fait, si vous passez le concours de commissaire,
c'est peut-être plus tout à fait comme ça,
mais les concours, l'épreuve de culture générale,
c'est plus tu dures sur la première question, moins tu en as.
Après, parce que derrière toi,
ce que j'ai oublié de vous dire,
derrière vous, c'est un peu comme là, en fait.
Il y a une petite pendule.
Et en fait, là, l'épreuve doit durer une demi-heure.
Donc plus tu dures, plus tu dures.
Et à un moment, le garçon qui me pose la question,
enfin le garçon, moi, j'étais inspecteur stagiaire,
il était contrôleur général,
ce qui se fait de mieux, le grade le plus élevé.
Et à un moment, il me dit, mais vous êtes sûr ?
Et je ne sais pas, franchement, je ne sais pas,
je vais être sous coque, je ne sais pas.
Je lui dis, bien sûr que oui, je suis sûr,
vous n'avez qu'à aller voir dans tel livre.
Et puis après, j'ai eu droit à quelques questions.
C'était une œuvre de la période rose de Picasso,
le prix du baril de pétrole.
Et puis la dernière question, c'était,
que pensez-vous de l'emploi des femmes dans la police ?
Et là, en fait, je pense que,
tu as parlé du virage,
peut-être que j'aurais pu prendre plus tard un autre virage,
c'est-à-dire que j'ai eu une réponse très politique,
du genre, je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire.
Bref, ce concours de commissaire, je l'ai.
Donc les commissaires partent à l'école,
ça s'insère au Mont-d'Or, dans la banlieue de Lyon,
la scolarité dure deux ans.
A l'issue de la scolarité, je me dis,
bon, écoute, c'est bien, tu es commissaire de police,
mais qu'est-ce que tu y connais ?
Rien, en fait, tu ne connais rien.
Et donc je choisis d'exercer dans un commissariat de quartier.
Là aussi, c'est pareil.
Vraiment, je suis devenu très vieux.
C'était au siècle précédent, au millénaire précédent.
Donc à l'époque, Paris était coupé en arrondissements,
ça on le sait.
Et dans chaque arrondissement,
vous aviez des petits commissariats de quartier.
C'était une vraie police de proximité.
Maintenant, on a gardé le concept de proximité,
mais il n'y a plus les commissariats de quartier.
Et donc je choisis d'exercer sur le 18e arrondissement,
parce que je me dis, sur le 18e arrondissement,
normalement, en six mois,
tu vas avoir plus de choses que dans le commissariat invalide,
ou dans celui des Champs-Élysées, du Faubourg-du-Roule,
d'Auteuil, etc.
Donc je choisis d'exercer au commissariat Clignancourt.
C'était un des quatre quartiers du 18e arrondissement.
Et en fait, j'ai bien fait.
Je sors de l'école,
vous sortez je crois en septembre, quelque chose comme ça,
et en octobre,
les pompiers appellent le commissariat du quartier,
ils sont intervenus,
je m'en souviendrai toujours évidemment,
10 rue Nicolet,
sur le 18e arrondissement,
un incendie dans un appartement,
et les pompiers, en intervenant,
ils trouvent le corps d'une vieille dame,
qui s'appelait Suzanne Foucault,
qui habitait au premier étage du 10 rue Nicolet.
La dame avait été étranglée,
étouffée,
et les auteurs avaient mis le feu à l'appartement.
Et donc c'était, vous voyez, c'est une autre époque,
le commissaire de quartier, c'est l'un des premiers qui arrive,
et à l'époque, c'est lui qui fait les premiers actes de la procédure.
Donc il vient avec son maître,
il fait des constatations, etc.
Et en fait, ce qui m'a troublé,
évidemment la scène de crime,
c'est ma première scène de crime,
je suis bébé commissaire,
c'est ma première scène de crime,
c'est extrêmement violent,
mais c'est pas la violence de la scène,
c'est le contraste avec un détail.
Sur la poignée de porte de Suzanne Foucault,
il y avait son sac de course,
et dans son sac de course,
il y avait trois tomates,
une baguette,
et une escalope.
En fait, Suzanne Foucault,
elle venait de faire ses courses,
elle rentre chez elle,
et elle va être tuée.
Et Suzanne Foucault, c'est la première victime
d'un type qu'on va pas tarder à appeler
le tueur des vieilles dames.
Il en a tué 17.
Bon,
il s'appelait Thierry Paulin,
et son complice, c'était Mathurin,
bref,
ces gens-là ne prenaient aucune précaution
sur les scènes de crime,
et laissaient beaucoup de traces digitales.
Et en fait, les gens de l'identité judiciaire,
je sais pas encore à l'époque,
je vais devenir le patron de la police
technique et scientifique du cas des Enfèvres,
je commence juste ma carrière.
Et donc,
ces types-là laissaient beaucoup de traces digitales
à un tel point que ceux que je vais commander
dix ans plus tard,
disent aux gens de la brigade criminelle,
écoutez, là, vous avez affaire
à quelque chose qui n'existe pas en France,
un tueur en série.
Pourquoi ? Parce que Paulin, en fait,
il essaie plusieurs fois
le même index gauche, plusieurs fois
le pouce droit, etc.
Ma carrière se continue, je deviens
commissaire du Palais Royal,
c'est un beau quartier, c'est le premier
arrondissement, toutes les filles sont amariées,
mais il se passe pas grand-chose.
Après, je suis chef du Faubourg Montmartre,
ça c'est l'ancien quartier des Émours,
c'est les gens du grand banditisme,
c'est le quartier de l'héroïne.
Après, je deviens
chef du treizième arrondissement,
et puis un jour, on m'appelle,
les commissaires c'est comme ça,
vous choisissez pas votre poste,
c'est votre directeur qui vous appelle
en disant, écoute, j'ai pensé à toi,
je crois que tu serais bien là.
Et il me propose d'être
son directeur de cabinet.
Et je lui dis, écoute,
lapin de corridor, moi c'est pas mon truc,
et il accepte.
Mais trois mois après,
il me dit, ben voilà,
et l'identité judiciaire,
est-ce que ça t'intéresse ?
L'identité judiciaire,
moi j'y connaissais comme dans les montres,
et encore, je m'y connais
peut-être plus en montres.
En fait, pour moi,
la police scientifique, c'était évidemment
Conan Doyle, je suis un fan de
Sherlock Holmes, et Patricia Cornwell.
Mais c'est à peu près tout.
Et en fait, je pars en vacances
au mois de juillet,
et qu'est-ce que je vois sur ma petite télé
noire et blanc ?
Saint-Michel, l'attentat de Saint-Michel,
1995. Et là, je me dis,
Marlette a fait une connerie.
Et en fait, je rate Saint-Michel
de peu, mais j'ai
tous les autres, Orsay,
Port-Royal, Maison Blanche,
etc.
Et là aussi, je parlais de
Suzanne Foucault,
là aussi, c'est
d'une extrême violence.
Je me souviens très bien d'Orsay. Orsay, la bombe
explose alors que le RER
est encore dans le tunnel.
Et en fait, évidemment, il n'y a plus de lumière.
Donc vous progressez avec
vos lampes, et puis
vous découvrez un RER
qui est ouvert comme une boîte de conserve.
Et ça, on ne peut pas imaginer
un RER ouvert comme une boîte de conserve.
Le truc, c'est qu'en fait, vous arrivez
très vite, sauf
que vous ne pouvez rien faire.
Il faut laisser les pompiers évacuer
les corps,
et vous restez des heures à
emmagasiner des images, des sons.
Et puis après,
dès lors que vous commencez à travailler,
là, ça va mieux.
Je reste dix ans
chef de l'identité judiciaire, ce qui est
extrêmement long pour un commissaire de police.
Et en fait, pendant dix ans,
je commence avec les attentats,
je vais finir avec les opérations d'identification
des victimes du tsunami,
en passant par le crash
du Concorde,
la tuerie de Nanterre, je ne sais pas si
vous vous souvenez, c'est à Richard Durne, c'est un type
qui rentre avec plusieurs calibres
dans le conseil municipal, et il tue
neuf conseillers municipaux,
et puis après, il va se suicider dans les
locaux de la brigade criminelle. Et puis,
je croisais un deuxième
tueur en série. C'est Guy
Georges. Alors Guy Georges,
en fait, il est
technicien de scène de crime niveau 1.
C'est-à-dire qu'il a eu
la meilleure formation qu'on puisse imaginer.
Fleury
Mérogis, la santé,
FREN. Avec ça,
il est équipé.
Donc en fait, lui, il ne laisse pas de traces
digitales. Quand il touche
un objet, il repart avec.
Et là, en fait, si vous voulez, rebelote,
on n'a pas sauvé les petites vieilles
victimes de Paulin et de
Maturin, parce qu'à l'époque, en France,
il n'y avait pas de fichiers automatisés
des empreintes digitales,
sachant que la police montée canadienne
avait commencé à numériser les siennes en
1970.
Pourquoi 15 ans de retard ?
Et Guy Georges rebolote.
Alors Guy Georges, il ne laisse pas de traces digitales,
mais il laisse des traces génétiques.
Sauf qu'en France,
il n'y a pas de fichiers génétiques.
Si on avait eu un,
on sauvait au moins les deux dernières
victimes. Et ça, si vous voulez,
quand vous êtes flic,
c'est un truc que vous ne pouvez
pas supporter.
Pourquoi, en fait, on a des retards ?
Parce que ça fait des victimes
en plus, ça fait des victimes
en trop. Et en fait, il a fallu,
alors j'allais dire c'est grâce à Guy Georges,
à cause de Guy Georges,
on a mis en place un fichier d'empreinte génétique.
Et quand vous recevez
la première lecture de la loi qui le
crée, vous avez envie de les
tuer les gens qui l'ont voté la loi.
Je caricature,
je grossis, il y a gros traits.
Ils écrivent, en fait,
on va garder en mémoire
les profils génétiques des gens définitivement
condamnés pour crimes sexuels.
Et tu te dis, mais attends,
définitivement condamnés, ça veut dire
après appel, après cassation,
et puis les crimes
sexuels, ça veut dire qu'en fait,
tu ne mets pas les braqueurs dans le fichier ?
Il aura fallu dix ans
pour étendre
le champ de compétences.
Et maintenant, on dit, voilà, toutes les personnes qui sont
mises en cause dès lors qu'il s'agit d'un crime
ou d'un délit, etc.
Donc ça, ça va m'obséder. Et puis, à un moment,
ça, c'est drôle aussi,
j'ai toujours pas
perdu mes problèmes d'oralité.
Toujours pas.
Et dans la cour du CA des Orfèvres, je croise
un collègue à moi qui me dit, écoute, je suis
prof à l'Institut de Criminaux,
mais j'arrête, c'est la retraite.
Il me dit, tu ne veux pas enseigner ?
Enseigner en amphi, déjà dans une classe
de 30, non ? Et là, j'ai mon
adjoint qui me dit, attends, ne bouge pas, je vais t'expliquer.
Bien sûr que oui, tu vas accepter.
J'ai enseigné pendant 15 ans
à l'Institut de Criminologie, je continue
à enseigner au CNAM. Et puis, à un moment,
parce qu'il faut bien que ça s'arrête, mais moi,
à un moment, j'ai tout arrêté.
Enfin, tout.
J'ai arrêté mon activité professionnelle, je suis parti
vivre dans
un hameau qui s'appelle les Sept Saints.
C'est dans les Côtes d'Armor.
Et en fait, tous les
matins, j'ouvre la chapelle,
tous les soirs, je ferme
la chapelle, je mets
des cierges, je fais la crèche
et je suis parfaitement
agnostique. Et en fait, quand j'essaye
de trouver
un petit peu de cohérence
dans ce parcours,
plein de virages avec quelques sorties de route,
parce que j'ai eu la maladresse
de traiter de code ma sous-directrice,
c'est un truc qu'il ne faut pas faire.
Donc il y a eu quelques sorties de route,
mais globalement, quand j'essaye de trouver un tout petit peu
de cohérence, je crois
que j'ai trouvé, il y a un mot,
c'est peut-être pour ça que je suis là ce soir,
c'est le partage. Voilà, bonjour, merci.
