VICTOR HUGO - L'Exilé⎮Documxentaire complet⎮AT

Portraits du Monde
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A partir de textes et de dessins de Victor Hugo, avec un traitement complexe de l’image et de la musique, L’Exilé retrace cette aventure de l’esprit et de l’écriture.
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Hommage, exercice d’admiration, témoignage de reconnaissance, ce film dessine une surprenante fresque sonore et visuelle, une fiction réelle qui plonge dans l’univers fabuleux de « l’homme océan » avec la force du rêve. Un Hugo à la première personne, à la fois intime et spectaculaire, par lequel nous pourrons accéder à l’immense navigation des âmes dont il s’est voulu l’infatigable chroniqueur.
Titre : "L'Exilé"
Un film de Henri Colomer
© ARTE
Je pense par instant, avec une joie profonde,
que d'ici douze ou quinze ans, ou plus tard,
je saurai ce que c'est que cet ombre, le tombeau,
et j'ai une sorte de certitude
que mon espoir de clarté ne sera pas trompé.
Ce matin, j'ai commencé la mise en ordre de mes manuscrits.
La vie, la vie est une page obscurément pliée.
Il est des voies, il est des pas, il est des indes.
Tout se mêle, clameur, rumeur, vague profonde.
Quand j'ai vu la République prise en traître,
saisie par ses ennemis, jetée à terre,
liée, garrotée, baïonnée,
quand j'ai vu toutes les lois qu'on lui a mises au pied,
quand j'ai vu la politique qu'on lui a plongée dans le cœur,
quand j'ai vu son sang couler à flots,
alors moi, qui au jour de triomphe m'étais tenu à l'écart,
je me suis rapproché d'elle,
au moment où tant d'autres s'en éloignaient.
Racontons ce que n'avait pas encore vu l'histoire,
l'assassinat d'un peuple par un homme.
2 décembre 1851.
Tous les journaux supprimés,
toutes les imprimeries supprimées militairement.
Du côté de Bonaparte, une armée de 80 000 hommes
qui pouvait être doublée en quelques heures.
De notre côté, rien.
Le peuple trompé et le peuple désarmé.
Toutes les murailles couvertes de leurs affiches.
Et pour nous, pas une casse d'imprimerie,
pas un carré de papier.
L'Ibraire Boulevard Poissonnière, numéro 17,
est sur sa porte.
On le tue, au même moment, car le meurtre est vaste.
Fort loin de là, rue de Lancry,
le propriétaire de la maison numéro 5,
monsieur Tyrion de Montauban, est sur sa porte.
On le tue.
Rue Tipton, un enfant de 7 ans, nommé Boursier-Passe.
On le tue. Je vais rue Pachevin.
Il y a là, à l'angle de la Place des Victoires,
une barricade très bien faite.
Dans la barricade d'à côté, rue Jean-Jacques Rousseau.
La troupe, ce matin, n'a pas fait de prisonniers.
Les soldats ont tout tué.
Il y a des cadavres jusque sur la Place des Victoires.
Ils ont réussi.
Louis Bonaparte tient la France.
Bruxelles, 12 janvier 1852.
Me voici banni.
J'ai été exilé de France
pour avoir combattu le guet-apens de décembre
et m'être colté avec la trahison.
Je suis exilé de Belgique
pour avoir fait Napoléon le Petit.
On se réveillera.
Ce livre n'a pas d'autre but que de secouer le sommeil.
La persécution et la douleur, c'est aujourd'hui.
Les Etats-Unis d'Europe, les peuples frères, c'est demain.
Jersey, 1852.
Le 2 décembre est un crime couvert de nuit.
Un cercueil fermé et muet,
des fentes duquel sortent des ruisseaux de sang.
Nous allons ouvrir ce cercueil.
Monsieur Bonaparte a eu pour lui
messieurs les cardinaux, messieurs les évêques,
messieurs les chanoines, messieurs les curés,
messieurs les vicaires, messieurs les archidiacres,
diacres et soudiacres, messieurs les prébandiers,
messieurs les marguiliers, messieurs les sacristins,
messieurs les baudots, messieurs les suisses de paroisses
et les hommes religieux, comme on dit.
Oui, nous ne faisons nulle difficulté d'en convenir.
Monsieur Bonaparte a eu pour lui tous ces évêques
qui se signent en Veuillot et en Montalembert
et tous ces hommes religieux, races précieuses,
anciennes, mais fort accrues et recrutées
depuis les terreurs propriétaires de 1848,
lesquels prirent en ces termes.
Ô mon Dieu, faites hausser les actions de Lion.
Doux Seigneur Jésus, faites-moi gagner 25%
sur mon ample certificat Rothschild.
Saints apôtres, vendez mes vins.
Bienheureux martyr, doublez mes loyers.
Sainte Marie, mère de Dieu,
vierge immaculée, étoile de la mer, jardin fermé,
Hortus conclusus, deignez jeter un œil favorable
sur mon petit commerce situé au coin de la rue Tirchap
et de la rue Quinquemprois.
Tour d'Ivoire, faites que la boutique d'en face aille mal.
Nous vivons dans un horizon mystérieux
qui change la perspective de l'exil.
Toutes les manifestations de l'esprit éveillent mon attention.
Je les étudie et j'en tiens compte.
Je ne suis pas le moins du monde ce qu'on appelle un spirite,
mais je pense qu'il y a des questions au-delà de l'homme.
Les tables nous disent des choses surprenantes.
Rien n'est vide, rien n'est muet, rien n'est blanc.
L'infini n'a pas de marge.
Il est écrit de tous les côtés.
L'ombre emplit la maison de ses souffles funèbres.
Il est nuit, tout se tait.
Les formes des ténèbres vont et viennent autour des endormis gisants.
Pendant que je deviens une chose,
je sens les choses près de moi qui deviennent des êtres.
Mon mur est une face et voix,
et deux fenêtres blèment sur le ciel gris,
me regardent dormir.
Lorsque la nuit est tombée,
il se lève un immense bruit.
C'est la prière des gueules, des becs,
des nageoires, des prisons, des cachots,
des oubliettes, des proupières qui pleurent toujours
et qu'on n'essuie jamais.
Jean-Charles Tapenère est entré la nuit chez une femme et l'a tué.
Tapenère est condamné à mort.
Il y a à quelques pas de nous,
et le cœur se serre en y pensant,
sur un grabat de prison, un homme,
un misérable homme frissonnant.
Échafaud, qu'est-ce que vous nous voulez ?
Ô machine monstrueuse de la mort,
hideuse charpente du néant,
apparition du passé,
toi qui tiens à deux bras ton coupret triangulaire,
toi qui secoues un squelette au bout d'une corde,
de quel droit reparaissez-vous en plein soleil,
en plein XIXe siècle, en pleine vie ?
Vous êtes les choses de la nuit,
rentrées dans la nuit.
Est-ce que les ténèbres offrent leur service à la lumière ?
Je me sens sur le vrai sommet de la vie,
et je vois le linéament réel de tout ce que les hommes appellent
fait, histoire, événement, succès,
catastrophe, machinisme énorme de la Providence.
Il y a toujours sur ma strophe ou sur ma page
un peu de l'ombre du nuage et de la salive de la mer.
Ma pensée flotte et va et vient,
comme dénoure toute cette gigantesque agitation de l'infini.
Je mourrai peut-être en exil,
mais je mourrai accru.
Le gouvernement anglais,
ayant subi la même pression que le gouvernement belge,
j'ai dû quitter Jersey.
Je suis aujourd'hui à Guernesey.
Je vis ici, solitaire,
avec ma femme, ma fille et mes deux fils, Charles et François.
Quelques proscrits sont venus me rejoindre,
et nous faisons une famille.
Je fais à peu près bâtir une maison sur le sable mouvant de l'exil.
Je suis dans la maçonnerie, dans la charpente, dans la bâtisse.
J'eus un rêve.
Le mur des siècles m'apparut.
C'était de la chair vive, avec du granit brut,
une immobilité faite d'inquiétude,
un édifice ayant un bruit de multitude,
des trous noirs étoilés par de farouches yeux,
des évolutions de groupes monstrueux,
de vastes bas-reliefs, des fresques colossales.
Parfois le mur s'ouvrait et laissait voir des salles,
des antres où siégeaient des heureux, des puissants,
des vainqueurs, abrutis de crimes, ivres dansants,
des intérieurs d'or, de jaspes et de porphyres.
Et ce mur frissonnait comme un arbre aux éphires.
Tous les siècles, le front saint de tour ou d'épi était là,
morte sphinx sur l'énigme accroupie.
Chaque assise avait l'air vaguement animée.
Cela montait dans l'ombre, on eût dit une armée pétrifiée,
avec le chef qui la conduit au moment qu'elle osait escalader la nuit.
Ce bloc flottait, ainsi qu'un nuage qui roule.
C'était une muraille et c'était une foule.
Le marbre avait le sceptre et le glaive au poignet.
La poussière pleurait et l'argile saignait.
Les pierres qui tombaient avaient la forme humaine.
Tout l'homme, avec le souffle inconnu qui le mène,
Ève ondoyante, Adam flottant,
un et dix vers palpitaient sur ce mur.
Et l'être et l'univers et le destin
Fient noir que la tombe des vides.
Parfois, l'éclair faisait sur la paroi livide
Luire des millions de faces tout à coup.
Je voyais là ce rien que nous appelons tout.
Les rois, les dieux, la gloire et la loi,
Les passages des générations à volo dans les âges
Et devant mon regard se prolongaient sans fin
Les fléaux, les douleurs, l'ignorance et la faim,
La superstition, la science, l'histoire
Comme à perte de vue une façade noire.
Et ce mur, composé de tout ce qui croula,
Se dressait, escarpé, triste,
A forme, ou cela, je ne sais,
Dans un lieu quelconque des ténèbres.
Quelle que soit la masse, quel que soit le bloc,
Toute combinaison de cendres,
Et la matière n'est pas autre chose,
Fait retour à la cendre.
Mes dessins, j'ai fini par y mêler du crayon,
Du fusain, de la sépia, du charbon,
De l'assuie et toutes sortes de mixtures bizarres
Qui arrivent à rendre à peu près ce que j'ai dans l'œil
Et surtout dans l'esprit.
La rencontre ne suffit pas,
Il faut la préméditation.
Aucune faculté de l'esprit ne s'enfonce
Et ne creuse plus que l'imagination.
Juillet 1860,
Je suis en plein dans mes misérables,
Mes insomnies continuent.
J'ai trouvé un talisman pour dormir,
J'adresse cette prière à ma fille morte,
Et c'est en disant,
Et en le répétant indéfiniment à moi-même,
Que je m'endors.
Voyage en Belgique.
J'ai fini les misérables sur le champ de bataille de Waterloo
Et dans le mois de Waterloo.
Je n'aurai qu'un mot à en dire dans mon livre,
Mais je veux que ce mot soit juste.
Dans ma pensée,
Les misérables ne sont autre chose qu'un livre
Ayant la fraternité pour base
Et le progrès pour cime.
Le dénouement sort de la barricade.
Ce tableau d'histoire agrandit l'horizon
Et fait partie intégrale du drame.
Il est comme le cœur du sujet.
La barricade Saint-Antoine
était monstrueuse.
C'était la collaboration du pavé,
du moellon, de la poudre,
du chiffon redéfoncé,
de la chaise dépaillée,
du trognon de choux,
de la loque, de la guenille,
de la malédiction.
Cette porte, cette grille,
cet auvent, ce chambranle,
ce réchaud brisé,
cette marmite fêlée,
donnait tout, jetait tout,
poussait, roulait, piochait,
démantelait, bouleversait,
écroulait tout.
Si l'océan faisait des digues,
c'est ainsi qu'il les bâtirait.
La furie du flot
était empreinte sur cet encombrement difforme.
Quel flot !
On croyait voir du vacarme pétrifié.
On croyait entendre bourdonner
au-dessus de cette barricade,
comme si elles eussent été là,
sur leurs ruches,
les énormes abeilles ténébreuses
du progrès,
que c'était le haillon d'un peuple,
haillon de bois, de fer,
de bronze, de pierre,
et que le faubourg Saint-Antoine
l'avait poussé là, à sa porte,
d'un colossal coup de balai
faisant de sa misère sa barricade.
Des blocs,
pareils à des billots,
des chaînes disloquées,
des charpentes à tasseaux
ayant forme de potence,
des roues horizontales sortant des décombres,
amalgamées à cet édifice de l'anarchie,
la sombre figure
des vieux supplices soufferts par le peuple.
Une majesté étrange
se dégageait de cette Titanic
ôtée de gravats.
C'était un tas d'ordure,
et c'était le Sinaï.
Il y a dans l'homme
un autre que l'homme,
et cet autre est situé
dans les profondeurs,
en deçà,
plus haut, plus bas,
ailleurs.
Ce fantôme pompeux,
non, ce n'est pas moi,
non, non,
est l'homme qui bouillonne en moi,
flamme et limon,
se venge d'être spectre,
en devenant démon.
À parler absolument,
notre visage est un masque.
Le vrai homme,
c'est l'homme
qui est sous l'homme.
Si l'on apercevait cet homme-là,
tapis ou abrité,
derrière cette illusion
qu'on nomme la chair,
on n'aurait plus d'une surprise.
Vous êtes-vous parfois
replié en vous-même,
plongeant vos yeux dans votre mystère,
songeant et sondant ?
Qu'avez-vous vu ?
Une immensité,
une immensité noire
pour quelques-uns,
sereine pour quelques autres,
trouble pour la plupart.
Quel Dieu je crois !
Quelle femme j'aime !
Nul n'a le droit de s'en informer.
Je suis dans ce siècle.
Je resterai jusqu'à la mort
le protestant de la liberté d'aimer.
Seigneur ! Seigneur !
Qu'est-ce que le marteau fait
à cette heure sur l'enclume ?
Qu'est-ce que ce tremblement
perpétuel fait ?
À quoi est occupée ce tumulte,
la mer et de la nuit liquide
qui rugit ?
Père, le sentiment
de sa propre existence.
Les éclairs s'approchaient
tout près de Giliath.
Il semblait étonner l'abîme.
Il allait et venait
sur la durante branlante,
faisait trembler le pont
sous son pas, frappant,
taillant, coupant,
la hache au point, blême aux éclairs,
échevelé, pieds nus,
en haillons, la face couverte
des crachats de la mer,
grand dans ce cloaque
de tonnerre.
Brusquement,
une large viscosité ronde
et plate
sortit de dessous la crevasse.
C'était le centre.
Les cinq lanières s'y rattachaient
comme les rayons à un moyeu.
On distinguait au côté opposé
de ce disque immonde
le commencement de trois autres tentacules
restées sous l'enfoncement du rocher.
Au milieu de cette viscosité,
il y avait
deux yeux qui regardaient.
Ces yeux voyaient Gilead.
Gilead reconnut la pierre.
Toute bête mauvaise,
toute intelligence perverse
est Sphinx,
Sphinx proposant l'énigme terrible,
l'énigme du mal.
Notre vie est faite de morts,
telle la loi terrifiante.
Nous sommes sépulcres.
Cette fatalité de l'ordre
produit des monstres.
Mais alors,
pourquoi pas ?
La question renaît.
Vivons, soit.
Mais tâchons que la mort soit progrès.
Aspirons au monde moins ténébreux.
Le souvenir,
le souvenir dans l'exil,
a des échos sans fin.
Je me rappelle,
un soir d'été,
il y a longtemps de cela,
en 1834,
j'allais à l'observatoire.
Arago disposa la lunette
et me dit,
« Regardez. »
Je regardais.
L'inaccessible,
presque touché,
l'invisible,
fut.
J'eus un soubresaut,
un éclair flamboya.
Ce fut merveilleux
et formidable.
Je fermai les yeux
d'éblouissement.
Je venais de voir
le soleil
se lever sur la lune.
Cette vision
est un de mes profonds souvenirs.
Pas de plus mystérieux
spectacle
que cette irruption de l'aube
dans un univers couvert
d'obscurité.
C'est le droit à la vie,
s'affirmant
dans des proportions sublimes.
C'est le réveil
démesuré.
Il semble
qu'on assiste au paiement
d'une dette de l'infini.
C'est la prise
de possession
de la lumière.
De toutes les prisons,
celle que je connais le mieux,
c'est l'exil.
9 août
1870
Les journaux arrivent.
La guerre tourne
à la catastrophe.
Nouvelles foudroyantes.
Trois grandes batailles perdues coup sur coup.
3 septembre.
Hier,
après la bataille décisive
perdue,
Louis Bonaparte, fait prisonnier
dans Sedan, a rendu
son épée au roi de Prusse.
J'avais dit
le jour où la république
rentrera,
je rentrerai.
Me voici.
Nous sommes arrivés à Paris à 9h35.
Une foule
immense m'attendait.
Accueil
indescriptible.
J'ai dit au peuple
vous me payez en une heure
20 ans d'exil.
5 novembre.
Aujourd'hui,
a lieu la lecture publique
des châtiments pour donner
un canon à la défense
de Paris.
30 décembre.
Ce n'est peut-être même plus du cheval que nous mangeons.
C'est peut-être du chien.
C'est peut-être du rat.
Je commence
à avoir des maux d'estomac.
Nous mangeons
de l'inconnu.
15 janvier.
Bombardement furieux en ce moment.
29 janvier.
L'armistice
a été signé hier.
Si l'oeuvre violente
à laquelle on donne en ce
moment le nom de traité
de paix s'accomplit,
si cette paix inexorable
se conclut,
c'est en effet
du repos de l'Europe.
L'immense insomnie du monde
va commencer.
Il y aura désormais en Europe
deux nations qui seront
redoutables.
L'une, parce qu'elle sera
victorieuse.
L'autre, parce qu'elle sera
vaincue.
Charima, je suis accablé
de douleur. Oh Seigneur,
vous avez emporté
dans votre ombre glacée
ainsi qu'un tourbillon
tout ce qui m'était cher.
Je regardais
ma joie. Elle s'est effacée.
Hélas.
Comme le pli d'une onde sur la mer.
Nous comptons partir
demain soir pour Bruxelles.
Je ne dors plus.
Ce matin, j'ai fait contre
la guerre civile
des vers intitulés
«Incrits». Je les envoie
à Paris de cette année terrible.
C'est imprimé dans mon esprit
pas à pas,
jour à jour, griffe
à griffe.
La Commune
a exécrablement tué
64 otages.
L'Assemblée
a riposté en fusillant
6000 prisonniers.
L'amnistie
tout de suite.
L'amnistie avant
tout.
Amnistie est pour moi
le plus beau mot
de la langue humaine.
7 août
1872
Nous partons aujourd'hui
pour Guernesey.
Car allons,
il faut bien que je le dise,
décidément,
j'aime l'exil.
Les lieux de la souffrance
et de l'épreuve
finissent par avoir
une sorte d'amère douceur
qui plus tard
les fait regretter.
Ils ont une hospitalité sévère
qui plaît
à la conscience.
J'ai travaillé tout l'hiver,
la tête
plongée dans cette incubation
de ma grande rêverie.
Dieu me donnera-t-il vie et force
pour mener la fin
de cette immensité ?
Que mes ennemis
appelleront
énormité.
Je suis un peu vieux pour mettre en mouvement
ces montagnes.
Et quelles montagnes ?
La montagne même.
93
La Convention
est le premier avatar du peuple.
C'est par la Convention
que s'ouvrit
la grande page nouvelle
et que l'avenir d'aujourd'hui
commença.
Lieux immenses.
Tous les types, humains,
inhumains et surhumains, étaient là.
Amas épiques
d'antagonismes.
Fournaises, mais forges.
Dans cette cuve
où bouillonnait la terreur,
le progrès fermentait.
La Convention
promulguait le grand axiome.
La liberté du citoyen
finit
où la liberté d'un autre citoyen
commence.
Ce qui résume en deux lignes
toute l'associabilité
humaine.
Elle flétrissait la traite
des Noirs. Elle abolissait
l'esclavage. Elle proclamait
la solidarité civique.
Elle décrétait l'éducation
gratuite.
En même temps que nationale,
elle était cosmopolite.
Des onze mille
deux cent dix décrets qui sont sortis
de la Convention, un tiers
a un but politique,
les deux tiers
ont un but humain.
Après quatre-vingts ans
écoulés, chaque fois que devant
la pensée d'un homme,
quel qu'il soit, historien
ou philosophe, la Convention
apparaît, cet homme
s'arrête
et médite.
Impossible de ne
pas être attentif
à ce grand passage d'ombre.
La grande chose
de la démocratie,
c'est la solidarité.
Nul de nous
n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit
à lui. Ma vie
est la vôtre.
Votre vie est la mienne.
Vous vivez
ce que je vis.
La destinée
est une.
Quelquefois, comme vous,
je chante
un chant amer.
Je suis un guide
échoué, qui ne s'est pas
trompé, mais qui a son boy,
à qui la boussole
donne raison,
et à qui l'ouragan donne tort,
qui a en lui
la quantité de certitude que
produit la catastrophe traversée,
et qui a le droit
de parler au pilote
avec l'autorité du naufragé.
Combattons,
recommençons,
persévérons,
avec cette pensée
que la haute mer se prolonge au-delà
de la vue humaine,
que même hors de la vie
est l'immense navigation
continue, et qu'un jour
nous constaterons
la ressemblance de l'océan,
où sont les vagues,
et de la tombe,
où sont les arbres.
