Élection présidentielle américaine, plus que onze jours avant le jour-J. Une question taraude les observateurs : s’il revenait au pouvoir, à quoi ressemblerait un nouveau mandat de Donald Trump ? Kamala Harris a alerté les électeurs en qualifiant son adversaire de fasciste. Pour en parler, Alice Cohen, journaliste, réalisatrice du documentaire « Droite radicale, la conquête de Washington » sur Arte, est notre invitée. #donaldtrump#kamalaharris#étatsunis
2h19 à Washington, plus que 11 jours avant l'élection présidentielle américaine et
une question lancinante, s'il revenait au pouvoir, à quoi ressemblerait un nouveau
mandat de Donald Trump ? Mercredi Kamala Harris a haussé le ton pour mettre en garde les
électeurs en qualifiant son adversaire républicain de « fasciste ». De quoi l'ancien président
est-il le nom dans l'histoire politique récente des États-Unis ? Quels étaient
les signes avant-coureurs du tournant autoritaire et ultra conservateur que Donald Trump a
ébauché lors de son premier mandat ? Notre invitée ce matin pour en parler, bonjour
Alice Cohen.
Et merci d'être avec nous.
Vous êtes journaliste, réalisatrice avec Gilles Biasset du documentaire « Droit
tradical, la conquête de Washington » passé sur Arte il y a quelques jours, une plongée
des années 80 jusqu'à nos jours dans la patiente ascension de l'aile ultra conservatrice
du parti républicain jusqu'à l'hégémonie qu'on lui connaît aujourd'hui.
On va reparler de ce que raconte votre film, mais j'aimerais d'abord entendre votre
regard sur ces propos de Kamala Harris, en écho notamment aux propos de John Kelly,
l'ancien chef de cabinet de Donald Trump qui raconte son admiration pour Hitler, affirme
qu'il préfère l'approche dictatoriale pour gouverner, Donald Trump fasciste, dictateur
en puissance pour résumer, ces termes, ces affirmations, vous paraissent-ils faire écho
à la réalité que vous racontez ?
Alors, je ne sais pas si on peut dire qu'il est fasciste, parce que je ne suis pas sûre
que Donald Trump soit un idéologue, en fait, c'est-à-dire que cette dimension-là, je
ne dirais pas ça.
Par contre, ce qui est certain, c'est qu'il y a des traits caractéristiques dans sa manière
d'agir du fascisme, cette manière d'utiliser les foules et les masses, de disqualifier
les médias.
Et puis surtout, on va dire, il y a la critique radicale de la démocratie et la dérive autoritariste.
Et là, c'est vrai qu'en fait, on a la sensation qu'il agit comme un entrepreneur, au fond,
c'est ce qu'il a été pendant des années, et un entrepreneur sans actionnaire.
Donc, c'est quelqu'un qui ne supporte pas d'avoir des contre-pouvoirs en face de lui,
quelque part.
Donc, quand il y a le Congrès, il y a le Sénat, etc., c'est plus compliqué.
Dans le film qu'on a fait, il y a un des intervenants qui est Peter Baker, qui est
un des journalistes qui a été le correspondant à la Maison-Blanche pour le New York Times.
Et Peter Baker me racontait qu'une fois, il était dans Air Force One avec Donald Trump
et il discutait avec lui.
Et Donald Trump lui disait, de manière assez ouverte, qu'il était jaloux de Xi Jinping,
parce que Xi Jinping, lui, avait la possibilité de mettre quelqu'un en prison en claquant
des doigts sans que personne ne le... ou même de le faire assassiner.
Donc, il y a un rapport au pouvoir qui est quand même un peu problématique, on va dire.
Alors, cette dimension autoritaire ultra-conservatrice prise par le parti républicain sous la houlette
de Trump, c'est tout le sujet de votre documentaire qui en fait la genèse.
On va écouter un extrait.
Un vent réactionnaire souffle de plus en plus fort sur le pays et ses institutions.
Ces victoires de la droite radicale sont l'aboutissement d'une stratégie réfléchie
et mise en œuvre il y a plus de 40 ans, dès les années 80.
Une stratégie imaginée par une minorité en mal de pouvoir.
C'est une histoire de revanche, je crois qu'il n'y a pas d'autre mot.
Je pense qu'on peut dire sans exagérer que l'aile radicale du parti républicain est
devenue nihiliste.
Ils veulent abattre le système.
Une histoire de revanche, une stratégie élaborée il y a plus de 40 ans.
Alice Cohen, pour comprendre l'avènement de Donald Trump, pour comprendre ce que sont
devenus l'Amérique et le parti républicain, il faut impérativement regarder dans ce rétroviseur.
Oui, vraiment, je pense qu'aujourd'hui, ce qu'il faut comprendre, c'est que eux, en
tout cas, cette droite radicale minoritaire, a joué le long terme, c'est-à-dire qu'ils
ont réussi petit à petit à attraper un à un les pouvoirs politiques, médiatiques,
judiciaires, en jouant le temps, en fait, et c'est ça un peu la singularité de cette
histoire.
Et nous, ce qu'on a voulu faire, c'est reconstituer ce puzzle, en fait, recomprendre comment cette
ascension a été possible et c'était en faire ressortir les causes profondes, les
ressorts, les mécanismes.
Et au fond, c'est ça qu'on voulait mettre en avant.
Avec la personnalité centrale de Newt Gingrich, notamment, avec Fox News qui joue un grand
rôle.
Et puis, il y a l'aspect judiciaire, on a dit et redit que Trump, et c'est peut-être
sa plus grande victoire, avait installé à la Cour suprême trois juges, suffisamment
pour qu'elle serve l'agenda conservateur pendant des décennies, on l'a vu avec la
révocation du droit national à l'avortement.
Ce que vous montrez, et ce qu'on raconte moins, c'est que c'est là aussi, loin d'être
un hasard du calendrier de la mort des juges précédents de la Cour suprême, c'est encore
l'aboutissement de 40 ans de travail méthodique de certains groupes très organisés.
Oui, notamment celui dont on parle, qui est la Federalist Society, qui est au fond un
think tank, qui est une association à l'époque qui prend en essence dans les années 80,
qui est incubée dans le gouvernement Reagan, mais qui part de jeunes étudiants et de professeurs
qui ont compris qu'à un moment, ils pourraient infiltrer les tribunaux s'ils y mettaient
les moyens et s'ils faisaient des formations pour ces juristes qui étaient beaucoup plus
conservateurs alors qu'ils étaient enfermés dans un monde plutôt progressiste dans les
campus à l'époque, etc.
Et c'est ce qu'ils vont réussir à faire, puisque dès 91, il y a le juge Clarence Thomas
qui est nommé par Bush, et puis après il faudra attendre Trump et Léonard Léo pour
qu'on arrive à avoir 3 juges sur 6.
Alors tout cela, vous parlez aussi de l'ascension du Tea Party dans votre film, nous donne l'impression
a posteriori d'une offensive en rang serré, très organisée, et ça nous ramène un peu
à la question du timing des propos de Kamala Harris sur la dimension fasciste du logiciel
Trumpiste.
Les médias se demandent si elle abat cette carte simplement parce qu'elle n'en a plus
beaucoup d'autres pour faire la différence.
L'argument de fait, vient-il ? Un peu tard, on regarde des années écoulées et des signaux
d'alarme qu'on a vus, notamment pendant la présidence Trump.
Kamala Harris, elle fait ce qu'elle a fait depuis, ce que font les démocrates quand
même depuis un certain temps, c'est-à-dire qu'en 2020, Biden dit je rentre dans la campagne
à cause de l'événement de Charlottesville, il faut se souvenir de ça.
En 2022, pendant les midterms, les démocrates ont aussi cet argument qu'ils mettent en avant
sur le fait que la démocratie est en danger, donc ça va quand même dans cette continuité
pour les démocrates.
Après, ce qui est vrai, c'est qu'on est à moins de dix jours de la présidentielle
et que sur le terrain, il faut aller récupérer des républicains modérés, en fait, et la
meilleure manière de le faire, c'est quand même celle-là.
Et dans la perspective d'une victoire de Trump, quand on voit tous les pouvoirs qu'il a accumulés,
judiciaires, de plus en plus d'élus républicains ultra conservateurs au Congrès, etc., il
aurait plus de pouvoirs que jamais dans les faits ?
En fait, il a aujourd'hui réussi à être un, il est beaucoup mieux préparé, il connaît
le pouvoir.
C'était des amateurs en 2016, c'est des pros aujourd'hui.
Et puis, il a des hommes qui sont issus du mouvement MAGA qui sont en place.
Et surtout, il a les moyens de faire le ménage aussi au niveau des fonctionnaires.
Il a préparé une liste de 20 000 personnes sur lesquelles il pourrait s'appuyer et il
a aussi une ordonnance qui s'appelle l'ordonnance F qu'il avait mis en place alors qu'il était
président, évidemment balayé par Biden dans la suite, mais qui lui permet de virer, pardon
du terme, mais en tout cas de dégager les fonctionnaires qui ne seraient pas assez loyaux.
Donc oui, il est en train de construire un monde sans contre-pouvoir à l'intérieur.
Avec l'aide, encore une fois, de groupes ultra conservateurs comme le projet 2025, etc.
Dernier aspect de votre film, il nous reste une minute, c'est celui du retour du spectre
de la sécession.
Un de vos interlocuteurs parle d'une guerre civile froide.
On voit aussi apparaître le terme divorce national chez des élus au Congrès.
Si Donald Trump perd cette élection, cette thématique pourrait encore monter en puissance.
Cette histoire de guerre, ce terme de guerre civile froide, il est utilisé dans le film
par un intervenant qui est celui du Claremont Institute, qui est un des think tanks de droite
radicale les plus importants aux Etats-Unis.
Donc, est-ce qu'il y aura une guerre civile froide si Trump ne passe pas, qu'il deviendrait
chaud ? Je ne peux pas vous le dire.
Par contre, ce qui est vrai, c'est qu'il cherche à faire avancer cette idée et que
c'est une idée qui sert de Donald Trump.
Celle de la division l'a toujours servi et continuera à le servir.
Merci Alice Cohen, merci d'avoir accepté l'invitation de RFI ce matin.
Vous êtes réalisatrice de ce documentaire, Droite radicale, la conquête de Washington,
qui est à revoir sur le site d'Arte.
Arte.tv, bonne journée à vous, à très bientôt.