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++++++++++++++++++++ Entre 1885 et 1908, le roi des Belges Léopold II règne personnellement sur un territoire immense d’Afrique centrale : l’État Indépendant du Congo. Animé par la seule perspective de s’enrichir, son entreprise est dans un premier temps un échec financier. L’explosion de la demande mondiale en caoutchouc au milieu des années 1890 change la donne. Afin que l’état devienne rentable, les populations sont asservies et de nombreuses atrocités sont commises, dont la plus choquante est la pratique des mains coupées. Revenons sur l’histoire tragique de l’État Indépendant du Congo.
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-Adam Hochschild, Les fantômes du Congo, Tallandier, 2019 -David van Reybrouck. Congo, une histoire, Actes Sud, 2012 -Bernard Lugan, Histoire de l’Afrique : des origines à nos jours, Ellipses, 2020 -Bernard Lugan, Atlas historique de l’Afrique, Edition du Rocher, 2018
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00:00 - Introduction 01:27 – Partenariat CyberGhost VPN 03:24 – L’exploration de l’Afrique 06:56 – Les manœuvres de Léopold II au Congo 10:55 – Les 1ères années de l’État Indépendant du Congo 14:58 – Les exactions perpétrées sous Léopold II 18:56 – Critiques internationales des atrocités 24:08 – Outro
Irlande. 1887. John Dunlop, vétérinaire, observe son fils faire du tricycle,
et réfléchi à un moyen d’amortir les chocs causés par des pneus rigides sur
les rues pavées de Belfast. En se servant de feuilles de caoutchouc,
il confectionne un cylindre élastique qu’il remplit d’air. Le pneumatique à chambre à
air est né. C’est une révolution. Au départ utilisé dans le cyclisme, son invention est
reprise par l’industrie automobile naissante. La demande mondiale en caoutchouc explose.
L’arbre qui fournit le précieux latex se trouve en Asie, en Amérique du Sud, et surtout en Afrique,
notamment au Congo, où règne alors le roi des Belges Léopold II. Son entreprise coloniale est
déficitaire depuis qu’il a récupéré ce vaste territoire, grand comme 4 fois la France.
Le boom du caoutchouc est une opportunité qu’il saisit immédiatement, et pour augmenter
la production et les profits, ordres sont données d’utiliser les populations locales
pour effectuer la récolte. L’asservissement des habitants, déjà bien entamé depuis le début de
son règne au Congo en 1885, prend une nouvelle tournure. Pour mettre les villageois au pas,
la terreur s’abat sur le territoire. Parmi les nombreuses exactions commises, la pratique des
mains coupées est sans doute la plus connue. Elle ira jusqu‘à choquer le monde occidental,
au point de pousser Léopold II à céder son entreprise coloniale. Revenons sur la tragique
histoire des trophées sanglants du Congo, et demandons-nous pourquoi la politique coloniale
menée par Léopold II fut sans doute l’une des plus violentes exercée en Afrique durant cette période.
Avant de revenir sur l’histoire de l’état indépendant du Congo,
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et revenons à notre sujet : les exactions commises au Congo sous le règne de Léopold II.
Pendant des siècles, le continent africain est une terre de mystères et de superstitions
pour les européens. Peu osent s’aventurer à travers le brulant Sahara et au-delà des îles
Canaries, la « Mer des Ténèbres », une région de terreur absolue, où les eaux bouillonnent et les
monstres marins avalent les navires selon les légendes. Au XVe. siècle, les portugais mettent
au point la caravelle, vaisseau rapide à coque haute qui permet d’affronter la
haute-mer mais aussi de manœuvrer le long du littoral. Sous l’impulsion des rois portugais,
qui cherchent à contourner le continent pour rejoindre les Indes et importer des épices,
les côtes de l’Afrique se révèlent au grès d’audacieuses expéditions. En 1483,
le navigateur Diogo Cão découvre l’embouchure d’un immense fleuve. Un pilier de pierre est
érigé au nom du roi portugais. Persuadé qu’en remontant le fleuve, il pourrait retrouver
le royaume du prêtre Jean, une contrée mythique de l’imaginaire médiéval, Diogo Cão s’aventure dans
les terres. Il rencontre le souverain du royaume du Kongo, avec qui les rapports sont pacifiques,
et qui va jusqu’à se convertir au christianisme. Diogo Cao donne alors le nom de Congo au fleuve.
Avec la découverte des Amériques, le commerce d’esclave et la traite des noirs se met en
place. Les européens se contentent d’établir des comptoirs le long du littoral. Ils achètent
les esclaves à des intermédiaires africains qui razzient les tribus pour les revendre. Le
continent se dépeuple et les guerres font rage entre de nombreux royaumes. L’abandon progressif
de la traite atlantique fait évoluer le rapport des européens au « continent noir » comme ils le
surnomment. Un grand mouvement d’exploration de l’intérieur du continent, débute. Les objectifs
sont nombreux : scientifiques, cartographier les terres africaines ; religieux : christianiser
le continent, et surtout commerciaux, trouver des matières premières de valeurs.
Le grand mystère qui fascine les européens et qui va orienter de nombreuses explorations est alors
la découverte des sources du Nil. De nombreux explorateurs partent à sa recherche dans des
expéditions souvent mortelles dues au climat et aux maladies. L’intérieur du continent se
révèle peu à peu. David Livingstone, premier européen à avoir observé les chutes Victoria,
s’aventure dans la région du Lac Tanganyika et disparait mystérieusement en 1869. Le gouvernement
britannique refusant de rechercher l’explorateur, le New York Herald finance une opération de
sauvetage. A la tête de cette mission, Henry Morton Stanley, un correspondant du journal
ambitieux et aventureux qui a déjà couvert des sujets en Afrique. Parti avec 190 hommes,
Stanley écume la région pendant un an avant de retrouver Livingstone au Lac Tanganyika.
Ses nombreuses dépêches envoyées au journal tiennent le public en haleine et auréolent Stanley
de gloire. Son livre, « Comment j’ai retrouvé Livingstone » est un immense succès. Il repart en
1874 et entame la descente de l’immense fleuve que les africains nomment Lualaba. Les 300 derniers
kilomètres sont les plus difficiles : le fleuve comporte 32 immenses chutes d’eau, charriant des
vagues de plus de 12 mètres, qu’il faut contourner par la terre, à travers des chemins recouverts de
jungle et parsemés de falaises et de ravins. Stanley parvient à relier la côte Atlantique
et réussi ainsi la traversée du continent d’est en ouest. C’est un exploit historique. Stanley conclu
que le fleuve Lualaba est en réalité le Congo, et qu’il ne s’agit pas de la source du Nil comme le
pensais Livingstone. Les nombreux relevés qu’il réalise ouvrent de nouvelles perspectives pour
les européens. A Bruxelles, le roi des Belges Léopold II suit cette aventure de très près,
et y entrevoit le moyen d’accomplir le rêve qu’il caresse depuis des années.
Après la révolution de 1830, la Belgique devient indépendante et
se dote d’une monarchie constitutionnelle. En 1865, Léopold 2 accède au trône. Ambitieux,
il nourrit un certain complexe d’infériorité, entouré par la France et une puissante
nation allemande en construction. Son regard se porte vers l’étranger. Il voyage et
s’inspire des colonies portugaises, britanniques ou néerlandaises implantées en Amérique ou en
Asie. Il est fasciné par le monde des affaires et cherche avant tout l’enrichissement,
afin de répondre à son désir de constructions monumentales en Belgique. Léopold 2 est persuadé
que le pays doit se doter d’une colonie. Mais l’opinion publique et le parlement belge ne
partagent pas ses vues. Particulièrement rusé et diplomate, il va user de nombreux artifices pour
obtenir en moins de 10 ans la souveraineté sur une grande partie de l’Afrique centrale. Il organise
tout d’abord une grande conférence géographique à Bruxelles en 1876, réunissant de nombreux
explorateurs et géographes et qui aboutit à la création de l’Association Internationale
Africaine. Présidée par le roi lui-même, l’Association affiche des buts soi-disant
scientifiques et philanthropiques. Il se drape de vertu
morale, et désire stopper la traite afro-arabe qui sévit sur la côte est, notamment à Zanzibar.
Il emporte ainsi l’adhésion de l’opinion. En réalité, les ambitions de Léopold sont
toutes autres. Il se sert de l’Association pour prendre possession du bassin du Congo secrètement,
et pour l’aider dans sa tâche, il embauche le grand connaisseur de ce territoire : Stanley.
En 1879, Léopold créée l’Association internationale du Congo pour atteindre ses
buts et dissimuler ses ambitions sous un vernis humaniste. Les objectifs donnés à Stanley doivent
rester secrets pour ne pas froisser l’opinion ni exciter les puissances rivales : l’explorateur
doit tracer des routes, étudier la faisabilité d’une ligne de chemin de fer, évaluer les
ressources du territoire, implanter des comptoirs commerciaux tout le long du fleuve et faire signer
aux tribus locales des traités, par lesquels elles cèdent leurs terres à Léopold II. Stanley
est l’homme parfait pour cette expédition : violent, cynique, il déteste les populations
africaines qu’il considère inférieures, et n’hésite pas à les réduire en esclavage pour
construire les premières routes. Sa brutalité lui vaut un surnom : « Casse-Pierre ». En 5 ans,
Stanley parvient à faire flotter le drapeau de l’Association internationale du Congo tout le
long du fleuve, en dupant les chefs tribaux ou en les soumettant par la force. Le drapeau, une étoile
d’or sur fond bleu, est censée représenter l’espoir dans les ténèbres. Parallèlement,
les français plantent leur drapeau au nord du fleuve et les portugais revendiquent les 2
rives du Congo, se souvenant opportunément du premier pilier posé au XVe. siècle.
La ruée vers l’Afrique commence à créer des tensions. En 1884, Bismarck convoque
une conférence à Berlin afin que les grandes puissances se partagent l’Afrique pacifiquement.
Très habile diplomatiquement, Léopold envoi des émissaires aux Etats-Unis et en Allemagne afin
de convaincre de l’intérêt de lui confier l’administration du Congo. Il propose à
la France un droit de préférence en cas de vente du territoire. Fort de ces soutiens,
Léopold II parvient à convaincre les participants de la Conférence de lui confier un nouvel état
contre quelques engagements, dont le plus important et la liberté totale du
commerce. Aucun droit de douanes ne pourra être pratiquer envers les marchands européens. Le roi
s’y engage et reçoit le territoire dont il a toujours rêvé. Les grandes puissances voient
ce nouvel état comme une sorte de colonie internationale sous l’égide du roi belge,
une zone tampon entre les différentes zones d’influence. Le Parlement belge autorise Léopold
II à devenir le souverain du nouvel état, mais à titre personnel. Le gouvernement ne
se mêlera donc pas de l’administration du Congo et les finances seront séparées de celles de la
Belgique. Léopold II transforme l’Association internationale
du Congo en Etat Indépendant du Congo le 29 mai 1885. Il est désormais le souverain d’un
territoire de plus de 2,5 millions de km2 et va pouvoir assouvir ses ambitions commerciales.
Aussitôt, toutes les terres vacantes sont déclarées propriétés du roi. Léopold réclame
un droit sur absolument tout ce qui peut être récolté, mêmes dans les villages. Il établit
la capitale à Boma et envoi des troupes et des administrateurs mettre en place sa politique.
Des richesses du pays, l’ivoire est le plus rare et le plus cher. Prélevé sur les éléphants au
cœur du bassin du Congo, il sert à fabriquer des manches de couteau, des touches de piano,
des queues de billards, des peignes ou ironiquement, des fausses dents. L’ivoire
se revend à prix d’or en Europe. Mais pour être rentable et acheminer la marchandise sur la côte,
le Congo doit se doter d’un réseau de transport efficace. Le large réseau fluvial du pays sert
de moyen de transport principal. Mais dans un premier temps, il est nécessaire d’acheminer
des bateaux à vapeur en pièces détachées jusqu’à l’embouchure du fleuve, puis de les transporter à
travers la jungle pour ensuite remonter le bateau pièces par pièces. Sur la partie ou s’enchainent
les rapides et les chutes d’eau, un chantier de chemin de fer est lancé en 1890. Il mettra
8 ans à être opérationnel. En attendant, il faut porter les cargaisons –vivres, armes,
pièces des vapeurs à l’aller et ivoire au retour - à travers la jungle hostile. Ce travail de forçat
est exécuté par des populations autochtones qui sont au départ recrutées, mais rapidement
enlevées et forcées au travail. Ces caravanes, composées parfois de plus de 3000 hommes,
femmes et enfants, sont soumis à une discipline de fer où le taux de mortalité est effrayant.
Pour faire régner l’ordre, Léopold crée la Force Publique, dont les membres sont
recrutés ou enlevés parmi les tribus mais aussi achetés à des marchands d’esclaves.
Ces soldats sont encadrés par des officiers belges et européens. Armes et subsides sont
envoyés depuis la Belgique, dans le plus grand secret. Avec l’aide de la Force Publique,
les officiers et fonctionnaires, attirés au Congo par appât du gain et évoluant dans un état
embryonnaire ou la justice n’existe pas, expriment une violence brutale envers les habitants,
d’autant qu’ils sont rémunérés au prorata des kilos d’ivoire qu’ils ramènent. L’instrument de
terreur est la chicotte, une lanière tressée en cuire d’hippopotame. Son utilisation peut être
mortelle. Les colons l’utilisent pour punir toutes dérives, mutineries ou désertions,
mais aussi accélérer les cadences des porteurs et frapper ceux qui s’effondrent,
souvent victime de malnutrition et d’épuisement. L’arbitraire règne. Les officiers exécutent
rarement la sentence eux-mêmes, et délèguent l’administration de la chicotte aux membres
de la force publique, créant une distance symbolique entre le peine et son exécution.
Des villages entiers sont razziés, les femmes emprisonnées. Certaines sont prises comme
concubines par les fonctionnaires qui vont jusqu’à se constituer des harems.
Les enfants sont parfois enlevés et placés dans des orphelinats gérés par des missionnaires
catholiques, qui les éduquent à coup de chicotte. Malgré ses efforts pour être rentable à travers
l’asservissement de la population, l’entreprise du Congo est un gouffre financier pour Léopold II.
Au bord de la ruine, le roi des Belges est obligé de se tourner vers le Parlement pour renflouer
ses caisses, contrairement à ses promesses initiales. Plusieurs prêts lui sont accordés.
De grandes concessions sont confiées en 1891 à des sociétés privées chargées d’y exploiter
les matières premières. Léopold capte 50% des bénéfices sur les transactions commerciales. Les
droits de douane sont rétablis, violant ainsi les termes de la Conférence de Berlin. Au milieu des
années 1890, un tournant majeur se produit. Suite à l’invention du pneumatique par John Dunlop, la
demande en caoutchouc explose. Le Congo regorge de ce « bois qui pleure » comme on le surnomme,
qui contient la matière première nécessaire à la fabrication de chambre à air et de pneus mais
aussi de fils électriques, d’isolants ou de joints d’étanchéité. L’exportation du caoutchouc passe de
130 tonnes par an en 1890 à 5900 tonnes en 1903. A partir de 1896, l’entreprise du Congo devient
rentable, et l’inauguration en 1898 du chemin de fer Matadi-Léopoldville accélère encore ce
mouvement. Léopold devient incroyablement riche et entreprend la construction de nombreux monuments
à sa gloire dans toute la Belgique. Parallèlement, la terreur s’abat sur les populations congolaises.
La sève du caoutchouc est issue d’une liane qui s’enroule autour d’un arbre, qui peut
atteindre jusqu’à 30 mètres. Une légère incision permet de faire couler la sève goutte à goutte
dans un bac, mais le processus est long. L’autre méthode consiste à fendre profondément le bois,
ce qui permet d’obtenir la sève rapidement, mais tue la liane. La récolte est pénible,
douloureuse physiquement, voire mortelle lorsqu’il faut escalader les arbres après des pluies
diluviennes. Le travail forcé s’érige en modèle pour les officiers et fonctionnaires qui touchent
une part conséquente des bénéfices en fonction de leur rendement. Pour soumettre les populations,
plusieurs méthodes brutales sont appliquées. La prise d’otage est la première d’entre-elle : le
village est pillé intégralement et les femmes sont emprisonnées en attendant que les hommes
du village ramènent la quantité de caoutchouc imposée. Sous-nourris, violées et souffrant de
maladies, une première hécatombe s’opère dans les prisons et sur les lieux de récoltes. La
deuxième méthode consiste à s’appuyer sur la force publique pour faire régner un climat de terreur.
Si un village ne se soumet pas, les soldats sont autorisés à exterminer la population afin
que la nouvelle se répande dans la région. Mais les officiers européens sont méfiants. Ils veulent
une preuve que les soldats ont bien utiliser leurs balles pour abattre les récalcitrants.
Ils pourraient se servir des munitions pour braconner ou pire, pour organiser une mutinerie.
Les munitions sont donc comptées : une cartouche signifie la mort d’un homme, et pour le prouver,
il faut ramener la main coupée de cet homme. Si les soldats de la Force Publique pour la plupart
enrôlés de forces ramènent beaucoup de mains, ils peuvent voir la durée de leur service diminuer.
Aussitôt, les exactions se multiplient sur tout le territoire. C’est à celui qui ramènera le plus
de mains coupées. Mais d’autres parties sont aussi acceptées : les hommes sont émasculés, les têtes,
les nez et les pieds coupés. On va jusqu’à fumer les sanglants trophées pour mieux les conservées,
et les soldats de la Force Publique les transportent par paniers entiers.
La pratique des mains coupées s’inscrit dans un histoire plus longue, implantées dans certaines
cultures africaines, notamment chez les royaumes esclavagistes afro-arabes, et qui
vise à terroriser les populations. Cette fois, les exactions sont quasi-institutionnalisées,
et vise la rentabilité, avec des quotas de production élevés et la volonté d’économiser
les munitions. Rapidement, ce ne sont plus sur les cadavres que les mains sont prélevées
mais sur des personnes bien vivantes. La Force Publique, mais aussi des tribus qui
s’associent à l’état pour ne pas être elles-mêmes victimes de cette fureur, quadrillent la forêt
tropicale et commettent des atrocités sous le regard bienveillant des fonctionnaires belges,
dont certains prennent un malin plaisir à organiser des massacres. Léon Fiévez, le « Diable
de l’Equateur » incendie jusqu’à 160 villages ou s’amuse à noyer une dizaine d’homme dans un filet
de pêche ; Léon Rom s’amuse à tirer au hasard sur des prisonniers depuis le perron du comptoir
commercial de Stanley Fall, lieu où il expose les crânes de ses victimes. Loin d’être inquiétés,
ces hommes sont même encouragés par Léopold II à poursuivre leur efficace administration
du territoire. Seule la récolte de caoutchouc compte, qu’importe les moyens pour y parvenir.
Cette comptabilité macabre des mains coupées est liée à la peur des autorités de voir les
membres de la Force Publique se révolter. Tout part d’un conflit opposant les esclavagistes
arabo-swahilis aux troupes de Léopold II en 1892. Une guerre sanglante qui se termine
par une victoire belge. De nombreux guerriers rejoignent alors la Force Publique pour échapper
à des peines infamantes. Mais ces nouveaux soldats se révoltent à plusieurs reprises
après l’exécution de certains de leurs chefs. Les révoltes des Batetela – des mutineries en réalité,
ont rappelé aux belges que si le nombre n’est pas de leur côté, leur avance technologique et
l’utilisation de la terreur sont leurs principales armes. Léopold II
fait de ces évènements une grande victoire de la civilisation contre la barbarie des africains. Il
se donne le beau rôle, mais parallèlement, les crimes commis au Congo commencent à
être relatés par la presse et indignent l’Europe. Une guerre médiatique s’ouvre.
Les premiers témoignages des atrocités commises au Congo interviennent dès les premières années
de l’Etat indépendant. Dès 1891, le pasteur afro-américain George Washington Williams
voyage au Congo et parvient à s’entretenir avec de nombreuses personnes subissant le travail
forcé. Il écrit une lettre ouverte à Léopold II, lui rappelant que les crimes commis le sont en
son nom, et qu’il est de fait responsable des exactions. Le roi réfute et lance une campagne
de presse pour discréditer Williams. Au même moment, un jeune auteur polonais arrive au Congo,
souhaitant constater par lui-même le caractère « noble » et « civilisateur » promis par Léopold.
Joseph Conrad écume le fleuve pendant 6 mois, et la brutalité qui règne l’horrifie. Il en
tire un livre publié 8 ans plus tard, fictionnel certes, mais avec un fort ancrage historique et
autobiographique. « Au cœur des ténèbres » est un immense succès. L’histoire de ce jeune officier
qui doit renouer le contact avec le directeur devenu fou d’un comptoir au cœur de la jungle,
sonde les tréfonds de l’âme humaine. En 1979, F.F Coppola dans Apocalypse Now,
transposera la même histoire dans le contexte de la guerre du Vietnam.
Entre 1895 et 1903, toute une série de témoignage de missionnaires, de membres des concessions ou
d’officiers, dénoncent les crimes commis et sont publiés dans de nombreux journaux américains et
européens. Un homme fait de la lutte contre les injustices au Congo le but de sa vie : Edmund
Morel. Il crée un hebdomadaire, le West African Mail, qui décortique avec une grande précision
le système économique de l’état indépendant. Les secrets de Léopold II sont affichés au grand jour,
ses liens avec les armateurs anglais qui convoient les armes, l’application des droits de douane
théoriquement interdits sur le territoire, les formulaires liés au prises d’otages à remplir
par les fonctionnaires, les circulaires secrètes détaillant les primes pour le recrutement des
soldats de la Force Publique… tout y passe. Il étaye ses dires par de nombreuses photos et
documents. Léopold II réagit et lancent de grandes campagnes de presse pour se défendre, dépensant
sans compter pour acheter des journalistes sans grandes consciences morales. Il crée une
« Commission pour la protection des indigènes », demande la condamnation de quelques fonctionnaires
zélés pour l’exemple, mais rien n’y fait : l’indignation en occident est totale. L’Angleterre
prend la tête de la contestation internationale et commande un rapport au diplomate Roger Casement.
D’une longueur de 40 pages, suivis de 20 pages de témoignages de populations suppliciées,
de fonctionnaires ou de missionnaires, le rapport Casement fait l’effet d’une bombe.
Une note est envoyée à toutes les puissances signataires de l’Acte de Berlin de 1885 et
confirme les témoignages sur les exactions qui ont fuité dans la presse. Sous pression,
Léopold II est contraint d’accepter la création d’une commission d’enquête internationale. Le
rapport publié en 1905 critique dans son ensemble la gestion du Congo. Malgré la pression de plus
en plus forte, Léopold ne lâche rien : il verrouille la publication du rapport Casement,
qui ne sera rendu public qu’en 1985, et sollicite à nouveau la presse. L’erreur
qui lui sera fatale se déroule outre-Atlantique : un avocat révèle qu’il est payé pour mener
une campagne de lobbying en faveur de Léopold auprès des membres du Congrès.
La presse américaine crie au scandale, et attaque sévèrement le souverain belge. Cette fois,
la situation est intenable pour Léopold. Même si dans son testament, le roi souhaitait faire don à
la Belgique de l’Etat Indépendant du Congo, le Parlement parvient à obtenir la cession
du territoire en 1908, un an avant la mort du souverain. Des cérémonies sont organisées à Boma
pour officialiser le changement de propriétaire. Désormais, le territoire est appelé Congo belge.
Fonctionnaires et Force Publique sont maintenus sur place, et l’administration s’efforce d’effacer
la terrible image laissée par Léopold. Même si le travail forcé est interdit pour le caoutchouc,
il est autorisé pour la construction du chemin de fer. Un système colonial paternaliste et
discriminatoire se met en place, mais sans commune mesure avec les années précédentes.
Le bilan humain pour la période qui s’étend de 1885 à 1908 est encore sujet à de nombreux
débats. Les chiffres varient de 2 à 10 millions de morts. Car au-delà de la spectaculaire affaire
des mains coupées qui a marqué l’opinion, la mort a trouvé des chemins bien différents. Le travail
forcé et l’emprisonnement des femmes, combinés aux pillages des villages, ont empêchés toutes
cultures de la terre pour la subsistance des populations. La famine s’est ensuite combinée
à de nombreuses maladies liées aux déplacements forcés et aux conditions de vie épouvantables.
La maladie du sommeil et la variole ont fait des ravages. Meurtres, exactions, famines et maladies
ont fait fortement chuté le taux de natalité. C’est une véritable saignée démographique qui
marque le passage de Léopold au Congo, bien qu’il n’y ait jamais mis les pieds. Le débat est encore
aujourd’hui très vif en Belgique, où les statues de Léopold sont régulièrement vandalisées. Même
si le roi des Belges Philippe a exprimé ses profonds regrets au gouvernement congolais,
l’état refuse encore officiellement de présenter ses excuses. Pour beaucoup, l’expérience de l’État
indépendant du Congo n’est qu’une aventure personnelle de Léopold, dans laquel, comme
l’écrit Roger Casement en 1900 « la racine du mal se trouve dans le fait que le gouvernement du
Congo est avant tout un trust commercial, que tout le reste y est subordonné à la volupté du gain… ».
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