Henri Bosco - Un siècle d'écrivains - Documentaire portrait - CTB

Portraits du Monde
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Henri Bosco est à la fois l'objet d'un malentendu et d'un évitement. 👋 + de fabuleux destins, abonnez vous 👉 https://bit.ly/3eK6DnL 🙏 Il n'a pas été reconnu par ce domaine que l'on appelle la »Littérature Fantastique », qui n'a pas su aller le chercher, ni se l'approprier. Il y a là un »clan » qui, d'Edgar Poe à Anne Rice, en passant par H. Lovecraft, intronise des modèles. Un homme qui croit véritablement aux mystères, aux rapports religieux et millénaires de l'homme et de la nature, un homme mystique...Titre : Henri Bosco, un siècle d'écrivains Un film de Jean-François Jung©La Compagnie des Taxi-brousse0:00 Introduction2:43 LE VERBE7:38 LUBERON13:28 LE JARDIN20:15 RACINES22:34 SOUFFLES39:30 LE DOUBLE
J'ai pris une page blanche et j'ai dit, la façon la plus simple de commencer un roman,
c'est de faire le décor, ce roman de petits décors.
Généralement, ce qui me vient à l'esprit, c'est le soleil, si mettons, une nature méridionale.
Pas du tout, j'ai dit, pour que ça marche mieux, je vais faire une description contraire,
je vais faire un grand plateau couvert de neige avec des étangs au fond.
On voit cela en Provence, l'hiver, un Camargue...
Mais enfin, ça n'est pas le paysage classique.
Et puis, je mets une maison là et une maison là.
Je me mets dans la première, je regarde l'autre, et au bout d'un moment, je vois une fenêtre qui s'allume.
S'il y a une fenêtre qui s'allume, c'est qu'il y a quelqu'un pour l'allumer, le premier personnage.
Quel est ce mystérieux personnage ? Qui est-il ?
Et alors, c'est la recherche de ce personnage, les investigations à faire pour découvrir ce qu'il est,
qui commencent à constituer le sujet du roman.
J'avais cherché le désert, et je comprenais que le désert m'avait trompé.
Je n'y étais pas seul, il y avait cette lampe.
Elle avait éclairé en moi une singulière rêverie.
Maintenant, cette rêverie aboutissait à une découverte inattendue.
Il existait, à 500 mètres de ma maison, un solitaire, le solitaire que je n'étais pas.
Je n'éclairais jamais ma lampe avant d'avoir fermé mes volets avec soin,
car je m'imaginais qu'une lumière inattendue, posée au milieu de ces champs,
où depuis tant d'années toute lampe s'était éteinte, eût gêné l'inconnu si discret.
J'étais si facilement l'autre, que j'avais fini par me composer tout un monde de méditation
sur l'étranger de la commanderie, tel qu'on pouvait l'imaginer de la jeunesse.
L'étendue des neiges proposait à mon inquiétude un nouveau désert.
L'automne avait sollicité les puissances du sang.
Maintenant, l'hiver me donnait un pur paysage moral, détaché de la terre.
Je suis persuadé d'une chose, c'est que le Verbe crée le monde.
Pour moi, il a un pouvoir magique, et je suis très soucieux de magie.
Tout ce métier qu'on a appris, il doit se transformer en formule magique, c'est-à-dire en phrase.
Un principe que je trouve capital pour un écrivain, c'est que plus la phrase contient de choses,
plus puissante elle est, et plus elle a de puissance magique.
Dans la magie propre, on prend un objet, on le charge de fluides,
et plus l'objet est riche en fluides, plus il dépend autour de lui
cette fascination que doivent avoir les objets magiques.
La phrase est un objet aussi, n'est-ce pas ?
Quand on la présente au lecteur, plus elle le prend, plus elle le fascine,
et plus elle fait de lui un personnage même du récit qu'on raconte.
De ses librairies, l'une assez modeste m'attirait plus particulièrement,
car elle avait l'amour des cartes, des atlas, des gravures de voyage, dont je suis grand amateur.
Cette année-là, elle avait enrichi sa vitrine d'un globe terrestre de verre, éclairé intérieurement.
Et qui tournait avec lenteur, de façon à montrer les couleurs différentes des cinq parties du monde.
On voyait tourner cinq continents tout brillants de lumière,
sur eux, immuablement clairs, pas un nuage.
Le soleil qui les réchauffait vivait au centre de la Terre,
et ainsi la nuit ne les touchait pas.
Comme l'aube et le soir y étaient inconnus,
la chaleur était constante, et la vie éternelle.
L'équateur glissait en silence, et l'on voyait passer les mers, les terres, de l'ouest à l'est régulièrement.
Elles se suivaient, et toujours les mêmes, mais chaque fois jeunes et fraîches,
comme si elles renaissaient telles qu'à leur naissance, au premier jour du monde.
Il y avait un monstre, c'était l'adurance, et le rôle d'un monstre.
Ce sont des créatures dangereuses, qui sont en conflit continuel avec la Terre,
et entre elles aussi avec le ciel, et là-dessus des orages terribles.
Vous voyez par conséquent l'explosion des sentiments romantiques au milieu de cette atmosphère.
Ces sentiments romantiques, par conséquent, naissent naturellement dans un enfant,
dont les parents s'absentent souvent, qui n'a pas de camarades,
qui vit avec une vieille femme qui le surveille, ou qui ne le surveille pas plutôt,
qui fait des escapades au bord de ses rivières,
et qui, par conséquent, est obligé de se créer une petite vie personnelle.
Moi j'avais une certaine forme d'imagination, qui était, si j'ose dire, l'imagination des images.
Créer des images, c'est-à-dire se créer des personnages, et c'est créer des aventures.
L'eau, la terre, le feu et l'air nous furent révélés.
L'eau qui était devenue notre sol naturel.
Nous habitions sur l'eau, nous en tirions la vie.
La terre, à peu près invisible, mais qui tenait les eaux entre ses bras puissants.
L'air, d'où viennent les vents, les oiseaux, les insectes.
L'air où les nuages circulent si légèrement.
L'air paisible et orageux, l'air où s'étendent la lumière et l'ombre.
L'air où se forment les présages.
Le feu, enfin, sans quoi la nourriture est inhumaine.
Le feu qui réchauffe et rassure, le feu qui fait le campement.
Car sans feu, il manque un génie à la halte.
Je suis d'une famille dans laquelle on avait des superstitions.
Une famille à fond religieuse.
J'ai le sentiment de la religion, j'ai le besoin de la religion, j'ai le besoin du mystère.
Mais il y a l'état d'esprit religieux qui est latent,
et il y a à côté de cela des manifestations que l'on qualifie de surnaturelles.
Chez moi, on croyait aux signes.
Qu'est-ce qu'un signe ?
Eh bien, vous avez dans la maison un tableau accroché au mur.
Ce tableau se décroche, je ne sais pas pourquoi, il tombe.
Immédiatement, votre mère ou votre père vous dit
« Ah, ceci annonce un malheur humain ».
Je n'ignorais pas qu'il y eut des présages.
Le terme lui-même était bien connu.
Mes parents l'employaient souvent.
Ils vivaient familièrement au milieu des présages.
Même dans le courant de la vie ordinaire, ils les attendaient.
Quand l'approche en était sensible,
ils surveillaient les points habituels de leurs redoutables apparitions.
Tous, ou presque tous en effet, annoncent des malheurs.
Mes parents s'y étaient tellement adaptés
que sous le regard de ces signes sombres,
ils évoluaient avec naturel.
Avant la guerre, Henri Bosco enseigne l'italien dans sa ville natale d'Avignon.
En 1913, en Algérie, il choisit définitivement les lettres classiques.
Durant les hostilités sur le front, il lit quelques amitiés,
dont celle d'un mécène lyonnais,
qui associera ensuite l'écrivain à son aventure de réhabilitation du château de Lourmarin,
où doit se créer un carrefour culturel.
En 1922, l'édifice aura toute autre figure lors du passage de Bosco.
L'écrivain est encore professeur à l'Institut français de Naples,
où il restera jusqu'en 1930.
Son premier roman, écrit lors de cette période napolitaine,
se termine précisément dans un château de Lourmarin enchanté.
Sur ces lignes horizontales, il est bâti dans l'or des forces souveraines.
C'est un grand être de sérénité dans lequel, depuis quatre siècles,
la pierre et la pensée équilibrent leurs rêves.
La solitude tout entière accueille l'étranger qui porte sa douleur.
L'étranger passe sous la porte. Il gravit l'escalier.
Un escalier puissant qui se tord en spirale comme une pierre de Puget
et qui, dans son élan sublime, va s'épanouir au sommet
comme s'il soutenait une voûte céleste.
Lampedouse regarde dans la salle.
Il y voit une antique cheminée où six grandes colonnes corinthiennes
portent à chaque bout des faunes colossaux,
enveloppées jusqu'au poitrail dans une gaine.
Un homme apparaît.
Les planètes me semblent favorables.
Cette vieille maison est douce à l'amitié.
Soyez le bienvenu.
Henri Bosco restera toujours lié à l'activité culturelle du château.
Beaucoup plus tard, il pourra même y occuper deux pièces de passage,
dont un bureau qui donne sur le village.
J'ai commencé ma seconde manière, la vraie.
C'est le sanglier.
Et je peux dire que c'est Madeleine, ma femme,
qui l'a découvert et qui m'a aidé,
ensuite, à agrandir cette découverte.
Voulant célébrer, chanter,
manifester ma reconnaissance à cette montagne
qui m'avait bouleversé,
j'en ai pris comme symbole le sanglier.
J'ai été marqué, par conséquent,
au point de vue nature par la montagne, l'Uberon,
et point de vue animal par une bête,
sa bête la plus puissante,
qui, chez les Gaulois, était le symbole de l'immortalité.
Les défenses pointaient, courtes, tranchantes.
Mais leur menace ne comptait pas,
à côté de ce front,
construit pour des besoins d'obstination et de puissance.
Sous le poil rêche, l'os frontal
semblait contenir à lui tout seul la raison d'être de la bête.
Et la bête, livrée à sa force, aux instincts de son sang,
continuait en reniflant son inspection du sol.
Elle grognait, levait son mufle noir et humide
pour prendre le vent.
Et puis ensuite, on m'a nommé au Maroc, à Rabat,
où je suis resté 25 ans,
donc 15 ans comme professeur,
où je me suis trouvé très heureux.
Je me trouvais chez moi un petit peu
à cause de ce sentiment que le Delacroix a exprimé.
Il disait, vous cherchez les Grecs et les Romains à tel endroit.
Ils sont là, les Grecs et les Romains,
ils sont là avec leur drapé, tout ça.
Vous les voyez passer dans les rues,
il y a quelque chose d'antique qui est resté.
Mystère avance, les yeux clots.
Tu sais, le tout est de franchir la porte
et je n'ignore pas que celle-ci t'inquiète,
car elle parle à qui l'affronte
et nous annonce les périls du lieu.
Je cherche refuge auprès d'Allah contre Satan le lapidé.
Franchis la porte et garde le silence.
Ces lieux sont le refuge
où reposent des ombres apaisées.
Nous sommes au royaume de la grâce intérieure,
dans l'un de ces jardins du monde
où l'on sent partout le génie du lieu.
On ne le voit pas,
mais tout furtivement le suggère.
Le moindre arbuste est né d'une chance si exacte qu'il touche
et je suis retournée à ma racine.
Comme le cœur au pied de l'arbre,
je dors au milieu du jardin.
Toute plume de or arrive, blanc et noir,
le grand voilier du ciel,
la cigogne familière des tombes de Chella.
Le vol circulaire vous allège
à mesure que vous tournez autour de l'immobile.
Votre vie délie d'autres vies antérieures à vous.
La magie imprègne ces lieux écartés.
Dès que tombe la nuit,
des infiltrations de charme pénètrent le sous-sol magique
et tout objet est silencieusement occupé par un génie occulte.
Ce roman le plus connu de Bosco au titre « Bonhomme »
aura dès 1937 une fortune d'édition
qui épinglera l'écrivain comme auteur pour la jeunesse.
Mais il cache un questionnement sur le paradis terrestre.
Jusqu'où sur terre a-t-on le droit de cultiver un tel jardin ?
Ce n'était plus un âne de la terre, un bodé de village,
mais l'âne type, l'âne pur, l'idée même de l'âne.
C'était l'âne enchanté, l'âne magique.
Il n'avait plus d'âge,
il arrivait du fond de l'histoire des ânes.
Un âne qui aimait certainement la réflexion,
un âne qui avait beaucoup vu, beaucoup appris,
beaucoup retenu dans sa vie,
un âne qui avait beaucoup pardonné.
Quelquefois, je le regarde à la dérobée.
C'est l'âne d'une vieille race d'hommes,
réservé, réticent.
Je crois qu'il m'aime.
Je ne l'ai pas soumis, je l'ai convaincu.
De moins à peine que je suis arrivé ici,
déjà l'eau monte du sol, la terre travaille,
les bêtes se rassemblent.
Au printemps, tout le jardin partira d'un jet.
Il jaillira.
Puissance du jardin de montagne,
à l'heure où des failles les sèvent,
toi, si sensible aux soins que déjà pendant l'été
j'ai donnés à la terre,
tu vas fermenter sourdement
et tu me rendras ce paradis.
Je créerai le jardin.
C'est en automne qu'on prépare la vie.
Alors le sens des mots magiques se dégage des sons
et descend jusqu'au cœur des germes enfouis sous la terre.
Les mots dorment l'hiver.
Mais plus tard, quand le temps de vie est arrivé,
aux magnétiques appels du feu solaire,
ils agitent du sein des semences bien closes
la puissance du Verbe Créateur.
Le jardin magique surgit en brisant le sol.
La nature tend à l'expression verbale, aux mots,
tend à la pensée, tend aux sentiments.
Et alors si nous nous trouvons pris par cette espèce de
défusion de la nature, nous risquons de devenir fous,
de devenir insensés, d'espèces de monstres.
Il faut lui imposer quand même quelque chose
qu'un homme peut imposer, c'est-à-dire une forme.
Cette forme qui doit maintenir
ces effusions telluriques, alimentaires
que nous avons en nous, dans des limites telles
que ça reste tout de même accessible à la raison.
On retrouve tout d'abord l'odeur de la feuille fraîche,
puis celle de l'écorce, puis celle de l'aubier.
Enfin, on va à la racine.
Tout l'arbre ainsi descend en vous.
Si c'est un chêne entier qui entre lentement
dans votre souffle, la sève se mélange au sang,
la force sombre de la terre s'épanouit dans l'être.
Comme j'ai besoin de sa force, je suis resté
au-dessous des grands arbres jusqu'à l'heure du dîner.
Il y a des lieux privilégiés où si vous vous arrêtez,
vous sentez cette terre qui monte,
son âme monte pour vous prendre,
et vous êtes sur son lieu d'émission.
Il ne faut pas y rester, il faut partir.
Il faut y rester le temps où elle a pu charger
vos accumulateurs magnétiques, de façon qu'après,
vous ne soyez plus le même.
C'est le signe que la terre,
qui est une espèce d'énorme corps qui vit au ralenti,
quand vous passez là, vous provoquez une réaction sur elle.
Cette réaction, c'est celle de la pensée,
de la sensibilité humaine, de l'être humain.
Dans Cites et Mirages, c'est à Alger
qu'Henri Bosco rendra hommage.
Mais depuis le Maroc, il continue surtout
une œuvre liée à une Provence mentale,
nourrie de villégiatures autour de lourds marins.
Non assujetti au pied-à-terre du château,
l'écrivain et son épouse avaient acheté,
dès 1947, un bastidon, agrandi vers 1950.
Mais le retour définitif en France, en 1955,
c'est sur les hauteurs de Nice qu'ils s'installeront.
La Maison Rose, que l'on peut toujours voir
aux confins de la colline de Simier,
c'était encore à l'époque le début de la campagne.
Henri Bosco, alors à la retraite,
sera là, romancier à temps complet.
C'est ici qu'il travaille et qu'on vient le visiter.
Mais il ne manque jamais, au beau jour,
de retourner au bastidon.
Voilà la maison, par conséquent,
qui est véritablement la maison de mes rêves,
encore plus que la maison de Nice, à laquelle je tiens beaucoup.
Mais celle-ci est vraiment la maison
dans laquelle je sens toutes les émanations du sol,
des courants magnétiques, je crois aux courants magnétiques,
des courants magnétiques de cette terre tout à fait extraordinaire.
Et je suis en communication, par conséquent,
avec quelque chose qui m'a inspiré le mastéotyme,
qui est tout de même l'oeuvre la plus caractéristique,
inspirée par ce pays.
Les Luberons, pour moi, cette campagne,
ce sont des endroits où j'éprouve ce sentiment,
ce sentiment de la divinité du monde.
Il y a, comme on dirait, enfin, en langage antique,
il y a un dieu.
Il y a un dieu dans certains points de cette montagne.
Ce matin, je vous écris.
Ce n'est pas au château, mais au bastidon que je le fais.
Nous avons émigré du château dans cette coquille
il y a un peu plus d'une quinzaine,
et on ne peut plus nous en tirer.
Songez que nous logeons dans un temple grec,
sur des terrasses d'oliviers.
Notre terrain donne, au nord, sur quinze lieues du Luberon,
à l'ouest, sur la Durance.
Nous touchons aux racines de la terre.
Dans chaque arbre, dans chaque roc,
il me semble qu'un être, à moitié vivant déjà,
cherche une âme, et parfois je sens, en tremblant,
qu'il l'a presque trouvée.
Quel n'est pas l'attrait de ces créatures secrètes,
surtout si le désir qu'elles ont de se faire une âme
guette celle des hommes ?
Il m'inquiète, car il est trop seul.
Un arbre tellement seul,
qui n'a pas à lutter contre les autres arbres,
prend aux puissances souterraines un excès de force,
et l'exale.
Il répand alors des odeurs étoudissantes,
et l'air n'en est plus très bon.
Un objet magique, ce sont des objets magiques,
le Luberon est un animal magique,
plus un objet magique est serré, fort, compact,
solide, a un corps solide,
plus il enferme de matière magnétique,
et cette matière magnétique, quand elle émane de ce corps,
a un rayonnement qu'elle n'aurait pas ailleurs.
Ce n'est pas une âme amolie,
ce n'est pas un esprit amoli,
ce n'est pas une sensibilité amolie,
c'est quelque chose de robuste.
La maison était si directement bâtie sur le roc,
il pénétrait si bien, on recevait si vite
les moindres vibrations qu'elle ne pouvait pas
constituer un abri vraiment humain.
Même dans cette chambre, que j'avais fermée à double tour,
je ne me trouvais pas en sûreté,
j'y subissais comme une malveillance,
j'y avais un ennemi.
J'étais trop près de la montagne.
Non seulement le soir, jusqu'à moi,
ses arômes coulaient et desséchaient ma gorge,
mais je sentais encore passer,
sous les murailles des ramades,
ses racines de pierre.
Je reposais sur son terrain, je lui appartenais.
Tante Martine avait dans la tête
que le sommeil ne venait pas de nous,
mais nous arrivait du dehors,
après avoir erré sur les plantes,
les arbres, les fruits, au moment des bonnes saisons,
et en hiver, après avoir pris à la nuit
son goût de cristal, de rosée, de sel.
Il entrait alors chargé des odeurs
toutes fraîches cueillies par la bonne fenêtre,
celle qui donnait sur les champs au midi.
Car, disait-elle, c'est de là que vient l'air
qu'on respire le mieux quand on est endormi
et qu'on reçoit des songes.
Un objet, pour moi, est un objet que je vois très bien,
j'en vois la forme, j'en vois la couleur, le contenu,
l'usage même, je le touche,
et je l'aime en tant que forme, en tant qu'objet lui-même.
Mais au bout d'un moment, malgré moi,
je le vois qui ? Ce métavivant.
Et qu'il n'est plus une bouteille pour contenir du vin,
mais qui est une bouteille en soi.
Ce qui fait qu'il est radé, en somme,
une espèce d'âme, d'âme de bouteille, si vous voulez,
de telle sorte que je vois les objets sous deux formes,
la forme concrète, celle du toucher, si vous voulez,
du tangible, et leur forme transfigurée
qui en fait un personnage.
Sans doute, Sidonie avait elle quelques pouvoirs
sur la nature du feu.
Elle avait réussi à dégager des choses
ce qu'elles retiennent de purs,
en dessous de leur forme sensible.
Quelques gestes discrets,
mille soins, une attention indiscernable
s'il y avait été nécessaire.
Dès qu'on regardait un objet,
il paraissait vous faire un signe.
Sa position prenait un sens.
On le devinait orienté.
Il l'était, comme tous les autres.
Cette orientation ne se fondait pas
sur la rose des vents de ce bas monde.
Elle obéissait à des lois secrètes.
Personne ne les connaissait.
Dans l'univers sentimental de Sidonie,
il n'y avait ni nord, ni sud,
car tout y était nord et sud,
en attendant que s'y leva la forme
ardemment désirée.
Pour moi, il y avait quatre éléments.
C'était le pain, le sel, l'huile et le vin.
Ce sont quatre éléments vitaux
qui me paraissent essentiels.
L'huile est un liquide sacré
qui doit entretenir la lampe
perpétuelle dans les églises,
qui sert au baume.
C'est une nourriture pour le corps
et pour l'esprit.
Le vin dionysiaque, naturellement.
Quelle est le pain ?
Le pain et le vin, c'est la sainte scène,
c'est le corps et le sang.
Il y a vraiment une signification,
une puissance mystique dans le pain,
pour peu qu'on s'intéresse
à ces choses-là, au sacré.
Par raisonnement, vous arrivez à connaître
une certaine partie de ce qui est inconnu.
Mais la partie qui restera toujours inconnue,
qui s'élève devant vous
comme la visage du saint.
Alors là, vous essayez encore
de percer ce masque.
Cette intuition qu'on a,
que cette chose existe, moi je l'ai.
Les Grecs l'avaient et l'ont appelée le thambos.
Un sentiment étrange
qui vous dit, mais,
il y a quelque chose là-derrière.
Les Grecs anciens pensaient que c'était un dieu
et ils en avaient la chair entièrement hérissée.
Dans le mot thambos,
il y a l'idée de terreur aussi.
Mais le thambos, c'est un sentiment
que des hommes aujourd'hui encore éprouvent
devant un harmon,
une source,
un mur
qui paraissent normaux
et qui tout d'un coup se mettent à émettre
en quelque sorte des rayonnements magnétiques
qui font que vous n'allez que bouleverser.
Et ça, c'est la présence du mystère.
Ça, c'est inexplicable.
Ce roman s'ouvre sur la découverte
du site des Borisols
où l'homme a jadis signé,
renforcé de sa main,
l'intuition du thambos.
Je suis même sensible
au rayon de l'étoile.
Ombragé d'une vigne grimpante
qui le dérobe aux yeux
et aussi au soleil,
ce vieux cadran n'est plus qu'un ornement
pour la façade.
Désormais inaccessible au mouvement
de la lumière, il ne peut plus guère marquer
que des heures imaginaires,
hors du temps et du monde sensible.
Tout autour,
hors du sol,
circule une bordure où ça et là,
on dirait bien qu'on a voulu craver
des figures étranges qui m'ont rappelé
celles du cadran.
Mais la pluie et le vent les ont usées au point que,
sauf un vieux visage du soleil,
on ne distingue plus que des reliefs
indéchiffrables.
J'ai, cet hiver,
étudié les Borisols.
J'en ai mesuré le terrain,
daté le site,
j'ai calculé les pentes.
C'est un lieu où l'esprit souffle,
un emplacement pour les âmes,
un site orienté.
Les figures gravées
sur le pourtour de l'air,
les signes du cadran,
la devise et l'évocation
des étoiles, tout l'annonce.
Il y a sur les Borisols
l'imminence d'un astre.
Le Tambos,
c'est aussi un lieu que Bosco
pouvait élire comme tel,
ainsi de la petite église de Vaugine,
à quelques kilomètres de Lourmarin.
Ses sonneres de présence,
telles qu'il la ressentait,
plus que son architecture,
pouvaient lui faire vivre cette église
comme la plus belle du monde.
« Aux dieux errants
dans les collines,
aux nymphes, aux tribus
ailées des oiseaux,
habitantes de ces forêts,
Magia Paula offre
cet hôtel à l'or et du bois
bieusement.
J'ai à mon tour recopié
cette inscription.
Il faut, pour ne point délirer,
fournir des corps
aux songes.
Et ces vieux textes en offraient aux miens
qui s'y attachaient longuement
parce qu'ils contenaient souvent
de naïfs sortilèges. »
Les inscriptions à déchiffrer
ou à tracer ont toujours
marqué l'écrivain. Non seulement
les signes grecs et romains,
mais aussi les glyphes purs,
comme ceux laissés par les gitans
qui faisaient étape au château de Lourmarin
abandonné en allant vers
les Saintes-Maries de la mer.
La barque, qui est sans doute celle
des saints personnages, figure
dans plusieurs romans de Bosco,
ainsi que le soleil et l'étoile
qui nous rappellent le cadran.
On y voit aussi un serpent
à côté d'une croix, laquelle
s'enracine comme un arbre.
On trouve enfin le mot mystérieux
« Arménie » que l'écrivain
fera figurer aux parois d'une grotte
dans Yacinthe.
Le mastéotyme,
couronné en 1945
par le Prix Renaudot,
avait apporté à Henri Bosco la reconnaissance
et un vrai courant de lecteur.
La fin du manuscrit témoignait
bien, depuis Rabat,
d'un esprit à la fois divisé
et unifié dans le temps et l'espace.
L'écriture y est un dépôt
de la mémoire et de l'amour
affiné à distance de ce colonnème,
une manière aussi
de dépoussiérer le statut classique
du souvenir.
« Il n'y aurait rien de bien remarquable
dans cette pauvre chapelle,
qui ressemble à tant d'autres sanctuaires campagnards,
si on ne voyait contre le mur
où se creuse l'abside
une grande croix peinte
au milieu d'une rose.
La croix n'est pas latine,
mais grecque, et la rose est
fendue cependant en haut
comme un cœur symbolique.
Personne, pas même le curé
depuis l'oublié, n'a pu m'expliquer
le sens des quatre lettres,
ni me donner des éclaircissements
qui m'aient satisfait sur la croix,
le cœur et la rose.
Cœur ou rose ont jadis eu un sens
que nous avons perdu
par négligence.
La croix
plonge dans le cœur
de l'espérance. »
Mali-Croix, c'est le nom
étrange du roman qu'Henri Bosco
situe en Camargue, une Camargue
intérieure, malgré des images
plausibles de flore, de faune,
de refuge. Le vrai propos,
c'est celui de l'isolement résolu
face à la force
sournoise du clan,
de la mémoire du sang.
« Il faut veiller pourtant
et alimenter ce feu simple
par piété, par prudence.
Je n'ai d'amis que lui
qui tiédit la pierre centrale de la maison,
la pierre communicative,
dont la chaleur et la lumière montent
à mes genoux et à mes yeux.
Là se scelle,
entre l'homme et le refuge,
le vieux pacte du feu,
de la terre à l'âme,
religieusement.
Au milieu des eaux, dans cette île
où la crainte du fleuve me tourmente,
ce foyer seul, issu
de la main de mes pères,
signale encore une présence humaine. »
L'eau m'a marqué profondément
parce que je suis né,
j'ai vécu au milieu d'eau, dans une ville,
je dirais pas une ville d'eau,
une ville aquatique en quelque sorte.
Enfin en tout cas,
en m'étant sur l'eau,
il y a une chose qui est dans l'eau,
l'eau est la mère des rêves.
Or, en principe,
c'est l'être qui rêve le plus
dans l'humanité, c'est la femme.
L'eau a quelque chose de féminin.
L'eau est femme, l'eau est féminine.
L'eau attire le rêve,
vous féminise un peu l'âme
par le moyen du rêve quand vous la
contemplez pendant longtemps.
« La statue maintenant
se chargeait de clarté lunaire.
Elle s'aimantait
petit à petit.
Le doux frottement des rayons
enveloppait sa forme
de phosphorescence
et elle rendait au bleu sidéral,
onde pour onde.
L'eau doublait son image.
Le reflet argenté de ses lueurs
révélait çà et là
une présence plus profonde encore,
une autre nuit
sans lumière astrale,
en dessous, dans les cryptes
humides du monde. »
Je suis né au milieu d'inondations
et j'ai vu monter les eaux à travers
la terre, non pas débordant du fleuve
du Rhône mais montant du fond de la terre
et les dessous de la terre sont des choses
extraordinaires que nous connaissons mal
où il y a tout un monde souterrain
avec ses lacs, avec ses fleuves, avec ses rivières
et quand les eaux sont trop abondantes
et bien elles ont un moyen de ressortir
c'est par infiltration, on les voit
monter à l'entraînement avec elles
toutes sortes de démons
souterrains, toutes sortes de
miasmes. Elles finissent par
stagner, par retour monter là mais pour vous
donner par conséquent ce caractère,
cette teinte qui se trouve dans mon œuvre,
qui se trouve dans moi-même, qui est tout de même
un peu penchée, inclinée
vers le souci des ténèbres.
« Ainsi cette onde
se pertèle aux infiltrations
du sol perfide,
fluide, transparent et obscur,
d'où insensiblement
monte la bête.
C'est le génie du lieu
que détache la terre,
mère des serpents,
dès que tombe sur la source
l'ombre humide du sanctuaire.
Mais sans doute
le corps froid et gluant
du serpent d'eau circule
à travers les chambres
ruinées de la source
comme le signe
invisible du mystère.
À la source
sont attachés des rites de fécondité
qui attirent les femmes.
Quelquefois
une d'elles soupire
ou se plaint ou prononce
quelques formules incantatoires
au démon de la chair.
Rien de plus mystérieux
et qui fasse plus aisément
pressentir des choses voilées.
Regardez-la bien quand vous l'allumez
et dites-moi si secrètement
ce n'est pas elle-même qui s'allume.
Peut-être vous étonnerais-je
si je vous affirmais qu'elle reçoit
bien moins le feu qu'on lui apporte
qu'il ne vous offre sa flamme.
Et ce feu n'est qu'une occasion,
un prétexte commode
dont profite la lampe close pour dégager
de la lumière.
Alors elle commence à être ce qu'elle est.
Elle assume une vie,
une vie propre à sa vraie nature de lampe.
Il est bon d'assister
à ces humbles naissances de lumière.
Toutes sont faibles
et économises,
chiches de leur suif, chiches de leur huile,
mais chacune, si peu soit-il,
éclaire une vie différente.
S'il n'en est point
qu'il soit brillante,
il en est cependant
qui désigne plus de pensée,
tandis que d'autres, là-bas très chétives,
laissent entendre que l'on vit
encore, mais d'une vie
précaire.
Il me semble ainsi que la nuit
on discerne le secret
des âmes, la clarté
de leur modeste luminaire, mieux qu'on ne le peut
au plein jour,
en examinant leur terne visage.
Sans la nuit,
il n'y aurait pas de lampes sur la terre.
Ce sont elles qui sont humainement
son âme.
Sidéralement, il y a les astres,
mais ils sont au-delà des confins de l'esprit.
Sur ces confins, nous avons placé
nos petites constellations,
et nos lampes, pour nous,
sont comme des étoiles.
Je me plais beaucoup la nuit.
J'ai un côté nocturne,
chez moi.
Je suis honté par les constellations.
Et pendant longtemps, sur ma terrasse,
de mon bastillon à l'ombre,
je regardais sur le luberon, justement,
monter les premières étoiles.
Jusqu'au jour où on s'aperçoit
que ce ne sont pas les étoiles qui montent,
mais que c'est la terre qui s'enfonce dans l'abîme.
Je sais quels échanges font,
à travers nos corps et nos âmes,
la planète et les astres,
tant l'empire nerveux de l'homme
est favorable au passage
des forces naturelles
dont il vibre, comme un son céleste,
quand il interpose
quelque grandeur et une haute vigilance
entre la terre
qui porte la vie
et l'antique pensée que roulent les étoiles.
J'avais le sentiment
d'être tombé, cette nuit-là,
à l'heure et au point d'élection
où se croisaient ces courants d'énergie
sidérales et terrestres.
Je m'assis assez loin
de cette humble veilleuse.
Ces veilleuses, ce sont
de petits luminaires qui demandent à vivre
dans l'éloignement. C'est de là
qu'ils vous touchent. Pour en comprendre
la lumière, il faut la contempler de loin.
De trop près,
on en voit la flamme, de loin seulement
la clarté, et c'est pour la clarté
qu'on les allume.
Cette clarté, je la voulais lointaine.
Je pensais que sa compagnie me serait
bienfaisante. J'avais un absurde
besoin de ne pas être seul
en face de la nuit.
Vous avez remarqué peut-être dans beaucoup de mes romans
qu'il y a toujours des dédoublements, qu'une personnalité,
la personnalité d'un personnage
qui est là, personnage principal,
tout d'un coup s'en montait en lui une autre personnalité
qu'il ne connaissait pas et qui le double,
mais qui est tout de même lui-même,
mais qui n'est plus tout à fait lui.
Depuis vingt ans,
les oiseaux, dit-on, ne venaient plus.
Ils cèdent à ma présence.
Ma présence
tient lieu des charmes que j'ignore
et c'est parce que je suis là
sans aucune vertu magique
mais porteur d'une double
vie qu'ils sont revenus.
Mon esprit qui prend
le pas m'incline
du côté de l'homme dont il semble que l'on
me pousse à devenir ici même
le double et peut-être
le répondant.
Il me semble que cet inconnu soit l'être
obscur qui remue depuis quelques jours
dans le roc,
l'argile, l'humus,
la sève des arbres, le corps des oiseaux
et que je sois cela.
Henri Bosco, lui aussi,
doit composer avec un double.
Devant la fresque du bastidon
qu'un de ses illustrateurs a donnée
en panorama de l'oeuvre,
il écrit sans séparer les registres.
Derrière un titre destiné à des mains
adolescentes se glissent les mêmes
sortilèges que dans tout autre récit.
Un renard,
un renard,
cela vous a une âme,
mais une âme mortelle.
Si on tue la bête,
il faut tuer l'âme
et c'est bien difficile.
Ça vous a l'âme chevillée à l'âme
et si l'âme,
tu ne la tues pas, lui vit encore
et il te tourmente.
Il n'y a rien de plus vindicatif,
de plus malheureux,
rien de plus dangereux aussi.
Une âme de renard tué, ça cherche un corps
pour y revivre et même un corps
d'homme ou de femme,
un corps d'enfant surtout.
Je n'augure
rien de bon de ce voisinage.
Quejba m'a dit
avant le vent
elle n'était pas là.
Elle est venue là
dans le vent.
Le diable l'habite,
éloigné soit-il.
Mais que vient-il demander au désert
ici près de moi ?
Je désespère du paradis.
Combien de temps
encore pourrais-je de mes vieilles mains
le soutenir ?
Comme une corbeille de fleurs,
en l'air, au-dessus de la terre.
De la terre qui mange
tout.
Il n'est point de jardin terrestre sans la beauté
de l'homme.
J'ai regardé longtemps avec passion
le même brin d'herbe,
la même fleur, les mêmes yeux.
Je les ai vus céder
aux puissances de cette attention insensée.
Croître,
éclore, obéir.
Mais en ai-je reçu
quelques signes d'amour ?
Les bêtes ont peur.
Leurs timidités, leurs sursauts, leurs mouvements de fuite
au moindre bruit
me navrent.
Leurs yeux ne sont plus aussi libres.
Elles doutent obscurément de mes pouvoirs.
Au milieu du jardin,
je me sens seul
et dévoré d'amour.
Je suis chrétien
en ce sens que
je me rallie, moi, plutôt au christianisme
qu'au paganisme. Mais en tant que
provençal, c'est-à-dire méditerranéen,
je sens en moi
la fusion des deux. Nous avons
un christianisme qui est
imprégné de la philosophie antique.
Ça se fond en nous naturellement parce que nous sommes autour
d'une mer très harmonieuse,
un continent liquide qui est la Méditerranée
et tous les gens qui sont au bord de ce continent,
au fond, participent de ces deux choses
d'un côté sémitique
qui est le côté du christianisme
et l'autre côté, le côté grec,
pour conséquent,
une tradition purement intellectuelle,
purement rationaliste.
Les dieux de l'antiquité grecque,
Henri Bosco les imagine
en sommeil
au fond des mers.
Ces divinités se sont retirées,
dit-il, avec leurs temples,
leurs prières, leurs pensées
et attendent dans les abîmes.
Voilà les songes
qui agitent un étrange roman.
Seul un récif
ou veille une chapelle,
un homme et une flamme
tentent d'exorciser
ces chimères sous-marines.
Je sais
que je resterai seul
à entretenir nuit et jour
la flamme de la lampe.
Mais rassurez-vous,
la lampe ne s'éteindra plus.
Les mauvais songes
seront impuissants
à m'attirer au fond des mers.
Car les dieux attendaient
et nul être au monde
ne saurait attendre
s'il n'entend l'imperceptible
mouvement du temps
qui se glisse partout dans l'univers.
Ainsi tournait-il leur regard
du côté auroral des heures
dans l'espoir de la délivrance.
Nous n'attendons qu'un signe
d'en haut, qu'un appel,
un seul appel.
Et partout nous apparaîtrons,
partout nous rétablirons
nos sanctuaires et les signes
le bronze et d'or de notre puissance.
Chaque soir,
quand tombait la nuit,
j'allais voir brûler les trois lampes.
Leurs flammes courtes
contrastaient avec la hauteur,
le poids, la masse
de leurs pieds de bronze.
Si le bronze donnait
une image imposante de solidité,
les flammes qui étaient
des flammes de patience
vivaient d'une certitude cachée,
celle qui soutient
en secret la lumière
quand tout dépend de la lumière.
Dans le récif,
le gardien de la lumière,
le veilleur sacré,
c'est celui qui conjure
la remontée des dieux antiques
du paganisme.
L'écrivain, même affaibli par l'âge,
à plus de 83 ans,
entame la rédaction d'un nouveau roman,
Sirius.
Sirius, du nom de l'étoile
la plus brillante du ciel,
qui marque la constellation
du Grand Chien.
S'éloignant de cet intitulé de lumière,
il nommera ensuite le manuscrit
L'Ombre,
et le livre sortira inachevé
sous le titre Une Ombre.
Le métal clair
et très finement martelé
était à peine bosselé
à l'endroit où se dessinait
le relief adouci des lettres,
du pur argent.
On eût dit un miroir,
mais il était étrange.
La flamme mouvante
du cierge y enfantait
des formes.
Il y avait là des âmes en peine.
Prises dans l'épaisseur
de cette matière solide,
elles essayaient vainement de s'en libérer.
Phi, fosse,
la lumière,
kappa, cardia,
le cœur,
psi, psyché,
l'âme,
sigma,
soma,
le corps,
sigma,
schia, l'ombre.
Aucun autre mot ne s'enfonce
aussi loin ni aussi dramatiquement
dans nos profondeurs.
Au seul énoncé des sons qui le créent,
une immense nuit
semble éclore au-delà des clartés
que la pensée nous offre.
Or, notre vocation
n'est-elle pas de franchir la nuit ?
Cinq lettres,
cinq étoiles,
pour orienter mon esprit,
et j'entendais la voix qui me disait
encore, regarde,
tout en haut, la lumière,
entre le corps
et l'ombre, le cœur dans le cœur
de la croix,
et portant tout le poids
de ces cinq mots terribles
sur ses frêles épaules,
l'âme,
notre âme humaine.
