Quelque part au Nord de l’Islande, une petite fille voit débarquer sur une grève un ours polaire épuisé de fatigue. ✋Les plus beaux documentaires animaliers ? Ils sont ICI 👉https://bit.ly/2XBe3RZ 👈Abonnez vous 🙏
Que fait-il là, si loin de son milieu naturel ? Comment a-t-il pu nager jusqu’aux côtes islandaises ? S’est-il volontairement exilé du grand nord groenlandais en raison de la fonte des banquises ? L’animal est abattu par balle. Deux autres suivront en quelques semaines et connaîtront le même sort tragique. Preuve du réchauffement climatique global ?
Un chercheur éminent, Mitch Taylor, s’oppose à cette idée. Selon lui, au contraire, la réduction de la banquise pourrait améliorer la condition des ours. De l’Alaska aux grand nord canadien, nous partons à la recherche de la vérité.
Auteur : Frédéric Lepage, Guillaume Bernard Réalisation : Penny Lee Colbourne, Harold Arsenault Musique : Leon Aronson
Parce qu’il occupe un écosystème où se joue l’avenir de la Terre, l’ours polaire est un
symbole. Aujourd’hui, vingt à vingt cinq mille ours polaires se répartissent entre dix-neuf
populations. La moitié d’entre elles déclinent. Les experts affirment qu’en 2050, un tiers des
ours polaires auront disparu. Pourtant, l’animal résiste. Sa bataille pour survivre est sans doute
la plus grande jamais livrée entre les forces de l’adaptation et celles de l’extinction.
Où va l’ours polaire ? Selon l’Union Mondiale pour la Nature, qui classifie le degré de fragilité
des espèces, il n’est encore considéré que comme « vulnérable ». Cette étape précède
le « danger d’extinction ». Pour d’autres, il est déjà en péril grave car les banquises,
désormais, tremblent et se fissurent sous ses pas. L’ours polaire fut jadis nommé « Ursus maritimus
» en raison de son extrême adaptation au milieu maritime. Il peut nager à 8 kilomètres à l’heure
et plonger à une profondeur de huit mètres… Cependant, ce matin de printemps, au large des
côtes islandaises, le voyage extraordinaire d’un mâle va stupéfier la communauté internationale.
Ce jour-là, près de la petite ville de Skagafjördur au Nord de l’Islande,
des policiers filent vers la zone côtière. Ils ont été appelés à l’aide : un ours polaire
rôderait dans les parages. Or, il n’existe pas de population d’ours polaire en Islande !
Pourtant, l’ours est bien là. Un fermier l’a observé, avant de rameuter ses voisins… Quand
la police arrive, l’intrus a déjà provoqué des embouteillages sur la petite route côtière.
Le premier appel que nous avons reçu provenait des habitants
de Skagafjördur. Ils nous demandaient s’il s’agissait bien d’un ours polaire.
Après 6 ou 7 appels du même genre, nous avons décidé d’aller sur place et avons
vu l’ours. Il y avait déjà une centaine de personnes qui observaient la situation.
La présence incongrue d’un ours polaire sur le sol islandais inquiète. Et si l’animal
devenait dangereux ? Des hommes armés sont envoyés sur les lieux.
L’officier de police Stefansson et le directeur du centre de recherches sur la nature Samudson
arrivent bientôt. Il leur incombe de prendre les décisions adéquates dans cette situation de crise.
C’était plutôt une chose effrayante à voir. Il y avait beaucoup de monde
en train de regarder et puis l’ours a commencé à se déplacer vers la foule.
A ce moment, nous ne savions pas vraiment quoi faire. Fallait-il le
sauver ou l’abattre ? Nous attendions les ordres du ministère de l’Environnement.
Faire venir un produit anesthésiant vétérinaire prendrait 24 heures. Du
point de vue des autorités, il n’y a qu’une décision possible : la pire…
L’impact de ces événements sur l’opinion publique est terrible. Mais les autorités
se défendent : avaient-elles le choix ? Comment auraient-elles pu
se préparer à un événement aussi improbable ? D’ailleurs, pourquoi un ours polaire a-t-il
quitté les territoires normalement dévolus à son espèce, et nagé sur des centaines de kilomètres
pour arriver sur une côte islandaise ? A cette question, chacun répond : réchauffement
climatique. L’ours polaire de Skagafjördur est forcément l’un des
premiers réfugiés climatiques des temps modernes ! Depuis des décennies, les ours polaires subissent
de plein fouet le réchauffement climatique dénoncé par la majorité des experts. Sur le continent,
une fonte des glaces chaque année plus précoce révèle sous leur pas le sol herbeux et rocailleux.
Plus loin à l’horizon, ce sont les banquises qui s’amincissent. Depuis huit cents ans,
l’épaisseur de la banquise n’a jamais été aussi faible qu’à la
fin des années 2000. Les glaces semblent fondre inexorablement…
La révolution climatique oblige les ours polaires à s’adapter à un environnement
dont le réchauffement transforme toutes les composantes : cycles végétaux,
flux migratoires, disponibilité des proies et de la nourriture…
Sur ces glaces qui se désagrègent lentement, mollement, on peut imaginer qu’un ours
désemparé se laisse porter jusqu'au large, sente se dérober sous ses pas
les glaces délitées et se retrouve damné : nager, nager et nager encore… ou périr.
10 ans d’évolution ont adapté l’ours polaire à un environnement de glaces,
et non d’herbages ou de rocailles. Sa graisse qui l’isole du froid,
sa fourrure blanche qui, normalement, se fond sur la banquise, son corps adapté à la nage,
à quoi serviraient ces avantages dans un monde sans glaces ?
A la fin du 20ème et au début du 21ème siècle,
les pôles ont connu une augmentation des températures atmosphériques deux
fois supérieure à celle du reste du monde. Un phénomène appelé « amplification polaire » qui
rend deux fois plus cruciaux les phénomènes de réchauffement climatique dans la zone
arctique. La rupture des glaces – le vêlage – se produit de manière précoce et accrue.
Depuis 1979, les images satellite permettent de connaître avec précision l’étendue de la banquise
en Arctique. Sur cette animation, l’étendue de glace est observée à la fin de l’été, lorsqu’elle
est la plus réduite. Chaque décennie, la banquise est amputée de 8% de son étendue. Entre 1980 et
2005, la banquise s’est réduite de 25%. Entre 1980 et 2007, on a noté une réduction des
glaces de 43% ! Ces chiffres rendent vraisemblable l’irruption d’un ours sur les côtes islandaises…
Un homme, Mitch Taylor, professeur à l’université de Lakehead, au Canada, conteste cette théorie. Il
étudie l’ours polaire depuis trente ans. Dans la communauté des experts, il fait figure de
rebelle. Selon lui, après trente années de réchauffement, les populations d’ours n’ont
pas subi de déclin dramatique, à l’exception de celle qui vit au sud de la mer de Beaufort. Dans
les autres zones géographiques, affirme-t-il, les populations d’ours sont stables, voire en hausse.
Les points de vue de Mitch Taylor sur le réchauffement climatique sont controversés.
Le chercheur est devenu la bête noire de ceux qui croient que la fonte des banquises compromet
irrémédiablement l’avenir de l’ours polaire… Chaque année, les images de ces ours désemparés,
errants sur un sol glacé qui se dérobe sous leur pas, frappent l’opinion publique et semble
justifier l’inquiétude des scientifiques les plus pessimistes. Le désarroi de ces animaux
préfigure-t-il notre propre destin d’hôtes d’une planète en danger ? La place de l’ours
dans notre univers émotionnel et symbolique nous fait-elle surestimer les dangers encourus par
l’espèce ? Difficile, pour les hommes du 21ème siècle, de ne pas s’identifier à ces naufragés…
Comme pour donner davantage de substance à ces angoisses, à peine deux semaines après
l’irruption d’un premier ours en Islande, un second accoste en ce mois de juin. La tragédie
se déroule cette fois près de la ville de Saudarkrokur, sur un fjord nommé Skaga.
Cette fois, les autorités ont bien tenté de capturer l’animal mais celui-ci a chargé un
groupe de journalistes arrivés sur place avant les vétérinaires. Le phénomène, toujours aussi
mystérieux, devient préoccupant… D’où viennent ces ours à la recherche de nouveaux territoires ?
Il existe 19 populations d’ours polaires. Leur aire de répartition s’étend du 60ème
parallèle – qui traverse la Baie d’Hudson, au Canada, et inclut l’Alaska, le Groenland,
le nord des pays scandinaves et de la Russie – aux banquises permanentes qui occupent le centre
de l’Arctique. Cependant, les ours vivent principalement sur la banquise saisonnière
qui se forme chaque hiver aux lisières de l’océan Arctique.
Bien que située au nord du 60ème parallèle, l’Islande ne fait pas partie du territoire
des ours polaires. Alors, d’où venaient les victimes des tragédies de juin ? L’enquête
commence… Le premier animal était un mâle, et le second une femelle. Leur squelette a été préservé.
Il ne présente aucun signe caractéristique susceptible de faire progresser les chercheurs…
Il n’en est pas de même du pelage, qui fournit l’indice le plus précieux… Sous
les membres antérieurs, à l’emplacement des aisselles, le poil a disparu,
laissant place à une zone d’ulcération. Une seule explication : les ours ont nagé
si longtemps que le frottement leur a mis les chairs à vif !
On soupçonne alors que les animaux ont pu venir du Groenland, et qu’ils ont nagé plus
de cinq cents kilomètres ! Pour avoir accompli pareil exploit, ils devaient être jeunes et dotés
d’aptitudes physiques extraordinaires. Karl Skirnisson, biologiste islandais,
se prépare à déterminer leur âge. Pour cela, le chercheur va utiliser une dent de chaque ours.
Il les découpe d’abord en lamelles très fines.
Les dents sont ensuite plongées dans des liquides colorés qui permettront,
au microscope, de mieux en visualiser la structure intime.
La ligne épaisse qui apparaît dans la partie inférieure de l’écran témoigne d’un moment
particulier de la vie de l’ours. Après avoir passé les trois premières années en compagnie
de sa mère, il a dû se séparer d’elle pour mener sa propre existence. Une production plus
importante de cément, le matériau des dents, témoigne de cette année
de stress. De même que les cercles concentriques qu’on observe sur la section d’un tronc d’arbre
nous renseignent sur son existence, chaque ligne de la structure dentaire de l’ours
équivaut à une saison. Karl Skirnisson découvre alors que l’ours mâle était âgé de 23 ans et
la femelle de 15 ans. La longévité moyenne de l’ours polaire est de xx ans. Aucun des
deux animaux n’était donc l’athlète que laissait présager leur parcours à partir du Groenland !
Les dissections ont également prouvé que la femelle a déjà donné naissance à trois petits
au moins. Deux ours vulnérables, en fin de cycle reproductif, contraints à un voyage
de plusieurs centaines de kilomètres… Soudain, ce profil évoque une autre hypothèse que celle
d’animaux chassés de leur domaine par la fonte des glaces. Et s’ils en avaient été expulsés par
des congénères plus forts qu’eux ? Chez les ours polaires la violence n’est pas rare… Se
pourrait-il qu’elle s’accroisse sur un territoire rétréci par le réchauffement climatique ?
Cette femelle accompagnée d’un petit va devoir le protéger de l’agressivité d’un jeune mâle.
Quand le mâle se redresse pour l’intimider, la femelle décide
que la meilleure défense est l’attaque et se précipite vers lui pour le tenir à distance.
Le mâle comprend qu’il n’a pas intérêt à trop s’avancer…
La femelle s’assure une fois de plus qu’il n’importunera pas l’ourson.
Elle finit par le chasser.
Il arrive parfois que de telles scènes dégénèrent et finissent par des coups de crocs et de griffes…
Depuis plus de vingt ans, installé dans son buggy-laboratoire où travaille toute une équipe,
Andrew Derocher étudie le comportement des ours polaires. Le chercheur de l’université
de l’Alberta est considéré comme l’autorité la plus légitime sur le sujet. Il est l’un des
meilleurs observateurs d’une violence qui, chez les ours, prend désormais une tournure tragique…
C’est quelque chose que nous avons déjà vu. Trois observations de cannibalisme
ont été relevées cette année au sein de cette population,. Ces observations ont été faites
par le département environnement du Canada. Ce que nous voyons ici,
se déroule au Svalbard en Norvège. Il y a une femelle adulte de ce côté et
un mâle adulte de l’autre. Et qu’est-il en train de se passer ? Voilà ce qui se passe.
Regardez ce mâle. Il est dans une piètre condition, il est efflanqué. Des animaux
désespérés font des choses désespérées. C’est pourquoi nous commençons à voir de
plus en plus de problèmes parmi les ours. Les ours cherchent de nouvelles solutions
et essaient de trouver un moyen de gérer le manque de nourriture
Un ours qui tient dans sa gueule les restes de l’ourson qu’il vient de tuer… Une pression
accrue des individus les uns sur les autres… Une nourriture raréfiée qui contraint les ours à se
disputer de maigres proies rejetées par la mer… On pourrait croire que rien ne va plus dans la
société des ours polaires. Ces désordres ont-ils forcé à l’exil les deux ours échoués en Islande ?
Pour Mitch Taylor, il ne faut pas conclure de ces phénomènes de cannibalisme que le
réchauffement climatique augmente la pression démographique sur les ours
et les pousse à des comportements anormaux. Les adolescents sont parfois ceux qui tiennent
lieu de proie. Pour un ours, un autre ours, c’est aussi de la nourriture, après tout !
Les actes de cannibalisme récemment observés ne seraient donc que des phénomènes isolés… Pour
Mitch Taylor, la société des ours fonctionne de manière à éviter les rencontres fatales.
Mères et petits se tiennent naturellement à l’écart des grands mâles, et réciproquement.
Les jeunes mâles évitent également les mères et des petits, car ils savent que les mères peuvent
être féroces. Parfois, pense Mitch Taylor, ces stratégies d’évitement spontanées échouent. Deux
individus qui ne devraient pas se croiser se rencontrent et s’affrontent. Selon lui,
ce sont de simples accidents sans lien avec le réchauffement climatique.
De toute manière, quelle population pourrait survivre si les individus s’entredévoraient ?
A en croire les observations réalisées
par Andrew Derocher, pourtant, les dérèglements se multiplient… L’état de cette femelle l’atteste.
Elle a deux beaux petits. Ils ont entre un an et un an et demi ; ils se portent raisonnablement
bien à ce stade, mais ils ont vraiment besoin de retourner sur la banquise pour se nourrir.
Et vous pouvez constater que la femelle n’a plus beaucoup de réserves de graisse.
C’est parce que l’été précoce éloigne les ours de la banquise et de leurs sources
principales de nourriture que l’état physique des animaux se dégrade…
Voici l’une des premières ourses dont je me suis occupé sur la
côte de la Baie d’Hudson. Elle porte un boîtier radio sur la tête. Et à l’époque,
nous avons pu la suivre jusque dans sa tanière. Cette année là, elle a eu des triplés ! Elle
était incroyablement grosse. Aujourd’hui, vous ne voyez plus de femelle comme elle.
Elles peuvent plus prendre autant de poids. Cette femelle pesait 450 kilos et elle a donné
naissance à des petits en pleine santé. Et là, par contraste, cette femelle photographiée en
2007. Personne n’achèterait une carne pareille ! Regardez la façon dont son dos est creusé !
Quand la banquise vient à manquer, les ours n’ont d’autre choix que de chercher
leur nourriture sur la terre ferme. Là, pas de glace à fissurer pour capturer les phoques riches
en graisses dissimulés par-dessous. Il faut se contenter, par exemple, de carcasses échouées.
Certains ours commencent à tourner le dos à la mer et à changer de régime alimentaire. Dans
le système digestif de la femelle abattue en Islande, on a trouvé des matières laissées par
la consommation d’œufs ! La preuve tangible qu’une grande mutation comportementale est à l’œuvre chez
les ours. Leur mode de vie change. Leur régime s’adapte aux modifications de l’environnement.
Par exemple, de plus en plus en plus, les ours se nourrissent de myrtilles sauvages !
L’adaptation des ours semble consolider les théories de ceux qui, comme Mitch Taylor, croient
qu’on exagère les conséquences négatives du réchauffement climatique. Pour ces biologistes,
la pénétration des rayons du soleil dans une eau dégagée de glace stimulera la croissance
du plancton végétal, et consécutivement la prospérité de toute la chaîne alimentaire,
du poisson à l’ours polaire en passant par les phoques ou les bélugas,
ces mammifères marins proches du dauphin qui vivent dans les eaux de l’Arctique.
C’est pourtant bien à une dégradation radicale de l’environnement qu’on assiste dans le grand nord.
Cette dégradation produit pour l’ours polaire d’autres effets catastrophiques,
liées à sa position de dernier maillon dans la chaîne alimentaire.
Dans des conditions normales, l’ours se nourrit de phoques, lesquels ont consommé des poissons,
eux-mêmes prédateurs d’autres poissons. Ces derniers se sont gorgés de petits
crustacés et de plancton. C’est ainsi que toute les créatures des océans se
retrouvent directement ou indirectement dans l’estomac de l’ours polaire.
Ces crânes d’ours vont livrer aux chercheurs de l’université d’Aarhus, à Copenhague,
des secrets susceptibles de mettre à mal la théorie de l’accommodation de l’ours à
son nouvel environnement. Ils ont été fournis aux chercheurs par des Inuits du Groenland, autorisés
à chasser l’ours polaire dans la limite de quotas, en vertu de leurs traditions et droits ancestraux.
Pour découvrir ces secrets, il faut pratiquer une trépanation et atteindre le cerveau de l’animal.
Un nouveau crâne d’ours, à peine livré, a été remis aux chercheurs.
Il va leur permettre de relever dans le cerveau les indices les plus récents.
Hé, il a l’air très beau celui-là ! Maintenant, nous allons commencer
la dissection. Il nous faut d’abord retirer le cerveau de la boîte crânienne.
Le cerveau de l’ours, comme le nôtre, est constitué de neurones par lesquels
transitent des flux électriques. Dans certains cas, les substances chimiques
qui relient les neurones entre eux au sein de ce qu’on appelle les synapses se dégradent. Les
neurones se désassemblent. L’interconnexion s’en retrouve affaiblie. Il s’ensuit chez l’animal des
comportements erratiques, désordonnés, anormaux. Aujourd’hui, Christian Sonne, le pathologiste
danois, va traquer ces signes de désorganisation dans l’encéphale d’un animal récemment tué.
Les premières conclusions de cette étude globale est que nous avons trouvé un lien
entre la concentration de contaminants et différents impacts sur le tissu osseux,
sur les organes de reproduction, sur les organes internes et aussi maintenant sur
le cerveau et probablement sur son fonctionnement.
En d’autres termes, chez les ours polaires, des polluants détruisent la matière-même du
cerveau… L’Arctique est pollué. Les courants marins de l’Atlantique et du Pacifique
entraînent et concentrent vers lui du mercure, du plomb, des pesticides et des produits chimiques,
les PCB et PBDE, utilisés pour retarder les flammes sur les tissus d’ameublement.
Ces mêmes polluants sont aussi transportés par voie aérienne et, sous forme de pluies ou
de neige, finissent également dans les eaux arctiques. Pour ce qui concerne le mercure,
celui-ci provident principalement de Chine où il est utilisé dans les mines de charbon.
Chaque année, deux à trois cents tonnes de mercure empoisonnent la région arctique. Par le biais de
la chaîne alimentaire, les plus lourds polluants du monde détruisent le cerveau des ours et les
rend incapables d’affronter de manière coordonnée le stress lié à la réduction de leur habitat.
De plus, on a détecté chez l’ours polaire un nombre croissant de
cas d’hermaphrodisme. Le foie et les reins sont également touchés…
Jusqu’où peut aller la capacité d’adaptation de l’ours. Comment le géant de l’Arctique
peut-il lutter contre le réchauffement climatique, la pression démographique,
le cannibalisme et les poisons ? N’a-t-il d’autre choix que de s’exiler à la nage
vers des côtes où il ne parviendra, épuisé, que pour y être abattu ?
En Alaska, Kristin Simac, de l’université d’Anchorage, veut comprendre comment les
ours réagissent aux nouvelles données de leur environnement. Il s’agit,
à partir d’un hélicoptère, d’endormir des animaux sur qui on procèdera à des séries de tests.
Un ours a été repéré sur l’immensité des glaces.
Une course poursuite s’engage…
Ok, la fléchette est en place.
– 43 Il faut attendre à peu
près dix minutes, et on verra où nous en sommes.
L’animal ne tarde pas à s’écrouler.
L’hélicoptère s’est posé auprès de l’ours. Une série d’analyses
débute. Il faut faire vite pour minimiser le stress de l’animal.
La langue est sortie de la cavité buccale pour éviter les risques d’étouffement.
Sur la face intérieure des lèvres, on découvre un tatouage ancien : l’animal a
déjà été capturé par la même équipe ! C’est une bonne nouvelle car on pourra comparer
les données actuelles avec celles du passé. Le tatouage est rafraîchi à l’encre verte.
On extrait un échantillon du contenu de l’estomac.
Nous sommes à 40 point 7. Nous sommes à 22.
Deux vingt deux ? Oui.
Il est un petit peu mince. C’est un grand ours. Il
est long, mais il est mince ! Des échantillons de poils sont prélevés.
Nous prenons un échantillon de la respiration de cet ours et j’essaie
de faire en sorte de lui maintenir la gueule bien fermée pour que l’air
ambiant ne pénètre pas dans le sac. Ensuite nous allons étudier l’échantillon pour
savoir où se situent les animaux qu’il consomme dans la chaîne alimentaire.
L’échantillon d’air permettra aussi de savoir si l’animal brûle
les glucides et protéines de ses propres graisses… bref, les données recueillies
donneront accès à une connaissance intime de ses habitudes et de sa physiologie.
D’autres prélèvements, par exemple de sang ou d ‘excréments, permettront
de savoir si des parasites sanguins ou intestinaux témoignent d’un changement
d’habitudes alimentaires de l’animal. Et voilà, un échantillon de graisse !
Avant de le réveiller, il faut connaître le poids de l’animal… Pour cela,
on a mis en place, sur un trépied, une solide balance.
L’ours pèse 350 kilos. Il ne reste plus qu’à le libérer de toute entrave.
Pendant que l’ours se réveille, très graduellement, un espace
est dégagé à la base de son cou pour un boîtier-émetteur. Un numéro est également
peint sur son dos pour faciliter l’observation depuis l’hélicoptère.
La température continue d’aller dans la bonne direction !
Dans le brouillard de ces temps de trouble pour leur espèce, les ours polaires doivent trouver de
nouveaux points de repère. Les études de Kristine Simac et de son équipe en Alaska, mais aussi les
travaux de chercheurs en Russie ou au Canada, prouvent irréfutablement que les femelles,
de plus en plus souvent, parcourent des centaines de kilomètres pour quitter la banquise. Elles
s’enfoncent à l’intérieur des terres et creusent leur tanière dans les glaces continentales… Des
bébés naissent loin du milieu traditionnel de leur espèce. Leur vie, sans doute, se
partagera désormais entre plusieurs territoires, selon les règles de l’adaptation au milieu.
Se peut-il que nous sous-estimions la capacité d’adaptation des espèces ? L’ours polaire fut
d’abord ours… brun ! Les deux espèces n’ont divergé que voici cent cinquante mille ans : un
temps très bref, rapporté aux millions d’années depuis lesquelles leur famille existe. Pourquoi,
en Arctique, l’ours brun est-il devenu ours polaire ? Parce qu’un poil blanc lui
permettait mieux de son fondre dans le paysage et de passer inaperçu de
ses proies… Mais aussi parce qu’une couche de graisse plus épaisse lui
permettait d’affronter des températures inférieures à – 40 degrés centigrades.
Brun ou polaire, les deux ours ont conservé de leur ancêtre commun la
capacité de produire les hormones qui leur permettent de ralentir leur métabolisme en
hiver. Cependant chez les ours polaires, seule la femelle reste plusieurs mois en tanière.
En devenant polaire, l’ours s’adapta encore mieux à l’environnement marin,
grâce à un corps plus fuselé, un museau plus long, des doigts reliés par une membrane formant une
petite palme. Il mérita ainsi l’appellation qui lui serait donnée : Ursus maritimus. Peu
d’espèces ont ainsi été capables de s’adapter à un nouvel environnement en si peu de temps. Certains
estiment que l’ours polaire, en fait, ne serait même pas encore devenu une espèce à part entière,
puisqu’il peut engendrer des bébés féconds conçus avec un ours brun…
S’éteindra-t-il avant même d’avoir achevé sa route vers la spéciation ?
Kristin Simac est de retour sur sa base, l’heure est aux analyses et aux conclusions...
Notre mâle a donc dix ans. Je m’attendais à ce qu’il soit plus âgé,
à en juger par l’état de ses dents et de sa condition générale de maigreur. Et puis,
je me suis fait la réflexion qu’il se trouvait peut-être sur le continent parce qu’il n’était
pas à même de bien s’occuper de lui. Nous avons déjà capturé cet animal en 2007, nous l’observons
donc depuis moins longtemps que d’autres individus. A cette époque il pesait 375 kilos,
ce qui n’est pas mal pour un animal de sa taille, donc il était presque aussi mince que maintenant.
Nous nous habituerons à voir évoluer des ours dans des environnements dépourvus de glace…
Jusqu’à quel point s’habitueront-ils, eux, à y vivre ? Sur ce point,
le passé peut-il nous renseigner ? Voici environ cent trente mille ans se produisit une période
dite « interglaciaire ». Les températures montèrent, les glaces fondirent au point
qu’on n’en trouva même plus au pôle nord ! L’ours polaire existait déjà, ce qui signifie
que l’espèce a d’ores et déjà trouvé le moyen de survivre à un réchauffement climatique extrême !
Se pourrait-il, alors que le véritable péril pour l’ours polaire réside non en une cause
unique mais en un empilement de facteurs ? Que se passe-t-il pour une espèce si le bouleversement
de l’environnement s’ajoute, par exemple, à la pollution du milieu et à l’empoisonnement
de tout l’organisme par le mercure et autres substances toxiques ?
Une expédition organisée par plusieurs universités canadiennes et européennes
va apporter à cette question des éléments de réponse surprenants. Nous sommes au Nunavut,
au nord est du Québec, en pays Inuit.
L’opération mobilise un groupe d’Inuits dont la tâche consiste à aller poser des
pièges sur la banquise et sur les terres glacées.
Aux endroits jugés favorables par un ancien Il faut, planter des piquets dans la glace…
AU milieu du piège, on place un morceau de carcasse.
Les piquets sont ensuite tendus de fils de fer barbelés. Les fils ne doivent pas
être trop tendus car il ne s’agit ici ni de capturer ni de blesser un animal…
Le lendemain, ou plusieurs jours plus tard, les hommes viennent relever les pièges.
Ils remarquent à proximité du piège l’empreinte d’un grand
ours attiré par la carcasse. C’est le signe que le piège a fonctionné…
Pourtant, aucun ours ne s’y est pris. Car
ce que voulaient capturer les Inuits, ce sont… des poils !
Les touffes, soigneusement conditionnées,
seront envoyées le lendemain aux laboratoires des différentes universitaires commanditaires.
Sans le savoir, ces Inuits traqueurs de poils d’ours
polaire vont contribuer à une découverte scientifique majeure…
Nous sommes au laboratoire du muséum d’Histoire Naturelle de Copenhague,
l’un de ceux où les poils d’ours sont étudiés.
Runne Dietz a procédé aux analyses. L’ours polaire produit une nouvelle
fourrure chaque année en septembre. Il produit alors une fourrure d’hiver. Les grands individus,
les plus gros d’entre eux peuvent produire jusqu’à six kilos de fourrure. Nous avons trouvé des
concentrations de mercure dans les poils et dans la peau. Les ours se débarrassent ainsi du mercure
qu’ils ont dans le foie par exemple. Un foie pèse 2 kilos. Il contient trois fois ce poids de
mercure. Donc en fabriquant 6 kilos de fourrure, l’ours excrète beaucoup de mercure et c’est
probablement pour cette raison que nous voyons des niveaux plus faibles de mercure dans les cerveaux.
C’est un incroyable mécanisme de régulation qui a été découvert : l’ours se débarrasse par les poils
de l’excès de mercure dans ses organes ! L’animal peut-il donc résister à tout ? Sans doute pas,
en tout cas, à un autre péril qui le guette : la chasse. Les cinq nations qui abritent des ours
polaires ont pris des mesures de limitation, voire d’interdiction de la chasse à l’ours
polaire. Cependant, les États-Unis, le Groenland, la Russie et le Canada l’autorisent encore,
dans le cadre de quotas, à leurs populations autochtones. Les femmes continuent d’utiliser
leur oulou en demi-lune pour racler la graisse qui demeure sur la peau des ours mis à mort.
Chez les Inuits, La chasse traditionnelle se perpétue, mais les peuples autochtones
ont le droit de rétrocéder leur droit de chasse, pour de fortes sommes d’argent,
à de riches chasseurs désireux de se donner des sensations fortes. Bob Konana, le plus vieux
chasseur du Nunavut, regrette les temps anciens où la chasse était noble, et où l’on pouvait
encore manger crue la chair des animaux tués. J’ai tué mon premier ours à 13 ans ! Aujourd’hui,
les conditions de chasse sont dures, en raison de la finesse des couches de glace. A l’époque,
l’ours était partagé entre les cinq hommes qui l’avaient tué de la façon suivante : le
corps pour celui qui l’avait tué, les cuisses et les épaule pour les autres. A l’époque,
on pouvait manger la viande et la graisse crue, mais aujourd’hui, on doit la faire bouillir.
Heureusement, le nombre de prises autorisées dans le cadre des quotas de chasse ne cesse
de décroître. Et si la chasse reste largement incontrôlable en Russie,
il n’en demeure pas moins que son impact sur l’avenir de l’espèce est désormais marginal.
Chaque année, la banquise recule, obligeant les ours à rester plus
longtemps sur la terre ferme. Ils doivent alors puiser dans les réserves de graisse
accumulées pendant l’hiver. Ce phénomène provoque une détérioration spectaculaire
de leur état de santé. On ne peut imaginer aucune amélioration de cette situation…
En effet, les prévisions relatives à la réduction de la banquise ont de quoi alarmer. En trente ans,
l’épaisseur de la banquise s’est réduite de moitié. Depuis 800 ans,
elle n’a jamais été aussi faible. Et si l’on en croit les images par satellite de la NASA,
sa surface diminue de p8% par décennie.
Il se pourrait ainsi qu’à ce rythme, en 2100, un été perpétuel règne en Arctique,
favorisant d’autres espèces que l’ours polaire. Ces espèces viendraient disputer son écosystème
à l’ancien seigneur des glaces relégué, cette fois pour de bon, aux lisières de l’extinction…
Déjà, les ours se rapprochent des hommes, en quête de nourriture. Ils côtoient des
chiens ou des renards, susceptibles de leur transmettre des parasites. Ils fouillent les
décharges publiques au risque de contracter des infections. Ils effraient les hommes…
A Churchill, ville du Manitoba, au Canada, une patrouille d’officiers de la faune et de la flore
est en perpétuelle alerte. Leur mission : protéger les humains des ours, et les ours d’eux-mêmes…
Les animaux qui s’approchent de trop près des populations sont anesthésiés, l’un après l’autre.
Les prisonniers sont ensuite confinés dans une
cellule en attendant qu’on puisse les transférer loin de la ville…
La proximité des hommes, devenus pourvoyeurs de nourriture,
perturbe gravement les comportements des ours. Ces derniers, en effet,
sont faits pour se gaver du printemps au début de l’été, et pour jeuner le reste de
l’année. Ils sont les seuls mammifères à faire ralentir leur métabolisme en cas de pénurie
alimentaire. Le bouleversement de leurs habitudes alimentaires perturbe leurs cycles naturels.
Une autre cause de perturbation des comportements de l’ours est aussi liée à la coexistence
contrainte avec les communautés humaines : le tourisme. La ville de Churchill, par exemple,
se dit fièrement « capitale mondiale des ours polaires ». Au début de l’hiver,
des centaines d’ours s’y retrouvent en attendant que la banquise durcisse. Pendant cette période,
les touristes affluent, au risque de dénaturer les comportements de l’espèce.
D’autres présences inopportunes pourraient achever de dénaturer l’espèce et, éventuellement,
de provoquer son extinction… Si le réchauffement climatique libérait le pôle nord de ses glaces,
des routes maritimes pourraient le traverser, raccourcissant de
plusieurs milliers de kilomètres le trajet des grands navires pétroliers et porte-conteneurs.
Les ressources de l’Arctique deviendraient accessibles, et notamment ses réserves de
gaz et de pétrole. L’exploitation économique intensive des ces nouvelles routes et de ces
gisements provoquerait sans doute la disparition de l’ours polaire.
La fonte de la banquise faciliterait le transport maritime en Arctique par la
route du nord qui longe les côtes russes et le Passage du nord-ouest qui longe celles de
l’Alaska et du Canada. La disparition pure et simple de la calotte glaciaire permettrait,
elle, la création d’une ligne droite entre les océans Atlantique et Pacifique.
Au centre de détention haute sécurité pour ours polaires,
les animaux sont endormis en vue d’un incroyable voyage aérien vers de nouveaux espaces.
Pourquoi plusieurs ours quittèrent-ils un jour leur domaine, traversant des
eaux inconnues pour échouer sur une île hostile ? Nul ne le saura jamais vraiment,
mais leur cas illustre la fragilité d’une espèce contre laquelle tout se ligue : la
faim et le soleil, les hommes et l’océan, et l’infini péril d’habiter la Terre.
Aujourd’hui, l’ours polaire peut tout aussi
bien survivre que s’éteindre… Pour lui, rien n’est écrit.