La Veillée #88 : 650 km, par Louis Eimery

Axolot
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10 déc. 2024
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J'ai rêvé d'un autre monde où on se raconterait des histoires le soir.
Et j'y suis.
Je vous racontais la première fois où il m'est arrivé un truc qui ressemble à un film.
Et je me disais, tiens, où sont les caméras ?
Parce que là j'ai du mal à croire que ce qui m'arrive, va m'arriver vraiment.
En fait, j'avais peur du noir quand j'étais tout petit.
Et dans mon cas à moi, l'obscurité ne dissimulait qu'une seule chose.
C'était le grand méchant loup anthropomorphe et anthropophage de Disney.
On ne comprend pas ce qui se passe, il y a 350 personnes devant Times Square.
Et là on voit un avion rentrer dans une tour.
Et un deuxième avion rentrer dans une tour.
On était le 11 septembre.
Il y a mes potes qui me disent, et ma famille qui me disent,
ça te ferait une histoire à raconter.
Et à ce moment-là, je ne veux pas raconter d'histoire.
Je veux juste rentrer à la maison, je veux juste revoir mon fils.
Il y a des inconnus qui ont pris soin d'autres inconnus.
Comme si c'était des gens de leur famille, vraiment.
Il y a des gens qui ont pris des balles pour d'autres gens,
qu'ils ne connaissaient même pas.
On traverse tous des tempêtes, des épreuves,
des choses dans lesquelles on croit qu'on ne se relèvera pas.
Et puis finalement, il y a ces forces.
En tout cas, cette histoire m'a étrangement marqué.
Pour une chose, c'est ce moment où je me suis dit,
j'ai 14 ans et je n'ai rien fait de ma vie.
Donc à partir de là, je suis devenu suractif.
Je me suis fait écrire des tas de trucs, faire plein de choses,
faire de la musique, faire des dessins,
avec toujours cette idée pensant,
si j'étais mort à 14 ans, j'aurais rien fait.
Alors que maintenant, même si je meurs maintenant,
j'ai l'impression que j'ai fait quelques petits trucs.
Parfois, on pense vivre quelque chose pour nous
et en fait, on est juste le pont pour quelqu'un d'autre.
Mon objectif, c'était ça.
C'était d'arriver sur scène, ici,
et de vous raconter cette histoire debout.
Merci de votre attention.
Au début de la soirée, je vous ai expliqué
que le fil conducteur des histoires de ce soir,
c'est des choix qui peuvent être déraisonnables
sur le papier.
Très souvent, ce genre de choix
amène à des situations dans lesquelles on se dit
« Pourquoi je me suis foutu dans cette galère ?
Personne ne m'a forcé. »
C'est un peu le cas de notre prochain invité.
Je vous demande d'applaudir très fort, Louis.
Merci de l'avoir baissé.
Bonsoir.
Ça a l'air actif.
Impressionnant.
Je vais vous raconter une histoire
qui, à mon sens, illustre effectivement
la question de choix et d'audace.
Ma mère avait préféré
inconscient et crétin.
Je vais garder audace.
Comme toute bonne histoire,
ça commence sur l'île de Noirmoutier.
Certains connaissent.
Au tour d'un bon apéritif
avec des amis,
Doin, qui est dans la salle.
Coucou, Thibault.
Et un ami, surtout, Adrien.
Adrien est,
comme moi,
patient mucoviscidose.
Boum, je mets l'ambiance.
Il sait, comme moi,
la valeur de la vie et la valeur du combat.
On est tous les deux dans l'association
« Vaincre la mucoviscidose ».
Cette fois, on veut la mettre en avant.
On dit qu'on va faire un défi sportif.
Ça part dans tous les sens.
Ça part en vélo, ça part en voile,
ça part en parapente.
On ne sait pas faire de parapente.
À un moment, ça me vient,
ça fait 20 ans que j'en fais,
et je dis « en roller ».
Adrien me dit « banco ».
Tout de suite après,
il me dit « je ne sais pas faire de roller ».
Je lui dis « t'inquiète pas,
on a quatre mois devant nous,
ça va le faire ».
Il s'en suit,
deux mois, un peu de suspense.
C'est-à-dire que, moi, tous les jours,
je lui envoie « fais du roller,
fais du roller, fais du roller,
fais du roller ».
Je me doute qu'il ne le fait pas,
mais je le tente.
On arrive fin juin, à deux mois d'un départ,
d'un départ de 650 kilomètres
en roller,
en toute sobriété.
Départ
Roscoff en Bretagne,
arrivée Paris.
Il me dit
« viens à Strasbourg,
on va faire des séances photo ».
On n'a pas de sponsor,
on n'a pas de matériel,
des vieux rollers qui traînent dans un placard depuis 10 ans.
On s'est vaguement
le tracé,
l'association est moyennement au courant,
mais on aura des photos.
J'arrive à Strasbourg,
Adrien passe me prendre, il me regarde et me fait
« je suis chaud, j'ai bossé
tous les jours ».
Je regarde ses jambes, j'ai des doutes,
je me dis « pourquoi pas ? ».
On va dans un grand champ,
il y a un photographe qui est là,
avec un drone,
c'est un truc de fou,
il met ses rollers
et je ne savais pas
ce pouvoir chez Adrien,
il a redessiné le code de la route.
Je vous explique.
Un banc sur le côté,
c'est une bouée de sauvetage
au milieu d'un océan de bitume où il peut s'allonger
pour s'arrêter.
Un stop, c'est une barre
de pole dance dans laquelle il tourne autour
pour se maintenir.
Et enfin, le fossé,
c'est juste le freinage d'urgence.
Alors, j'ai un peu peur,
mais bon,
ça va.
Ça va.
Et on retourne chez lui,
et là, il y a sa copine qui vient me voir et qui me fait
« ça va ? ».
Je lui dis « ouais, bah écoute,
j'ai un peu de boulot, mais ça va, franchement,
il se débrouille ».
Bon, il faut que je t'avoue quelque chose.
Oui.
Il a acheté ses rollers ce matin.
Il en a fait qu'une heure.
Et là, je vois Adrien,
derrière, qui me fait
« mais quel escroc ».
Et en même temps, je me dis aussi
« putain, si en une heure, il sait faire ça,
mais dans deux mois, c'est un champion olympique ».
Alors, on fonce.
On va dans les entreprises.
Autant vous dire que deux patients,
mucoviscidose,
avec un défi de 650 km en roller,
c'est pas tout de suite les cheveux de course
sur lesquels on a envie de parier.
On se dit plus
pas sûr, quoi.
Et je sais pas comment vous dire, par miracle,
on arrive fin août
et on a tout.
Les rollers,
l'argent pour nous loger,
les sympathisants derrière nous,
les super trucs
hyper pros, gilets et tout.
On en voit beaucoup trop de rêve.
Et puis, on arrive
le jour du départ à Roscoff.
La veille, Adrien fait la route
de Strasbourg et il fait
Morley-Roscoff en bus.
Je m'en souviendrai toujours.
Il descend du bus,
il vient me voir, il me fait
« On est d'accord que
Morley-Roscoff,
c'est la première étape ? »
Je lui dis « Oui ».
Donc là, je sens le poids de la réalité
s'écraser sur Adrien.
Il me dit « Ça monte et ça descend
quand même, hein ? »
Je lui dis « Oui, Adrien ».
« Mais on peut monter en roller ? »
Non seulement on va monter,
mais on va descendre.
Bref, jour du départ.
On voulait faire ça intimiste.
Les parents, 2-3 personnes.
On s'est retrouvés
avec le directeur du centre,
le directeur de la fondation,
le maire de Roscoff,
jusqu'à la télévision
avec la caméraman sur des rollers
avec la caméra comme ça.
Et là, on se dit
« Faut pas tomber. »
Parce que là, c'est l'Archumba devant tout le monde.
Et on part.
On roule, on roule, on roule.
Et à un moment arrive une étape importante.
Bon, pour le résumer, ça va.
On n'a pas très vite,
mais on avance, ce qui est déjà pas mal.
Et on arrive à Erky.
Petit contexte géographique.
Erky, falaise,
il y a un indice,
ça monte très haut et ça descend
très fort.
Et aussi, autre contexte,
étant pathologie mycobicideuse,
on respire mal,
forcément, on digère mal.
Bon.
Et on arrive face à une immense montée.
Et je vois Adrien, il est vide.
Il me dit
« Il n'y a pas d'autre chemin ? »
Non, il n'y a pas d'autre chemin, là.
Et il y a un monsieur qui passe à côté,
véridique, qui marche,
qui nous regarde.
« Vous allez la monter ? » « Oui. »
« Putain, vous êtes courageux.
C'est classé Tour de France, ça.
Les cyclistes, ils viennent s'entraîner ici. »
Donc là, je vois Adrien,
blanc.
Je lui dis « Donne-moi ton sac. »
Ah oui, parce que, précision, on avait nos sacs
et Adrien, en bonus, avait sa bouteille d'oxygène,
ce qui respire un peu moins bien que moi.
Et sa bouteille a indiqué
« 30 minutes ». Donc là, je me dis, ok, faut y aller,
c'est le moment.
On monte, on monte, on monte, on monte.
Alors, chose extraordinaire en roller,
quand on monte, on recule en même temps.
« Pourquoi ? Pourquoi ?
Pourquoi ? »
On arrive en haut
et là, je vois Adrien,
la bouteille d'oxygène qui fait
« Brrrrrrrrrrrrrr »
Je lui dis, bon, voiture balay, on s'arrête là.
Dans ma tête, je suis en mode
« 250 km, c'est pas mal,
déjà, c'est bien. Et puis Adrien a un pouvoir extraordinaire, il me regarde, il me fait
« on fonce ». On a continué comme ça, il y avait des cyclistes, des sympathisants
qui nous attendaient, qui nous ont ouvert une deux fois deux voies. Oh là là, si on
pouvait aller jusqu'à Paris comme ça avec la deux fois deux voies. Hyper pro, on arrive
à Erqui, puis on arrive enfin et on se repose là-bas. Et c'est là aussi où je voulais
vous dire l'importance parfois dans un voyage d'un petit rien, on avait des coups de klaxon
qui nous encourageaient parce que les gens nous avaient vu rapidement à la télé et
puis il y avait des sympathisants. Et quand un sympathisant qui nous loge vient nous voir
après tous ces kilomètres et nous dit le matin, café ou orange ? Merci, merci beaucoup.
Et parfois c'est ça, un voyage ça ne tient à pas grand-chose. Bref, on repart, entre
temps on rentre dans un PMU, on avait des dégaines, on rentre dans un PMU, le mec du
PMU nous regarde, il fait « Vous allez où comme ça jusqu'à Paris ? » « Oui, café
au fer ». On continue, on avance et parce que ça ne nous suffisait pas, on faisait
également des interventions dans des centres, infirmières, médecins, tout ça pour parler
de la maladie. Et un sujet qui me tient à cœur, c'est la question de la collaboration
thérapeutique, la relation soignant-soignée qui à notre sens est extrêmement importante.
Et je me souviendrai toujours, il y a une infirmière au fond de la salle, ah oui on
faisait les cours en roller, on glisse sur les idées, c'est magnifique. En plus j'étais plus
grande que tout le monde pour une fois, c'était un bonheur. Et l'infirmière dit « Ouais,
je peux vous poser une question les mucos ? ». « Oui, c'est l'air qu'on est là pour ça,
vas-y ». « Moi, je ne vous aimais pas trop ». « Merci ». « Ouais, parce que quand j'étais
infirmière et soignante, plus jeune, je rentre dans une chambre où il y a un patient muco et
le patient me dit « Oui, alors bonjour, au niveau de la saturation, c'est un petit peu
faible. Au niveau de la sérologie, je vois que les datas ne sont pas bonnes. Est-ce que
vous pouvez m'appeler l'interne parce qu'au niveau de l'IV, je voudrais changer et puis
vous me passez en 250 parce que 300, c'est trop ». Elle dit « Mais tu veux m'apprendre
mon métier ? ». En fait, elle a compris après. Ce que le patient disait, ce n'était pas « Assieds-toi,
donne-moi ta blouse, je m'en occupe ». C'était « Je connais mon corps comme personne ». Et c'est
l'alliance du savoir scientifique avec le savoir physiologique qui fait le miracle.
Ça, c'était pour le petit message. On continue. Et comme dans tout voyage,
il y a un moment de creux. Ce moment de creux s'appelle la Normandie. Je ne sais pas s'il y a
des Normands dans la salle. Mais nous, on nous avait dit « Ne vous inquiétez pas les gars,
la Normandie, c'est plat ». Pas la Suisse normande. La Normandie suisse, peu importe.
Et je vais vous illustrer une petite anecdote. On arrive devant une grande descente forcément,
mais très étroite. Et je vais vous montrer le niveau de fatigue. On avait un protocole. Comme
Adrien ne s'est pas vraiment freiné, je descendais en bas s'il y avait une intersection et je faisais
la circulation. Comme ça, ça permettait de voir Adrien qui fonçait jusqu'à un fossé. J'ai eu des
doutes dans ce voyage. Et là, cette fois, je vois Adrien descendre et je ne sais pas comment vous
dire, je vois une forme d'abandon. Je ne sais pas si vous avez déjà vu votre ami devenir une fougère.
C'est extrêmement perturbant. Je vois Adrien, il fait ça. Mais avec beaucoup de douceur. Et là,
je vois mon ami disparaître dans les fougères. Et je me dis « Tiens, est-ce que je n'ai pas perdu
Adrien ? ». Bon, rassurez-vous, il était vivant. Allongé comme ça sur le dos, en me disant « T'inquiète,
je fais une pause, préviens-moi ». Bref, on arrive le soir et on s'engueule pour du shampoing. Alors,
on s'engueule pour du shampoing, pas bon signe. Je m'isole, je vais marcher un petit peu. Et le
sort est bien fait. Elodie, la directrice communication de l'association, m'appelle.
Elle me dit « Ouais, ça va ? ». Parce qu'ils étaient tous en flip, ils avaient un craint.
Parce que communication de crise sur deux patients perdus en roller, moyen-moyen. Donc,
les pépettes. Et tous les jours, elle nous appelait. Elle me dit « Tu connais Marine
L'Orphelin ? ». « Ouais, je regarde sur Internet. » « Ah oui, c'est l'ancienne licence, la médecin,
tout ça. » « Ouais, ouais. Bon, tu dis Adrien, on vous attend à l'arrivée ». Elle raccroche.
Comment le lendemain, on était motivés. Les valises étaient faites, à 6h, on était comme ça sur la
route. Et puis, on arrive à Paris, on arrive à la porte de Versailles. Et alors, à la porte de
Versailles, nous attendait Paris Roller. Alors, Paris Roller, certains connaissent ici, c'est,
vous savez, l'association qui organise des virées en roller dans Paris. Alors, j'avais eu le
responsable, il m'a dit « Ouais, ne vous inquiétez pas les garçons, on s'occupe de vous ». Je ne le
pensais pas comme ça. J'arrive, et là, Mustang électrique, gyrophares, 10 personnes avec des
talkie-walkie, pam-pam. Et on prend les routes, ils nous ouvrent les routes parisiennes. Comment
on se sent puissants. Pas de bouchons. Enfin, si, derrière nous. Mais alors, devant, on avance, on ne va pas se
mentir, on est un peu fatigué quand même. On vient de se taper 650. Alors, rectification, 685, parce que
moi, innocemment, j'avais pris Google Maps et j'avais dit « Hop, tac, il y a une route ici, paf, paf, c'est
bon ». Oui, mais sauf qu'en roller, tu ne roules pas sur de la terre. Tu ne roules pas sur des graviers. Donc, à chaque
fois, demi-tour, on revenait sur nos pas. C'était long. Et je regarde sur la droite et il y a la tour Eiffel. Et là, je vois
non seulement Adrien, vivant, et la tour Eiffel. Et là, je me dis « Ok, plus que 5 kilomètres ». Et puis, on
arrive à l'arrivée. Et alors, chose drôle quand même, on avait fait tout un axe de communication. Vont-ils
arriver à l'heure au Virade ? On avait 15 minutes d'avance. Ce n'est pas beau, ça ? Bon. Et puis, alors là, on
arrive. Les violons, les fumigènes. Trop bien. Nos compagnes qui nous attendent. Marine l'orphelin déçue,
évidemment. Elle a compris. Et puis, il nous aura fallu plusieurs semaines pour redescendre avec Adrien. Et on a
réussi notre pari. Ce voyage, pour chacun de nous deux, a été important. Personnellement, il a transformé ma vie.
Avant, je travaillais en politique et pour l'État. Aujourd'hui, je suis comédien-écrivain, aux grandes joies de mes
parents. Mais je me sens parfaitement à ma place. Et toute cette histoire, pourquoi ? Pour revenir sur le thème de
Patrick, justement, sur cette question du choix et de l'audace, provoquez-vous. Provoquez-vous. Mettez-vous en
danger. Parce que quelquefois, je dis bien quelquefois, ça peut marcher. Je vous remercie.
