Nous avons tous des biais cognitifs responsables de notre aveuglement vis-à-vis du changement climatique. Quels moyens pour contourner ces biais ? Une possibilité est celle représentée par les émotions et par la construction des nouveaux récits autour de la Terre. Avec Raphaël Hitier (réalisateur), Cécile Renouard (Campus de la Transition), Peggy Chekroun (Université Paris Nanterre).
À l’occasion de la Fête de la science, l’Institut des Systèmes Complexes de Paris Île-de-France (ISC-PIF) organisait le 5 octobre 2024 une journée dédiée aux grands enjeux de la biodiversité et du climat à travers le prisme de la science des systèmes complexes. Le programme complet : https://iscpif.fr/journee-cbsc/ L'ISC-PIF : https://iscpif.fr/
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Pour les téléspectateurs et téléspectatrices qui sont avec nous sur la chaîne L'Esprit Sorcier,
nous allons voir un film en salle qui s'appelle « Climat, mon cerveau fait l'autruche ».
Le film étudie les mécanismes cérébraux qui nous poussent à faire l'autruche devant cette menace climatique
et pourquoi notre cerveau refuse-t-il de voir la réalité en face
et comment sortir de cette inertie collective et changer nos comportements.
On va continuer la discussion avec nos quatre invités.
Tout d'abord, Raphaël Littier qui est le réalisateur du film.
Également à côté, Cécile Renoir qui est philosophe, fondatrice du campus de la transition
et directrice de recherche du programme CODEV à l'ESSEC.
Peggy Shekhoun que vous reconnaissez peut-être qui est dans le film,
professeure de psychologie à l'Université Paris-Nanterre.
Et enfin, Julien Marcinkowski, vulgarisateur scientifique sur les questions de transition.
Merci à toutes et tous d'être ici.
Je vais leur poser quelques questions, mais après, ça sera également à vous de les poser.
N'hésitez pas à en préparer.
D'abord, je vais commencer par toi, Raphaël.
Comment est-ce qu'est venue cette idée de film ? Comment ça a émergé ?
Pour répondre à ta question, l'idée du film n'est pas la mienne.
C'est deux députés de l'Union Européenne qui avaient repéré un bouquin anglais
qui s'appelait Le syndrome de l'autruche, écrit par George Marshall, un journaliste britannique.
Et c'est Sylvie Deleule, une journaliste, qui s'était emparée du sujet.
Et tardivement, on est venu me chercher pour la réalisation du film à proprement parler.
Et moi, de mon côté, ça a été un vrai sujet enthousiasmant pour moi
parce que je m'étais beaucoup emballé pour un bouquin qui s'appelle
Système 1, Système 2, les deux vitesses de la pensée.
Un bouquin qui a été, au début des années 2000, sur les biais cognitifs.
Et ça fait 5, 6, 10 ans que j'avais mouliné pour savoir comment raconter cette histoire-là,
qui est écrite par un prix Nobel.
C'était un truc qui m'avait vraiment fasciné.
Et du coup, c'était la thématique développement dural, la thématique écologique
qui devenait une bonne manière d'aller raconter comment fonctionne le cerveau
et comment nous avons tendance à modifier la réalité, la transformer,
la mettre à notre sauce, à notre avantage ou en faire quelque chose de personnel,
parfois pour des bonnes raisons et parfois avec des conséquences
qui sont l'inertie qu'on peut observer aujourd'hui face à la question climatique.
Voilà comment les choses se sont mises en place.
L'idée de départ n'est pas la mienne.
Et au-delà des biais cognitifs, est-ce que toi, c'était un sujet qui te touchait,
la transition écologique ? Est-ce que toi, tu as des actions déjà ?
Dans le sens où moi, j'ai une formation scientifique
et je trimbalais un peu un sentiment de culpabilité par rapport à ça
parce que ma prise de conscience a été très tardive malgré les évidences scientifiques.
Comme tout le monde, j'étais là, oui, bon, d'accord, c'est un truc d'écolos,
je ne sais pas quoi. Vraiment, ça a pris un peu de temps.
Et donc, j'étais quand même déjà un peu engagé là-dedans,
mais le film, moi, m'a invité à radicaliser un petit peu mes habitudes
et de façon un peu, je ne sais pas si c'est amusant,
mais c'est le premier film que je fais pour lequel on ne prend pas l'avion.
On n'a pas pris l'avion, mais la mauvaise, la réalité derrière ça,
ce n'est pas tant parce qu'on l'a décidé que parce que le Covid nous l'a imposé.
Mais ça a quand même amené l'idée que c'était possible.
Alors, je ne dis pas que les films que je fais maintenant, il n'y a pas d'avion,
mais c'est devenu un problème.
C'est aussi dans une certaine dissonance cognitive.
Ça a introduit la dissonance cognitive chez moi, je ne sais pas si c'est une bonne idée.
Ce qu'on pense et ce qu'on fait, ce n'est pas toujours évident.
Du coup, comme je disais, tout le monde n'a pas vu le film.
Donc, on va peut-être revenir très rapidement avec vous, Peggy,
sur les différents types de biais qu'on voit dans le film.
Peut-être en résumé, quels sont les principaux ?
Dans le film, on voit principalement trois grands biais cognitifs.
Le biais d'optimisme qu'on appelle aussi l'optimisme comparatif
et qui, en fait, est un mode de protection de l'individu
qui va l'amener à considérer qu'il a plus de chances qu'autrui
de vivre des expériences positives
et moins de chances qu'autrui de vivre des expériences négatives.
Donc, on a toujours tendance à penser,
la plupart des gens, en tout cas, ont tendance à penser
que quand quelque chose va se produire,
ils ont, eux, plus de chances de vivre des choses agréables,
d'échapper à la maladie, que leur vie se passe bien
et d'être épargnés par les grands changements climatiques, par exemple,
alors que d'autres auront plus de chances
de vivre les événements négatifs qu'eux.
Donc, c'est une sorte de protection pour le soi
et qui nous amène à percevoir de façon biaisée le monde qui nous entoure.
Le deuxième biais qui est évoqué dans le film,
c'est le biais de sélection, si je ne me trompe plus,
je les ai notés, de confirmation.
Donc, le biais de confirmation, qui est un biais cognitif lui aussi,
qui fait qu'exposé à un grand nombre d'informations,
on va avoir tendance à prendre en compte uniquement les informations
qui vont dans le sens de nos croyances, de nos valeurs
et à laisser de côté, à ne pas traiter.
On voit à un moment donné dans le film que le cerveau
ne perçoit même pas en fait les informations qui sont contradictoires,
qui viennent remettre en question nos valeurs
ou les éléments qui sont importants pour nous.
Donc, ce biais de sélection, ce biais de confirmation,
il est très important, notamment dans des contextes
où on est très exposé dans les réseaux sociaux
à plein d'informations,
où on va toujours trouver des informations finalement
qui viennent confirmer nos croyances
et que l'on va donc intégrer et traiter.
Et au fur et à mesure, les algorithmes des réseaux sociaux
sont par exemple faits pour qu'on soit de moins en moins exposé
aux informations qui vont contre nos croyances.
Donc, même si de temps en temps, on se trouve exposé
à une information contradictoire,
le biais de confirmation fait qu'on ne va pas traiter cette information,
donc on ne va pas cliquer, puisqu'on ne la traite même pas.
Et le système derrière va faire qu'on va être de moins en moins exposé
de toute façon à ces informations contradictoires.
Donc, il y a le biais de confirmation qui est un biais cognitif
et qui va en plus trouver de l'écho
dans la façon dont les réseaux sociaux fonctionnent.
L'autre biais qu'on peut appeler un biais culturel
ou un biais plus social,
c'est un biais qui est lié à l'environnement social
dans lequel on évolue
et qui fait que l'on vit dans une société,
dans un groupe social qui est régi par des normes,
par des normes sociales et culturelles
qui nous sont inculquées soit par nos pères,
par nos collègues,
mais aussi par le groupe historique duquel on est issu
et qui va nous faire évoluer dans des normes sociales extrêmement fortes
qui vont nous empêcher de changer facilement de comportement
et d'aller vers des comportements
qui sont moins fréquents,
moins acceptés,
moins désirables par le reste de la société.
C'est les trois grands biais qui sont en gros résumés,
longs résumés, pardon.
On reviendra sur le dernier
pour voir comment on peut essayer de changer tout ça en profondeur.
On verra ça.
Vous, aujourd'hui, vous travaillez sur le conformisme.
L'effet spectateur qu'on voit dans le film
fait partie de ce conformisme,
c'est une des composantes du conformisme.
Est-ce que vous pouvez nous en dire un tout petit peu plus ?
Le conformisme, ce n'est pas quelque chose de nouveau.
Le conformisme, c'est le fait que quand on est un individu
face à un groupe de personnes données,
on va avoir tendance pour essayer d'être accepté par ce groupe
à faire la même chose que les autres.
Les vieilles expériences sur le conformisme vont amener...
Là, on est cinq sur les strates.
Si quatre d'entre nous disent que les sièges en face de nous sont rouges,
ça va être très compliqué pour celui d'entre nous
qui a envie de dire que les sièges sont bleus
d'être le seul à dire que les sièges sont bleus.
Par plein de mécanismes psychologiques,
on va être amené la plupart du temps à dire,
comme les autres, que le siège est rouge,
même si on sait très bien que les autres se trompent.
Et c'est très difficile de résister à ce conformisme.
Donc c'est des vieux effets
qui ont été montrés il y a plus de 60 ans.
Et nous, on s'est intéressés à voir si,
malgré un climat social qui pousse à l'individualisme
et qui amène les gens à évoluer,
en tout cas, on leur dit qu'il faut savoir être soi-même,
il faut résister à l'influence des autres.
On s'est dit, est-ce que maintenant, en 2024,
les gens se conforment toujours autant ?
Et oui, dans les expériences qu'on vient de faire,
on trouve toujours le conformisme qui apparaît de la même manière.
Le conformisme, il apparaît dans l'effet spectateur.
C'est un des facteurs qui expliquent qu'on va avoir tendance
à moins réagir quand on est nombreux,
parce qu'on regarde ce que font les autres.
Plus on est nombreux et plus il y a d'autres.
Donc plus la pression sur l'individu est forte
et donc moins il va se comporter différemment.
Là, ce qu'on voit dans des études récentes,
c'est que le conformisme va être favorisé
par des besoins psychologiques,
comme le besoin d'appartenance,
le besoin d'être accepté par les autres.
Plus on a un fort besoin d'être accepté par les autres
et plus on va se conformer.
Par contre, on va pouvoir inhiber un peu le conformisme
quand on a un autre besoin qui est antagoniste,
qui est le besoin d'unicité,
c'est-à-dire le besoin de se sentir différent des autres.
Donc on pourrait imaginer
que le fait d'avoir un fort besoin d'unicité
va nous permettre de résister aux normes sociales
et aux habitudes propagées par notre environnement social.
Le problème, c'est que le besoin d'unicité
vient aussi favoriser les croyances
aux théories conspirationnistes, etc.
Et là, on rentre dans des choses qui peuvent être très graves
quand on parle d'environnement.
Un peu d'unicité, mais pas trop.
Tu prends un micro, si tu veux.
Je réagissais simplement aux théories du complot.
C'est aussi une manière d'appartenir à un autre groupe
et à un autre code.
N'hésitez pas à prendre plusieurs micros
pour qu'on vous entende.
Il y a cette synergie qui est créée
par ces biais connectifs
et cet effet spectateur, notamment ce conformisme.
Mais comme on le voit également dans le film,
il y a aussi parfois tout simplement
un manque de connaissance des faits,
de comment agir, quoi faire,
pourquoi est-ce qu'il y a ce changement climatique.
Parfois, il faut donner de l'information.
Cécile Renoir, vous êtes fondatrice
du Campus de la Transition.
Ça vise notamment à former
pour transformer l'enseignement supérieur.
Est-ce que vous pouvez nous expliquer en détail
ce que c'est, ce campus ?
Oui, je vois que dans l'Assemblée,
il y a quelques personnes qui m'ont écoutée tout à l'heure
faire la présentation du campus.
Désolée pour la petite répétition.
Il y a deux diapositives.
Une qui présente de manière synthétique
le projet du campus.
Comme vous venez de le dire,
c'est former pour transformer
l'enseignement supérieur
d'aujourd'hui et de demain
pour une transition écologique et solidaire.
Ça, c'est la raison d'être
qu'on s'est donnée, qu'on a reformulée
de façon très ambitieuse.
Mais en gros, l'idée,
c'est d'être ancrée dans un lieu,
dans un territoire.
Nous sommes dans le sud de la Seine-et-Marne,
dans un petit village de 400 habitants,
à Forges, près de la ville de Montreau.
Nous sommes dans un lieu
dont on essaye de faire un écolieu.
Il y a un collectif qui habite sur place.
Entre 20 et 30,
à peu près en permanence,
avec des personnes engagées pour au moins un an,
d'autres pour des services civiques et stagiaires
qui sont là pour 6-8 mois.
Et puis, en permanence,
des bénévoles qui viennent nous aider
pour une durée de 1 à 4 semaines à peu près,
parmi lesquels pas mal de bifurqueurs,
de gens qui ont une première expérience professionnelle
et qui se disent au fond,
est-ce que c'est vraiment ça que je veux faire ?
Et qui viennent pour discuter, échanger,
s'inspirer en étant avec d'autres.
Voilà.
Et donc, toute cette logique collective,
elle est aussi, du coup,
la matière d'une expérimentation
d'une vie dont on essaye
de faire en sorte qu'elle soit à la fois
sobre et conviviale.
Et ça rejoint beaucoup de scènes du film.
D'ailleurs, c'était, pour moi,
très amusant de voir Benoît Montel
à Harvieux.
Et Benoît, maintenant,
il est dans un autre projet qui est à Mergieux.
Et je regarde Annick.
C'est un projet qui est un peu
lié au Campus de la Transition
dans lequel participent plusieurs.
Benoît, lui-même, avait fait
la première formation de deux mois.
Le T-Camp,
aujourd'hui appelé T-Campus,
qui était juste avant la Covid,
justement.
Deux mois en immersion
pour 25 jeunes professionnels.
Et puis, ça, c'est typiquement
le genre de formation qu'on offre
à la fois à des étudiants,
mais aussi des enseignants-chercheurs,
des élections d'université ou d'école.
Et puis, des professionnels
avec l'idée que ce lieu
qui est un lieu d'expérimentation
de vie collective
et qui essaye de se dire
qu'est-ce que ça veut dire, justement,
de manger végétarien ?
En tout cas, montrer qu'on peut manger très bien
avec beaucoup moins de viande,
qu'on peut être dans un beau lieu
comme le campus,
mais qui est aussi une passoire énergétique
et se dire qu'il faut plutôt chauffer les corps
que les espaces.
Il y a aussi l'importance
de se sensibiliser les uns et les autres.
Il y a ces aspects de nudging,
d'incitation.
Moi, je suis un peu critique du nudging
dans le sens où ces incitations,
c'est ce qu'on voit là
quand on dit qu'on met dans la douche,
on va mettre un sablier
pour se dire qu'au bout de trois minutes,
c'est déjà beaucoup de prendre sa douche
pendant plus de trois minutes avec de l'eau chaude.
C'est très bien de le faire
et il peut y avoir le côté ludique.
Là, on le voit dans le film,
et au fond, tout l'enjeu,
c'est quand même qu'on arrive de l'intérieur
à se mobiliser avec conviction
pour des changements
à différentes échelles.
Donc là, au campus,
on essaye précisément de travailler
dans le sens d'avoir
le bon niveau de connaissances.
Et là, je peux peut-être dire un mot
de ce manuel de la grande transition
qui est un ouvrage qui nous a été
en gros un peu commandé par
la ministre de l'Enseignement supérieur
après une année d'expérimentation
et d'approche.
On nous a demandé de travailler
un socle commun de connaissances
et compétences pour la transition.
Et du coup, on a réuni 70 enseignants-chercheurs
de différentes disciplines
et on a réfléchi avec eux
à ce que pourrait être un parcours
de connaissances et compétences
en essayant de nous entraider
les uns les autres à faire un pas de côté
par rapport à notre manière habituelle
d'entrer dans les sujets.
Et du coup, le parcours du manuel
de la grande transition,
on a créé six portes.
On a appelé ça des portes
pour se dire au fond,
chacun de nous peut entrer.
Là, vous les voyez dans l'ordre du manuel.
Il ne faut pas avoir peur
des mots grecs qui sont utilisés.
C'est par souci un peu mnémotechnique.
On retrouve dans les mots économie et écologie
pour ceux qui ont fait du grec,
mais sinon oikos, nomos et logos.
Et puis, on a rajouté les portes
éthos, praxis et dynamis.
Alors, si je reprends dans l'ordre
et en français oikos,
c'est d'entrer dans un diagnostic
sur ce qui se passe sur la planète Terre.
Donc, le diagnostic de ce monde commun
qui est le nôtre,
il n'y a pas de planète B,
quoi qu'on en dise,
comme me disait quelqu'un
en parlant d'Elon Musk
avec les velléités d'aller coloniser Mars,
c'est qu'il faut bien savoir
que sur Mars,
les conditions seront toujours pires
que les pires conditions sur Terre.
Donc, ce n'est pas un programme très désirable.
Et puis, éthos,
ce que veut dire le bien vivre ensemble
dans des institutions justes
ou prendre conscience
que le fonctionnement de nos institutions
nous mène à beaucoup d'injustices structurelles.
Donc, comment mobiliser cette indignation éthique ?
Troisième porte, c'est nomos,
c'est la question des métriques,
des règles du jeu,
des instruments de gouvernance.
Donc, comment réfléchir sur les normes ?
Ensuite, logos,
la question des mots, des récits,
des imaginaires
et d'une pensée prospective
donc, c'est articuler
ce que certains appellent
une rationalité symbolique
avec cette rationalité techno-scientifique
qui est à l'œuvre
quand on fait ce diagnostic.
Et puis, praxis, c'est regarder
quels sont les acteurs en présence,
les échelles de l'action
et se dire, nous, on est dans un petit village,
on essaye de faire ce qu'on peut
à une échelle extrêmement locale
mais avec le souci de réfléchir avec d'autres
à ce qu'on peut être amené à faire
à une échelle de filière, de territoire
au niveau global.
Et enfin, dynamisme,
c'est se confronter pour un certain nombre
d'entre nous, je pense qu'on a parfois
des crises d'écho-anxiété,
se dire, tout ça est quand même
un tissu de très mauvaises nouvelles
et comment faire pour se mobiliser ensemble
et comme on a vu dans le film,
de façon aussi positive, proactive
et en disant qu'il y a des tas de ressources
à notre disposition.
Donc, dynamisme, c'est se reconnecter
à soi, aux autres, à la nature
voire à plus grand que soi.
Justement, je propose peut-être
un tout petit exercice,
c'est qu'en regardant toutes ces portes,
vous vous demandiez, chacun,
chacune d'entre vous,
quelle est spontanément votre porte d'entrée
privilégiée dans les sujets ?
Les sujets de transition, mais pas seulement.
Est-ce que c'est le diagnostic ?
Est-ce que c'est l'aiguillon éthique ?
Est-ce que c'est la question des normes ?
Est-ce que c'est la question des récits,
des imaginaires, de l'art ?
Est-ce que c'est l'action ?
Est-ce que c'est la reconnection ?
Est-ce que c'est la porte ?
Et je vous propose de lever la main
quand c'est votre porte d'entrée privilégiée
qui est nommée.
Je laisse quelques secondes de réflexion.
Quelles sont celles et ceux
pour lesquelles c'est OIKOS,
le diagnostic,
qui est la porte d'entrée privilégiée ?
Plusieurs.
Après, évidemment, il y en a plusieurs,
mais il faut en choisir une.
Ensuite, quelles sont celles et ceux
pour lesquelles c'est ETHOS ?
Nomos,
praxis
et dynamis ?
Vous ne vous voyez pas tous,
mais toutes les portes ont été nommées.
Et je trouve que c'est toujours très intéressant,
y compris, ça rejoint bien,
je pense exactement à ce documentaire
qu'on vient de voir,
c'est qu'en fait, ce qui va faire tilt
pour l'un ou l'autre, ce n'est pas la même chose.
Et qu'y compris, là, aujourd'hui,
du point de vue politique,
on se dit comment embarquer nos sociétés ?
Au fond, on a besoin de passer par les six portes.
Et tant mieux si,
déjà, pour nous,
il y en a plusieurs qui nous appellent particulièrement.
Et ce qu'on essaie de faire au campus,
avec d'autres,
c'est de jouer, on pourrait dire,
sur ces six portes et essayer de faire en sorte
que dans nos formations,
dans nos manières de vivre,
on arrive à parcourir les six portes
et à se dire, en fait,
on se rend compte que d'autres font très bien
ce que nous, on a plus de mal à faire.
Et c'est aussi ça, la bonne nouvelle,
c'est qu'on peut, du coup,
s'entraider et le faire à plusieurs.
Que chacun trouve son mode de transformation.
Julien Marcinkowski,
vous travaillez également
à éclairer les gens
sur les questions de transition.
Vous travaillez notamment pour la fresque du climat.
On la voit aussi dans le film.
On voit des enfants qui signent ici.
Est-ce que vous pouvez nous en dire un mot ?
Oui.
La fresque du climat, c'est un atelier de trois heures
qui permet, dans un premier temps,
de comprendre les causes et les conséquences
du dérèglement climatique
et d'être lucide sur la gravité de la situation,
sur l'ampleur
des changements de société à faire
et l'urgence
auxquels on doit aller faire.
Et ça, c'est la première partie de l'atelier.
Et la deuxième partie de l'atelier,
c'est de développer de l'optimisme
en voyant que les solutions,
non seulement elles sont connues,
ce changement-là, il est connu,
il est possible, il est souhaitable
et aussi que les gens ressortent de là
grâce à des processus d'action concrètes.
Et c'est enfin surtout l'occasion
de rejoindre une communauté,
puisque la force de la fresque du climat,
c'est vraiment la communauté qu'il y a derrière,
au-delà de l'outil fresque du climat,
de l'atelier, de pouvoir discuter avec des gens
qui ont envie de faire bouger les choses.
Et en parallèle, vous m'avez dit
que vous travaillez à une fresque du bonheur,
ce qui est quand même un grand programme.
Est-ce que vous pouvez nous expliquer
où ça en est et pourquoi vous avez eu cette idée ?
Je ne suis pas à plein temps
pour la fresque du climat.
Cette fameuse fresque ou atelier sur le bonheur,
on n'est pas encore fixé sur le nom.
Mais parce qu'en fait,
ce qui marche bien pour que les gens changent,
c'est que si on veut faire changer un comportement,
c'est qu'on comprenne que le comportement actuel,
il a des inconvénients.
Et le nouveau comportement à adopter,
je ne sais pas si vous voulez vous mettre au sport par exemple,
c'est de voir plutôt les avantages.
L'écologie, elle montre très bien les inconvénients
de notre mode de vie actuel.
Ça, il n'y a pas de souci.
Si on continue, on va droit dans le mur.
Par contre, elle a du mal à nous montrer les avantages.
Elle a du mal à nous montrer les efforts
qu'on va devoir faire.
L'idée en fait,
quand on regarde la littérature scientifique sur le bonheur,
c'est ce que je vais pouvoir vous raconter
avec la slide que vous voyez,
c'est que finalement,
la société de consommation,
c'est l'ennemi du bonheur.
Très tôt,
je vous raconte un peu d'histoire.
On est dans les années 20 et vous avez Ford
qui est le premier constructeur automobile mondial.
Ils ont 55% du marché
et ils ont 10 fois plus
que les constructeurs automobiles.
Ils sont à des années-lumière devant.
Vous avez General Motors.
Ils ne sont pas très contents.
Ils voudraient gagner des parts de marché.
C'est ce qu'on voit dans le documentaire.
Ils vont ultra axer sur la comparaison sociale.
Ils ont créé cet article
qui dit finalement,
vous avez une citation exacte
tout en bas à droite
qui vous dit que les gens heureux,
si tout le monde était satisfait,
personne n'achèterait de nouvelles choses.
Un des directeurs de General Motors
dit que la société de consommation
repose sur organiser l'insatisfaction de masse.
C'est l'ennemi.
Si on veut être plus heureux,
il faut sortir de la société de consommation.
C'est la première bonne nouvelle.
Il y a deux bonnes raisons
de sortir de la société de consommation.
Elle n'est pas compatible de rester
dans les limites planétaires.
La deuxième raison,
c'est qu'elle plafonne notre bonheur.
Comment ils ont fait la comparaison sociale ?
Vous avez les pubs de Ford.
C'est hyper factuel.
Elle a 20 chevaux,
elle prend 5 personnes,
elle coûte 850 dollars,
elle est fabriquée à Détroit.
Tout ça, c'est vérifiable.
General Motors,
une de leurs 5 marques,
c'est Chevrolet.
Le narratif qu'on voit tout de suite
sur cette publicité,
c'est que si vous avez cette voiture,
tout le monde vous admire.
On ne vous dit rien de la voiture.
On ne sait même pas combien elle coûte.
Tout le monde vous admire,
mais à votre avis,
à combien de pubs on est exposé
par jour par personne en moyenne en France ?
Elles l'ont crié des chiffres.
J'entends 20, 50.
C'est plus ?
200, c'est plus ?
1000.
Oui, c'est la bonne réponse.
Les estimations, c'est entre 500 et 2000.
Le chiffre moyen, c'est autour de 1000.
Si vous n'y croyez pas,
comptez-le.
Là, je suis venu à vélo,
je ne les ai pas comptés,
mais si j'étais venu ici en transport,
je les aurais déjà explosés
sans aucun problème.
Dernière fois, juste 5 stations de métro,
3 stations de Transilien.
J'étais déjà à 250 quand j'ai retrouvé la surface.
Il fallait bien rentrer le soir,
donc déjà rien que 500.
Vous rajoutez des écrans,
alors là, vous explosez.
Ce qui est intéressant
et ça complète le documentaire,
c'est que tout ça,
c'est socialement construit.
En fait, on réglerait le problème
d'une certaine façon.
On n'aurait pas cette injonction permanente
à consommer.
En tout cas, c'est certain
qu'on consommerait largement moins.
C'est ça l'idée de construire
cet atelier sur le bonheur.
A votre avis,
c'est quoi le premier facteur de bonheur
si ce n'est pas consommer ?
Les relations sociales.
C'est ce que montre la littérature scientifique
de manière assez unanime.
Les gens les plus heureux,
c'est de passer du temps
ensemble.
J'avais mis cette slide un peu provoque.
La société de consommation,
on sait que c'est très efficace,
les pubs, on sait que c'est très efficace
pour faire consommer les gens.
Beaucoup de littérature scientifique
montre que la comparaison sociale
pousse les gens à consommer.
Mais ce que la littérature scientifique
montre, c'est que plus vous mettez
de la comparaison sociale,
via la publicité, via les réseaux sociaux,
plus vous créez de la dépression,
et ça se mesure, in fine,
sur du suicide.
C'est le visuel fumetue,
mais c'est factuel.
On est dans une société
qui plafonne notre bonheur
et qui a des répercussions.
C'est l'intérêt de se dire OK.
Si on faisait une société basée
sur du lien,
quand vous regardez les études,
aussi bien la littérature scientifique
et même des études d'opinion,
je vous en ai cité deux.
Une de l'INSEE,
sur la première ligne,
vous avez une personne sur deux en France
qui veut passer plus de temps libre,
notamment avec sa famille.
Et l'autre étude,
c'est celle de l'Observatoire
de la société de consommation,
12 000 répondants dans 5 pays,
dont la France,
qui montre que vous avez
9 personnes sur 10
qui veulent plus de temps
pour leurs proches
et pour elles-mêmes,
et que les gens veulent ralentir.
On peut le concevoir
pour qu'il soit bien plus agréable à vivre
que la société de consommation
aujourd'hui.
Ce n'est pas simplement limiter la casse,
c'est faire société autrement.
L'idée, en fait,
c'est qu'on a un imaginaire collectif
aujourd'hui qui est basé
sur cette société de consommation
qui va nous amener vers le bonheur.
L'idée, c'est de changer
un peu cet imaginaire collectif
pour aller peut-être
vers une sobriété heureuse
et un mode de vie
écologiquement soutenable
et peut-être plus heureux.
Ça rejoint, Cécile,
le logos peut-être
de la porte d'entrée.
Comment est-ce qu'on fait
pour essayer de changer
ces imaginaires ?
Tout de suite,
en entendant le fait
que c'est la qualité des liens
qui est l'ingrédient principal
du bonheur,
il me vient une image,
parce que j'ai convoqué aussi
le projet du campus
dans lequel on essaye
de faire image
de ce que peut être
une vie plus sobre
et conviviale.
Ce qui me vient,
c'est les baltrades
qu'on a régulièrement
avec les personnes
qu'on accueille.
Pour tout groupe qui arrive,
il y a dans le programme
qu'on apprend chaque semaine
des nouvelles danses.
Quand on voit les gens danser,
je vous donne une image
symbolique du type de société
qu'on voudrait voir advenir.
L'année dernière,
j'avais un cours de l'ESSEC
en semaine bloquée à Forges.
On avait aussi un groupe
de la mission locale de Montreau.
Il y avait des temps
où ils n'étaient pas ensemble.
Il y avait des temps
de maraîchage,
où ils n'étaient pas ensemble.
Je me dis que c'est exactement
ce type d'image.
On est complètement dans le logos.
Logos, c'est des documentaires,
c'est des œuvres d'art,
c'est travailler sur
la manière dont nous nous représentons,
un futur désirable.
Il y a à la fois
les mauvaises nouvelles
et des futurs probables
avec des probabilités
plus ou moins fortes
d'événements dramatiques.
Ça peut être nous secouer,
mais on a aussi besoin
d'utopie et d'utopie réaliste,
comme disent certains, ou réelle.
Qu'est-ce qui peut nous mobiliser
en nous montrant qu'on a des leviers,
qu'il y a des choses possibles ?
Ce logo peut aussi mobiliser
les travaux du Chiffre Project
et autres pour dire
qu'on sait comment il faudrait planifier
en France, dans un certain nombre de secteurs,
les emplois à détruire
mais aussi les emplois à créer
et comment l'accompagner
de l'humour,
de quelque chose qui est un peu léger
et qui est en même temps très sérieux.
Pour moi, cette porte-logos,
elle est clé parce que sinon
on peut être absolument anéanti
ou en tout cas plombé
par l'ampleur des transformations à opérer
et on voit bien que
c'est aussi tout le propos de ce documentaire.
C'est de se dire qu'il y a des choses à faire
et des ressources à mobiliser
et donc comment nourrir
nos représentations collectives
pour nous permettre aussi
qu'on devienne comme des amis
ou que c'est retour à l'âge de pierre
ou que tout ça est punitif
et que c'est l'éco-terrorisme.
Maintenant, c'est des gens extrêmement lucides
et qui se disent que tout ça,
ça peut être très heureux
parce qu'on revient au fondamental
de la qualité du lien.
Julien, vous m'aviez aussi parlé
dans les différentes actions qu'on peut avoir
de la fresque des nouveaux récits
qui peut être aussi quelque chose
qu'on peut faire pour se projeter
dans un monde plus agréable, futur.
Est-ce que cette utopie réaliste,
alors peut-être pas dans un atelier de trois heures
qu'elle soit réaliste,
mais justement de se projeter.
Et c'est vrai que les gens qui font des fresques
des nouveaux récits, en général,
ils ressortent de là, ils sont hyper boostés.
Expliquez-nous un petit peu ce que c'est concrètement.
C'est aussi un atelier de trois heures
qui permet de comprendre
une première partie de l'atelier,
de comprendre le pouvoir qu'ont les récits sur nous,
de voir un peu le type de récits
dans lequel on vit
et dans la deuxième partie
D'accord.
Et justement autour de tout ça,
autour du vivant, etc.,
parce qu'on a cette représentation aujourd'hui,
il s'est dit aussi dans le film, par exemple,
de notre cadre sociétal
qui dit nous sommes les humains
au-dessus de la nature
et nous utilisons la nature
pour nos ressources, etc.
Il y a une culture du vivant
qui est en train aussi d'émerger
pour essayer de transformer aussi ce rapport.
Est-ce que Cécile,
vous voulez peut-être nous en parler un petit peu
parce que je pense que c'est intéressant aussi
justement dans cette façon de transformer
nos imaginaires,
transformer nos modes de vie
et notre rapport aux autres.
Oui, et là d'ailleurs,
il y a une part qui rejoint aussi Logos
de se dire on a eu une représentation
de l'être humain dans la nature
quand même avec une nature justement à distance
et puis on sait bien
que les sciences et techniques
se sont développées beaucoup
et qu'on a vu Descartes
devenir comme maître et possesseur de la nature.
Comme, il ne faut pas oublier
le comme maître et possesseur
et d'ailleurs Descartes,
pour rendre un peu justice quand même
à son œuvre,
on peut le tirer dans un sens
comme dans l'autre.
Quand on lit les méditations métaphysiques
il y a aussi l'idée
que l'âme n'est pas dans le corps
comme quelqu'un qui est à bord
d'un navire qui lui serait extérieur.
Donc il y a aussi ce souci
de l'âme et donc là aujourd'hui
il y a toute une réflexion
menée à la fois
du point de vue philosophie
alors très fondamentale
ce qu'on appelle l'ontologie
pour inviter à définir
des ontologies dites relationnelles
dit au fond tout le tissu
qu'est-ce que l'être
sinon d'abord des relations
à tous égards
et la science écologique
on dit c'est la science des relations
et donc il y a d'un point de vue
les relations
et puis c'est aussi en lien
avec une réflexion
qui peut être éthique, politique
à différents niveaux
sur ce qu'on appelait aussi
les éthiques de la nature
qui sont critiques d'approches
anthropocentrées
et notamment des approches
fortement anthropocentrées
qui vont dire ce qui compte
c'est de regarder les relations
entre les humains
et pas trop tout le reste
on peut lui donner un prix
alors on peut sans doute
penser Kant plus loin que Kant
en disant mais au fond
ce qu'il proposait comme
la dignité de l'être humain
ça devrait être étendu aux vivants
et donc là on arrive à ces approches
dites pathocentrées
qui vont dire ce qui compte
c'est en anglais
c'était les sentient animals
les animaux doués de sensibilité
d'autres on dit mais c'est pas suffisant
donc c'est le vivant
c'est le biocentré
et on va l'élargir encore
jusqu'à tous les écosystèmes
voire tout le cosmos
en disant c'est cette approche
écocentrée voire cosmocentrée
donc ça c'est plein de réflexions philosophiques
alors évidemment on peut adopter
tel ou tel point de vue
et finalement se dire
mais qu'est-ce qui va nous permettre
justement d'inscrire l'existence humaine
d'une manière adaptée, ajustée
au respect des écosystèmes
du vivant
donc en fonction là encore
des philosophes
on va être plus ou moins sensible
à telle ou telle approche
je pense que c'est intéressant
de voir comment tout ça nourrit
finalement une réflexion
sur une remise en cause
de nos manières habituelles
de regarder les animaux
alors tous ces travaux
notamment Baptiste Morisot
« Manière d'être vivant »
qui est un magnifique livre aussi
l'expérience qu'il a eue
du fait que c'est bien de regarder les loups
mais il y a évidemment aussi
le point de vue de ceux qui ont des troupeaux
qui vont dire c'est bien gentil
de vouloir préserver les loups
mais ils vont aussi manger les troupeaux
et de se dire finalement
qu'il y a une forme de diplomatie
à instaurer dans les relations
entre humains et animaux
vis-à-vis des écosystèmes
et que ce n'est pas si simple
et donc de remettre aussi
du politique là-dedans
quels sont les choix
en disant que ça rejoint bien
le lieu dans lequel nous sommes
de la complexité à prendre en compte
Peut-être que mes voisins
ont aussi des choses à dire
Peut-être je payais un mot
sur le conformisme
parce qu'on se dit
si tout le monde fait
comme tout le monde tout le temps
comment on arrive à un moment
à faire basculer les choses
pour que ces personnes
qui sont « uniques »
deviennent la norme
sociale c'est-à-dire
à se conformer à la majorité
et à faire ce que l'on pense
que le groupe attend de vous
pour combler ce besoin d'appartenance
on dit que les gens ont besoin
d'être avec les autres
et qu'une source de bien-être
et de bonheur
c'est le fait d'être avec les autres
mais ça implique d'être accepté
par les autres
donc on va rechercher
on va être en quête
d'être accepté par les autres
par la désirabilité sociale
c'est-à-dire la volonté qu'on a
d'éviter de se montrer
sous un jour
qui va faire qu'on est mal évalué
par les autres
parce qu'on va considérer
finalement que
la fin du film le dit
l'homme est un animal social
et comme animal social
il a besoin des autres pour vivre
il a besoin d'être accepté
et apprécié par les autres
donc quand on a envie
c'est pas facile du tout
puisque avoir des comportements
aussi éthiques soit-il
mais minoritaires
ça va nous mettre dans une position
de différence
ça va nous marginaliser
par rapport aux autres
j'ai un comportement qui est certes éthique
mais qui est différent du comportement
de toute ma famille
de tous mes amis
de tout mon entourage
et c'est très compliqué
d'être dans cette situation-là
de nos valeurs
que notre comportement
c'est celui qui est bon
mais si autour de nous
les gens n'agissent pas comme ça
la crainte d'être jeté
elle va nous empêcher
d'agir
et d'essayer de les convaincre
très vite on va arrêter
d'essayer de les convaincre
pourtant on sait
qu'une minorité
peut faire évoluer les choses
ce sont des mœurs en quelque sorte
que ce soit si on prend le droit à l'avortement
que ce soit les droits des homosexuels
ce sont des évolutions sociétales
qui sont nées
de minorités
qui les ont portées
et qui ont permis une évolution
de la pensée majoritaire
et des normes sociales
donc globalement
la seule façon de faire évoluer
les normes sociales
c'est par cette influence minoritaire
qui repose sur certains leviers
l'efficacité de l'influence minoritaire
c'est ce qu'on appelle
la consistance
donc c'est être consistante
ne jamais lâcher
ne jamais changer le comportement
qui est conforme à nos valeurs
mais en évitant
de se présenter
comme un individu
qui est marginal
c'est-à-dire qu'il faut
malgré tout montrer
qu'on a un lien avec le groupe
c'est-à-dire que sur plein d'autres choses
sur plein d'autres choses
j'agis comme vous
mais il y a ce point-là
sur lequel moi je ne me comporte pas comme vous
je ne défends pas le même point de vue que vous
et si on n'a pas ce qu'on appelle
en psychologie
d'un mot un peu barbare
du crédit idiosyncrasique
c'est-à-dire du crédit de conformité
en quelque sorte
chaque fois que je me conforme à mes pairs
chaque fois que je me conforme aux autres
je gagne en crédit de conformité
à chaque fois que j'agis
j'avance en quelque sorte
en affirmant une opinion
qui est un peu contre-normative
c'est-à-dire en disant
moi j'agis comme ça
je pense qu'il faudrait changer ce comportement-là
ça va me faire dépenser ces points de conformité
et il n'y a que
quand j'ai des points de conformité
que les propos que je vais avancer
vont être écoutés
si je n'ai pas de points de conformité
les propos que je vais avancer
vont être laissés de côté
notamment par le biais de confirmation
on va perdre en fait toute crédibilité
ça vaut pour tout dans la politique
on voit que quelqu'un qui s'oppose systématiquement
à tout ce qui est proposé
la façon dont on va expliquer son comportement
c'est qu'il n'est jamais d'accord avec rien
quoi qu'on dise
même si on dit quelque chose
que lui-même défendait il y a trois mois
si c'est quelqu'un qui n'aime pas qu'il le dit
il va toujours être contre
à partir du moment où on va très facilement
expliquer sa position
par c'est quelqu'un qui est toujours contre
on n'écoute même pas ce qu'il dit en fait
pour que les propos puissent être entendus
et être intégrés au fur et à mesure
il faut que la personne qui les défend
ait ce crédit de conformité
qui va faire qu'on va avoir
envie ou même pas envie
mais la capacité cognitive
à écouter ce qu'il dit
sans trouver un raccourci
très confortable
de dire mais de toute façon
à chaque fois c'est la même chose en fait
tout ce qu'il fait c'est dire le contraire des autres
et donc aucune raison
aucune énergie
à essayer de comprendre ce qu'il raconte
donc pas se marginaliser pour pouvoir convaincre
et j'aimais bien ce que me disait Cécile
sur le campus de la transition
c'est radical mais pas marginal
j'aime bien ça
dans la question que tu posais
il me revient à un exemple
et je ne dis pas que c'est la solution à suivre
mais le cas de la cigarette
dans les endroits publics
du point de vue de la norme
a été une bascule mais extraordinaire
et qui n'a jamais
venu
je n'imaginais pas une seule seconde
que les gens puissent massivement
basculer vers l'idée qu'il ne faut pas fumer
et que ce n'est pas bien
et c'est devenu une norme
à une vitesse incroyable
et donc du coup l'autre ressort
qui est peut-être un peu moins agréable
à entendre c'est l'interdiction
a permis une bascule
et ça n'est plus vécu comme une interdiction
et moi je suis vraiment épaté
par ce que cette loi
a permis de faire
heurter tant que ça
les gens même si c'est l'idée qu'on avait
à ce moment là
je fumais moi à l'époque
comme quoi c'est possible
on va peut-être vous laisser poser des questions
le temps file à toute allure
par rapport à des gens qui ont des arguments
qui sont faux mais qui sont
comment dire
la plupart des gens
ils assènent des éléments
si on est justement dans la négation
même en expliquant
ça ne marche pas
par interrogation
sur ces éléments de certitude
qui sont faux
et justement c'est peut-être
le chapitre 2
de ce que vous n'avez pas décrit
je voulais savoir si vous aviez
des compléments par rapport à ça
donc quelle attitude active
pour déstabiliser
et faire changer les comportements en face
voilà
je n'ai pas de réponse aussi précise
mais le fait est que
l'incertitude c'est un élément
très important
c'est-à-dire que quand on a des certitudes
on parlait tout à l'heure de dissonance cognitive
quand on a des attitudes très fortes
dont on est très sûr
c'est très compliqué de les faire évoluer
à côté de ça on sait aussi
que quand on est dans une situation
d'incertitude
on est beaucoup plus influençable
toutes les influences sociales
les influences de l'environnement
elles sont favorisées
dans des situations d'incertitude
donc il y a
des situations
où ça rend perméable aux influences
il faut juste faire attention
à quelle influence on est exposé
au moment où il y a de l'incertitude
et c'est une vraie balance
parce que par exemple
typiquement ce qui favorise l'incertitude
c'est tout ce qui est lié à la peur ou à l'anxiété
la peur ou l'anxiété
sont des émotions qui favorisent
l'état d'incertitude psychologique
et dans ces situations d'incertitude psychologique
on a tendance à être plus perméable
aux arguments qui nous sont présentés
les gens connaissent ce mécanisme
et ne l'utilisent pas toujours à bon escient
donc l'aspect certitude, incertitude
dans laquelle se trouve un individu
à un moment donné
c'est vraiment un facteur qui est important
pour faire évoluer ses attitudes
et ses comportements
Merci, est-ce qu'il y a une autre question ?
Alors moi je voulais revenir sur
la question du bonheur
et les mécanismes de récompense liés à la consommation
notamment mettre un peu de neuro là-dedans
donc en gros l'idée c'est de dire
en tout cas on est nourri à ça
en permanence
comment on organise un sevrage
dans un contexte comme ça
parce que du coup je pense que le mot sevrage
est presque bien utilisé dans ce cadre-là
comment on sort en fait
de cette société de consommation
et de ces valeurs-là
qu'on nous inculque au quotidien ?
La première chose que je peux vous proposer
c'est de couper la source
Amin Levé qui est un bloqueur de publicité
sur son ordinateur
une moitié dans la salle
il y a 6-7 personnes
7 personnes dans la salle
beaucoup moins déjà
mettez des bloqueurs de publicité
première chose
de regarder sur vos téléphones
sur tous vos écrans
l'usage que vous avez aussi de vos écrans
je ne sais pas vous allez sur Biennet numérique
par exemple sur les androïdes
vous regardez en fait combien de fois
vous déverrouillez votre téléphone par jour
combien de temps vous passez sur chaque réseau social
ça fait très très peur
et ça c'est de se raisonner
je m'expose le moins possible
à la comparaison sociale
ça devient assez facile
quand on coupe à la source
qu'on est moins exposé à cette comparaison sociale
qui est omniprésente
qui s'impose à nous
dans l'espace public au moins
mais là où on la maîtrise
de la reprendre en main
de se couper de ça
c'est vraiment très puissant
c'est une première chose
déjà une très bonne première étape
je pense que c'est un peu ce qu'on disait tout à l'heure
essayer de se projeter dans d'autres façons de vivre
avec ces nouveaux récits
ces nouveaux imaginaires
et essayer de se dire comment pourrait être le monde
si le bonheur ce n'était pas la consommation
et qu'est-ce qu'on pourrait concrètement vivre
peut-être aller au campus de la transition
pour le vivre de façon concrète
est-ce que vous avez d'autres questions ?
oui, moi je voulais renforcer
sur cet aspect de formation
parce qu'effectivement aujourd'hui
il y a quand même un formatage
de plus en plus facile
par tout un tas d'outils
il n'y a qu'à voir ce qui se passe
dans des sociétés hyper contrôlées
par exemple des points de bonus
de comportement social en Chine
nous on a peut-être tendance à penser
que tout ça c'est valable
que dans des régimes très autoritaires
ou hyper contrôlés
moi je serais moins confiant
et je pense que des biais
dans les démocraties libérales
est-ce que vous ne croyez pas
que là il y a vraiment quelque chose
en termes de formation
de pédagogie, de développement
de l'esprit critique
le retour à des valeurs d'éthique
de long terme
alors qu'on flatte sans arrêt
exactement l'inverse
avec des micro-stimulations
par exemple avec la dopamine
envoyée à chaque commande
sur Amazon par exemple
moi je suis surpris par le nombre
de personnes qui me disent
il n'y a jamais rien sur Amazon
ah bon mais pourquoi ?
donc ils ne voient pas du tout
la déstructuration d'abord
du système qui peut exister
et puis également ces micro-effets
permanents des dopamines
vous voyez c'est quelque chose
qui est beaucoup plus vaste que ça
et je pose la question
qui à mon avis est à grande échelle
puisqu'elle concerne quand même
l'image même des démocraties
oui ben complètement d'accord
et c'est vrai que former
la conversation qu'on a là
il faudrait qu'on l'ait systématiquement
dans toutes les formations
de l'enseignement secondaire
et de l'enseignement supérieur
et malheureusement ça manque
bon moi pour enseigner
réflexion éthique et politique
dans plusieurs écoles
je suis très contente
que cette année au MINE
ça va devenir un cours obligatoire
pour tous les étudiants
mais ça devrait être systématique
un cours qui aide à se poser des questions
donner les réponses
mais aider à prendre du recul
justement à décrypter
un certain nombre de choses
et en fait donner les éléments
et je pense qu'avec l'IA
voilà encore plus
parce que là ça va être tellement facile
pour des étudiants de se dire
je vais faire la synthèse
à chat GPT ou je ne sais quel
l'accompagnateur
je ne sais pas comment on appelle ça
les chatbots et autres
et se dire en fait
j'ai une question
et là on discutait
moi je disais j'ai fait ma thèse tardivement
il y a une vingtaine d'années
mais il y a encore 20 ans
j'ai fait ma thèse
et à l'époque pour une raison je ne veux pas développer
je n'avais pas d'ordinateur portable
il n'y avait qu'accès à un ordinateur fixe
donc j'allais à la bibliothèque de l'EHUSS
je prenais tous les bouquins en notes
et j'ai fait des terrains sans téléphone portable
et j'ai fait ma thèse en 3 ans
et je pense en étant très focus
et je pense qu'aujourd'hui
on a accès
à un nombre de ressources incroyable
mais ça ne facilite pas forcément les choses
et du coup
en l'espace de 20 ans
on voit bien comment
ce qu'était à l'époque
je n'étais pas tout à fait seule de mon espèce
mais ça a commencé à monter
l'accès à des moyens de communication
beaucoup plus rapide
et autre
mais là et donc raison de plus
pour favoriser
cette réflexion éthique critique
et là
je pense qu'il y a fort à faire partout
et ça je pense que dans la salle
il y a un certain nombre de chercheurs
et autres
et puis c'est depuis l'enfance
qui a sûrement trouvé les moyens
y compris un peu ludiques
mais d'aider à prendre du recul
à faire des choix
parce que c'est aussi ce que tu viens d'évoquer
tout ça c'est à un moment donné
on peut nous obliger à certaines choses
mais c'est aussi comment est-ce qu'on choisit
et sans se dire que c'est ultra pénible
et c'est ce qu'on a fait avec Raphaël
qui a été sélectionné au festival Paris Science
pour les lycéens
c'est typiquement ce genre d'oeuvre
qui permet aussi après d'avoir des débats
et d'évier les consciences dès le plus jeune âge
et d'en discuter
donc c'est super, continue à faire ça
est-ce qu'on a peut-être une dernière question ?
J'ai une question très pragmatique
comment on fait pour faire en sorte
que les gens arrêtent de prendre l'avion
pour les loisirs ?
Je parle pas d'aller voir la famille
je parle vraiment des loisirs
je parle des conséquences des ordres de grandeur
2 tonnes Paris New York
8 tonnes Paris Sydney
on arrête de prendre l'avion
parce que c'est juste complètement invraisemblable
pour atteindre les objectifs de réduction des émissions
mais j'ai constaté
que dans ma promo de 125 personnes
il y a beaucoup de personnes
qui n'ont pas eu la même conclusion que moi
y compris des gens qui avaient déjà beaucoup profité
et simplement ce qui les bloque
c'est le fait qu'ils ont besoin
que tout le monde fasse des efforts en même temps
ils supportent pas l'idée
comment on sort de cette situation ?
Est-ce que vous avez des idées brillantes
pour faire en sorte qu'on arrête collectivement
de faire n'importe quoi ?
Une première chose
je sais pas si ça marche
mais c'est de rappeler que c'est possible
puisque personne ne prenait l'avion
jusque dans les années 60
enfin je veux dire
moi mon père a pris l'avion 2 fois
donc tout va bien
alors je sais pas si ça fonctionne
parce qu'il y a un petit côté passéiste
mais rappeler que c'est juste possible
je ne l'aimais pas
il faut cerner
si je devais faire une réponse vraiment très très très brève
je dirais il faut cerner si la personne
ça va marcher de lui rentrer dedans
en lui donnant justement
en lui disant ah c'est pas possible etc
il y a des gens que ça va braquer
ça va être pire que tout
ça va peut-être choquer beaucoup de gens dans la salle
mais moi ce que je dis
c'est ok prends l'avion
si les gens ils le font
des fois ils le vivent
ça leur arrache quelque chose
continue à prendre l'avion
si vraiment c'est hyper important pour toi
à une condition
pose toi vraiment la question
de comment tu pourrais faire autrement
par quoi tu pourrais remplacer
et quand la personne vraiment prend le temps
prend au moins une heure
pour regarder d'autres destinations
d'autres façons de faire
et une fois que la personne
elle verra que quand elle fait de l'écotourisme à vélo
avec ses meilleurs amis
qu'elle fait tous les châteaux de la Loire
qu'on a quand même le pays le plus visité au monde
ça c'est une chose que je peux proposer
vous aviez une dernière question
merci pour ce très beau documentaire
et toutes vos interventions
c'était une question plutôt pour madame Chekroun
lorsque vous avez parlé
du crédit conformisme
évidemment j'imagine
que se rendre conforme
en se soumettant à des normes
qui sont peut-être absurdes
ça ne fonctionne pas forcément bien
ça crée une culpabilité
vous pourriez en dire un petit peu plus
développer cet aspect
oui on peut être amené à se conformer
à des normes qui sont contraires à nos valeurs
ce qui va créer
on évoquait le terme tout à l'heure
de la dissonance cognitive
la dissonance cognitive c'est un état psychologique
très inconfortable
et plein de stratégies peuvent être mises en place
par l'individu pour la résoudre
donc typiquement ce qui se produit
c'est en effet cette dissonance cognitive
c'est ce sentiment d'inconfort
d'avoir fait quelque chose
qui est tout conforme à nos valeurs
ou à nos envies
ou à ce qu'on aurait fait
si on n'avait pas subi ça
donc pour résoudre la dissonance cognitive
on a des processus internes
qui peuvent être soit très positifs
soit très négatifs
une des possibilités
c'est de renforcer son attitude initiale
et de s'extrémiser
donc selon ce qui a provoqué
la dissonance cognitive
ça sera plus ou moins positif évidemment
mais on va pouvoir être
au final je ne me sens pas bien
donc je vais la prochaine fois
agir encore plus conformément
à mes valeurs
et je ne vais plus le refaire
ça va réduire un peu la dissonance
l'autre possibilité pour réduire la dissonance
c'est au contraire
de trivialiser
encore autre chose
de trivialiser
mais ça va être de rationaliser son comportement
en finalement se disant
c'était pas si grave
et c'est pas si mal
et ça va faciliter la reproduction du comportement
donc il y a les deux possibilités
on ne sait pas bien encore
ce qui favorise le choix
d'un ou l'autre mode de réduction
de la dissonance cognitive
là j'en ai proposé deux
il y en a au moins une dizaine
qui ont été mis en évidence dans la littérature
mais en tout cas ce que ça provoque
la situation que vous décrivez
c'est un état psychologique très inconfortable
soi-même
sans avoir recours aux autres
c'est vraiment un processus intrapsychologique
qui se met en place quasi automatiquement
dès qu'on ressent cet inconfort psychologique
qui est vraiment très désagréable
qu'on a tous vécu
à des échelles plus ou moins grandes
mais c'est un état affectif très négatif
merci beaucoup
mais peut-être pour conclure
pour les personnes qui veulent aller plus loin
vous aviez peut-être une conseil de lecture
pour tout ce qui était biais cognitif etc
oui j'avais trouvé un livre
qui parle des biais cognitifs
qui s'appelle
Méfiez-vous de votre cerveau
c'est un livre qui a été écrit
par un enseignant-chercheur suisse
qui s'appelle Pascal Wagner-Aeger
Wagner comme le compositeur
Aeger, E de Gewer
et c'est un petit livre
qui peut même être accessible
à du plus jeune public
qui est illustré, il y a des dessins etc
et ça montre bien les biais cognitifs
et comment notre cerveau
peut nous amener parfois
parfait, merci beaucoup
merci à toutes et tous
d'avoir été ici