Il est loin, le temps de l’entraîneur aux multiples fonctions ! Désormais, un sportif de haut niveau est entouré de toute une équipe : nutritionniste, coach mental, accompagnateur socio-professionnel, entraîneur physique… Une évolution qui reflète la place croissante de la science dans le domaine sportif. Le point de vue de Matthieu Delalandre, sociologue du sport à l’université Gustave-Eiffel (Marne-la-Vallée).
Réalisation : Barbara Vignaux Production : Universcience 2024
On peut dater à peu près l'utilisation de la science
à des fins de performance aux environs des années 30.
En Allemagne, en U.R.S.S certainement,
après en Grande-Bretagne, aux États-Unis.
À partir des années 60, on va voir une expansion
des usages de la science pour le sport de haut niveau.
Auparavant, la science était aussi convoquée
pour étudier la performance,
mais on était plutôt dans le registre
de l'étude, de la curiosité.
On étudiait le sportif comme une sorte de merveille,
comme un phénomène qu'on essayait de comprendre
et non pas dans une logique d'amélioration.
C'est vraiment à partir des années 30,
et après, à partir des années 60,
que va se faire la bascule.
Certaines disciplines ont été concernées plutôt que d'autres.
L'athlétisme, la natation notamment.
Alors pourquoi ?
Parce que dans ces disciplines,
la performance dépend étroitement
d'un ensemble de facteurs
qui sont essentiellement physiologiques, mécaniques,
qui sont plus facilement quantifiables
par rapport à d'autres disciplines sportives
comme les sports collectifs par exemple.
Je peux vous donner un contre-exemple.
Dans les années 70 par exemple,
une théorie qui était assez en vogue
et qui avait été développée par des cardiologues,
c'était ce qu'on appelait la théorie "paroi cavité".
On avait constaté sur la base d'observations médicales,
que les gens qui avaient un cœur
assez développé en cavité,
c'est à dire que le cœur peut pomper beaucoup de sang,
ces gens mouraient plus tard que des gens
dont les cavités cardiaques étaient plus réduites,
et surtout des gens qui avaient
des parois du cœur qui étaient épaisses.
Sur la base de ces observations médicales,
on en avait déduit qu'il fallait orienter l'entraînement,
de façon à ce que le cœur se développe en cavité.
C'était plutôt des entraînements de type endurance.
On en arrivait à prescrire
certaines formes d'entraînement,
notamment en endurance,
pour des sportifs pour lesquels
ce n'était pas du tout déterminant dans la performance,
ce qui était un peu aberrant.
Et on s'en est rendu compte par la suite.
Ces travaux là ont été contredits
par les travaux scandinaves et anglo-saxons en physiologie,
qui se sont développés par la suite.
Si on prend l'histoire des sciences de la performance,
il y a énormément de travaux qui ont conduit
à des améliorations, des performances.
Que ce soit des travaux en physiologie, en mécanique,
en psychologie, etc.
On peut évoquer par exemple
les travaux menés sur la fatigue
qui permettent de détecter les cas de surentraînement
avant qu'ils n'aient des effets trop délétères
chez des athlètes spécialisés en endurance par exemple.
Si je devais choisir un domaine,
ce serait certainement l'évolution du matériel
qui a impacté énormément de disciplines sportives.
On peut penser au ski.
Il y a des essais en soufflerie pour tester le matériel.
On peut penser au cyclisme avec l'évolution des matériaux
sur les cadres de vélo,
le travail sur le profilage des casques, etc.
Attention, il n'y a pas non plus
que la recherche, que la science.
On a toujours cette idée
de l'entraînement toujours plus scientifique.
L'entraînement, c'est de l'artisanat,
c'est du bricolage,
c'est gérer de l'humain, un environnement social.
Avec mes collègues,
nous avons interrogé un entraîneur
il y a quelques années qui nous disait :
"si vous voulez savoir si un lieu est vraiment
consacré à la performance de façon efficace,
vous regardez les alèses.
Si les alèses sont en plastique,
les athlètes dormiront mal, ils seront fatigués,
ils ne pourront pas s'entraîner correctement
et produire leur performance maximale".
Ça paraît trivial, mais ça montre à quel point
des choses extrêmement pragmatiques
ont un impact considérable sur la performance.
Ça relativise un peu ce qu'on peut aller chercher
à grappiller avec la recherche sur la performance.
En une cinquantaine d'années,
le métier d'entraîneur a considérablement évolué.
On était auparavant
sur un profil d'entraîneur technicien,
dans le sens où l'ensemble
de la préparation sportive était contenu
dans la préparation technique de la discipline.
Il n'y avait pas de préparateur physique
dissocié de l'entraîneur.
C'est l'entraîneur qui faisait la préparation physique.
Il n'y avait pas forcément de préparation mentale.
L'entraîneur gérait tout.
Aujourd'hui,
l'entraîneur gère, manage une équipe.
D'ailleurs, dans un certain nombre de fédérations,
le titre d'entraîneur, c'est manager de la performance.
Ils sont entourés d'un réseau,
d'un ensemble de personnes.
Des entraîneurs adjoints, des kinésithérapeutes,
des médecins, des experts scientifiques,
des responsables de suivi socioprofessionnel, etc.
Ils se retrouvent à manager une équipe,
à gérer un ensemble de personnes
autour de l'athlète
pour produire de la performance.
Quand les chercheurs font une recherche,
les résultats passent à la moulinette de la vulgarisation.
À la fin, il en reste un truc un peu caricatural.
Quand vous avez un chercheur qui vous dit :
"dans telles conditions, le travail, les étirements
ne permettent ni d'augmenter la force,
n'ont pas d'effet sur les courbatures
et ne réduisent pas les blessures",
mes étudiants arrivent et disent : "il ne faut pas s'étirer".
On n'a pas dit ça, on a dit que les étirements
diminuaient la force à court terme,
dans le cas d'une séance,
ne diminuaient pas les courbatures.
Maintenant, si tu veux être souple,
il faut t'étirer bien entendu.
Il y a des techniques qui sont éprouvées.
En fait non, au niveau scientifique,
si on regarde les entraîneurs experts,
il y a un consensus.