La vue des enfants baisse mais pourquoi ? Pr Dominique Brémont-Gignac, cheffe du service d’ophtalmologie à l’hôpital Necker fait un état des lieux de la situation.
Présentée par Agathe Lecaron, La Maison des Maternelles est le rendez-vous quotidien consacré à la parentalité et petite enfance. Dans ce magazine, l’animatrice et les spécialistes qui l’entourent ont pour ambition de répondre aux interrogations des jeunes parents, proposant ainsi une émission de service. En toute liberté, de façon positive et décomplexée !
Je le disais, chercheuse en ophtalmologie pédiatrique,
donc on voulait voir avec vous les résultats de la huitième édition de l'Observatoire de la vue des enfants 2024.
Il y a un premier chiffre, moi, qui m'a marqué.
C'est ce chiffre-là qu'on va voir à l'image.
48% des parents déclarent que leur enfant souffre d'au moins un trouble visuel.
C'est un parent sur deux, donc, qui le déclare et qui le voit.
Où est-ce qu'on se situe par rapport aux années précédentes ?
Est-ce que les enfants ont de plus en plus de troubles visuels ?
Est-ce que ça stagne ? Est-ce que c'est constant ?
Non, ce n'est pas constant, malheureusement.
On voit bien qu'il y a une augmentation majeure des troubles visuels.
On sait qu'avant l'âge de six ans, il y en a entre 20 et 25%,
ce qui n'est quand même pas négligeable du tout.
C'est quand même un enfant sur cinq et plus.
Et d'autre part, on sait aussi qu'il y a une augmentation de la myopie.
On va en parler très sincèrement.
Je pense que c'est très important parce que l'environnement a changé.
Notre environnement quotidien a changé.
Évidemment, je pense qu'on s'en est tous rendu compte.
Et les enfants ne sont pas élevés de la même façon.
Parlons-en tout de suite de la myopie.
C'est plus trois points par rapport à l'année dernière
et beaucoup plus par rapport aux années précédentes.
Beaucoup plus par rapport aux années précédentes.
On en est à quasi 40% d'adultes jeunes myopes en France,
alors qu'on était plutôt à 20% il y a une vingtaine d'années.
Il y a des prévisions incroyables sur le monde.
Il est prévu qu'en 2050, une personne sur deux soit myope.
Ce n'est pas uniquement le fait d'être myope,
c'est aussi le fait qu'il y a des forts myopes
et que même les myopes peuvent développer des complications.
Il faut lutter contre cette myopie de l'enfant.
Comment peut-on freiner cette myopie ?
Aujourd'hui, on peut le faire.
Ce n'était pas le cas avant.
C'est assez impressionnant.
On a beaucoup de moyens pour freiner.
Des verres qu'on appelle défocalisants.
On a aussi des lentilles défocalisantes.
On a de l'orthocarotologie.
On a des gouttes d'atropine.
On a même de la lumière rouge aujourd'hui.
On a plein de moyens, mais le moyen le plus simple,
c'est les verres défocalisants.
C'est une paire de lunettes avec des verres un peu particuliers.
C'est très important.
Quand l'enfant est myope, il faut absolument,
quand on voit que ça évolue,
avoir une correction optique.
Ce que vous venez de citer, c'est juste pour ralentir.
C'est la question que je me posais.
Quand mon fils est myope, ça ne se supprime pas.
Ça ne se corrige pas tout seul.
Pourquoi ça ne se corrige pas tout seul ?
Un oeil myope, c'est un oeil qui est trop grand.
On ne peut pas le faire rétrécir.
C'est pas possible de le rétrécir.
Je ne savais pas rétrécir les yeux.
Même vous ?
Même moi.
J'ai tout essayé, mais on ne peut pas le faire.
Dans l'étude utilisée par l'Observatoire,
l'étude IPSOS demandée par Chris Group,
je me suis posé la question, en voyant les résultats,
est-ce qu'il y avait un lien fort
dans les dernières années, pour expliquer cette montée ?
C'est vrai qu'on a vécu la pandémie du Covid.
Est-ce que la pandémie du Covid a eu un impact
sur les yeux de nos enfants ?
Tout à fait.
La pandémie du Covid a montré que les enfants
qui étaient, je dirais, en lockdown,
enfin, vraiment confinés,
qui étaient à l'intérieur, qui n'avaient pas
d'activité extérieure et qui sont restés
sur des activités très importantes,
ont augmenté leur myopie
sur trois mois.
C'est une étude chinoise qui a démontré cela.
Ce que l'on comprend,
et ça c'est très important, c'est l'environnement.
L'environnement, dans la mesure où l'enfant
reste sans activité extérieure,
où il a des activités sur les écrans,
des activités très importantes
avec une mauvaise luminosité.
Parfois aussi,
le fait de se coucher tard.
Eh bien, tous ces facteurs vont être
des facteurs environnementaux sur lesquels on peut agir
et qui sinon vont
favoriser la myopie.
C'est fou ce que vous dites, parce que ça me rappelle,
ça me renvoie un peu à mon enfance. Et moi, j'ai l'impression
que je passais énormément de temps dehors.
Peut-être que ce n'était pas une bonne chose.
Mais en tout cas, j'ai l'impression
quand je vois mes neveux, quand je vois mon fils,
il est encore trop petit, mais il ne joue pas de la même
manière à l'extérieur. Et moi, ça a développé
des compétences chez moi, ne serait-ce que le repère
dans l'espace. Quand on joue au foot avec
des copains qui n'ont pas les mêmes vêtements qu'eux,
il faut reconnaître, il faut essayer d'anticiper.
Et j'ai l'impression que même mes neveux, je vois,
ils n'ont pas tout ça. Est-ce que de sortir
et de jouer dehors, c'est préconisé
pour la sauvegarde de la bonne santé des yeux ?
C'est préconisé.
Et on a démontré scientifiquement
que deux heures passées à l'extérieur,
à la lumière du jour, réduisaient
ou diminuaient le fait
d'avoir des myopies. Donc ça, c'est très important.
Une fois que c'est enclenché, c'est un peu plus
difficile, c'est plus compliqué.
Mais justement, on a des moyens de freination.
Mais déjà,
deux heures à l'extérieur, c'est pas toujours
facile d'avoir deux heures de sport
à l'extérieur, à la lumière du jour,
surtout l'hiver, par exemple.
Pouvoir diminuer le temps d'écran,
et ça, on va en parler, je m'imagine.
C'est quoi ? C'est la proximité
de l'écran comme un smartphone, une tablette ?
Ou c'est la distance qu'il faut y insérer ?
C'est l'attention que l'enfant va porter
sur l'écran. Et le fait
qu'il va accommoder beaucoup, qu'il va
ne jamais regarder en haut.
On dit qu'il faut 20 minutes
où il doit lever les yeux.
En pratique, c'est totalement improbable.
Et ce temps
avec des écrans qui ont des lumières
particulières, avec des LED.
On a démontré aussi qu'il y avait une certaine toxicité
de ces lumières qui ont des pics dans le bleu.
Et le bleu, en fait, a tendance à favoriser
plutôt la myopie. Pour ça, d'ailleurs, qu'il y ait des thérapies
sur la lumière rouge.
Et donc, ce sont
l'activité de près,
avec une mauvaise luminosité aussi.
Et puis même, se coucher tard
va jouer sur le cycle.
On en a parlé ici, dans les actus, il y a quelques jours.
La lumière bleue ne facilite pas le sommeil.
Et bien au contraire.
Une dernière question sur les délais de consultation.
Quels sont les retours que vous avez ?
Est-ce qu'on sait que les parents ont
quelques difficultés ? Alors, on n'est pas encore
du même niveau que les rendez-vous pour les dermatos.
Ça reste beaucoup plus
proche la date.
Ça reste difficile
aujourd'hui.
Pourquoi ? Parce que parmi les ophtalmologistes,
un certain nombre ne vont pas forcément voir
facilement d'enfants. Donc pour les enfants,
ce n'est pas si simple que ça. On a plusieurs
solutions avec les orthoptistes qui peuvent déjà
faire un dépistage. Donc déjà, ça c'est quelque chose
d'important. Évidemment, l'idéal
c'est d'avoir un ophtalmopédiatre. Mais si tout d'un coup,
je reçois tous les enfants à l'équerre,
je vais avoir un petit problème.
Sinon, bien sûr que
les opticiens peuvent aussi avoir un rôle
de dépistage.
C'est la suite logique. C'est que les opticiens
prennent les enfants dans un premier
rendez-vous. Au moins, ils font
un filtre et ils expliquent aux parents qu'on peut faire
quelque chose et comment il faut le faire. Parce que les parents s'inquiètent
toujours en se disant qu'ils sont trop petits
et qu'on ne pourra rien faire. Erreur.
Au contraire, le plus tôt
c'est le mieux. Le plus tôt que possible. Professeur
Dominique Brémont-Gignac, merci d'être venu
et de nous avoir fait un petit point,
un petit rappel sur la santé des yeux de nos enfants.
Merci professeur.