La noblesse marâthe et le Peshwa Bajirao ont fait du royaume marâthe un véritable empire, poussant l'empire moghol au bord du gouffre et ouvrant la voie à une domination marâthe sans partage sur le sous-continent. Que vont faire les marâthes ? D'autant que cette expansion rapide ne se fait pas sans frais, ni simplement d'ailleurs, les ennemis sont nombreux et les grandes puissances européennes se font de plus en plus présentes...
Un immense merci à Quentin de la chaîne sur le champ pour son intervention, allez voir son travail et sa chaîne traitant de l'Histoire sous l'angle des tactiques et stratégies militaires : https://www.youtube.com/c/surlechamp
CONTRIBUTIONS Contenu graphique : Litchi Avec les aimables mises à disposition de Guardian Media & Entertainment Pvt. Ltd. (Pune) pour certaines des illustrations.
EXTRAITS VIDEOS - Fair use / Droit de citation BHANSALI, Sanjay Leela (réalisateur), Bajirao Mastani, Eros International, 2015, 158 minutes.
SOURCES PRINCIPALES
DODWELL M.A., The Cambridge History of the British Empire, Vol. 4 British India, Cambridge University Press, 1929. GRANT DUFF James, A History of the Mahrattas (Vol. 2 & 3), 1826. KINCAID Charles Auguste & PARASNIS Rao Bahadur, History of the Maratha People (Vol. 2 & 3), 1918. RANADE Mahadev Govind, Rise of the Maratha Power, 1900. SARKAR Jadunath, Later Mughals Vol II, 1922. SARKAR Jadunath, Military History of India, 1960. PURI B.N., DAS M.N., Pradhan A.C., A Comprehensive History of India: Comprehensive history of medieval India. Sterling Publishers, 2003. WOLSELEY, H., The Cambridge History Of India, Vol. 4 The Mughul Period, Chand & Co, 1971 (édition originale 1957). https://www.britannica.com/event/Maratha-Wars
SOURCES POUR LA BATAILLE DE PANIPAT (Sur le champ)
GRANT DUFF James, A History of the Mahrattas (Vol. 2), 1826. R.C. Majumdar, H.C. Raychaudhuri, Kalikinkar Datta, An Advanced History of India ROY Kaushik, Military Transition in Early Modern Asia, 1400-1750: Cavalry, Guns, Governments and Ships ROY Kaushik, Horses, guns and governments: A comparative study of the military transition in the Manchu, Mughal, Ottoman and Safavid empires, circa 1400 to circa 1750 ROY Kaushik, War and Society in Afghanistan: From the Mughals to the Americans, 1500-2013 ROY Kaushik, War, Culture and Society in Early Modern South Asia, 1740-1849 ROY Kaushik, India's Historic Battles: From Alexander the Great to Kargil https://www.rediff.com/news/column/250-years-on-battle-of-panipat-revisited/20110113.htm
Bonjour à tous, nous voici partis pour le dernier volet concernant l'épopée marâthe,
et c'est du lourd qui vous attend, et ce notamment du fait que j'ai le plaisir d'être
accompagné par Quentin de la chaîne Sur le Champ, membre du label Herodote.
Mais de quoi va-t-il bien pouvoir vous parler ? Quelle bataille mérite tant d'attention
? La réponse dans quelques minutes.
Par ailleurs, vous allez également découvrir le rôle majeur que jouait la France dans
plusieurs événements de l'histoire marâthe.
Si vous nous rejoignez, et pour comprendre ce qui suit, je vous invite vivement à regarder
les deux mini-documentaires précédents, les liens sont en description et le lien du
volet précédent s'affiche en haut à droite.
Reprenons donc le fil de tout cela.
Entre 1720 et 1740, tel que nous l'avons vu dans le documentaire précédent, les haut-faits
du pêchoir Bajirao, premier ministre marâthe, ainsi que de la noblesse marâthe, ont transformé
le royaume marâthe en un véritable empire.
Bajirao décède en 1740, et le dirigeant marâthe de l'époque, le vieillissant Chattrapati
Shahu, doit désigner un nouveau pêchoir, c'est-à-dire premier ministre.
Un bras de fer s'engage alors entre la noblesse guerrière du royaume et la famille de Bajirao.
Les premiers ont pour chef de file le plus puissant marâthe du royaume, Ragoji Bonsle,
évoqué à la fin de la vidéo précédente, et souhaitant avoir les mains libres afin
de continuer à étendre ce territoire et son pouvoir.
Les secondes sont menées par le frère du défunt, Chimneji Appa, dont l'objectif semble
davantage consister à stabiliser et légitimer l'empire qu'à pousser des intérêts familiaux.
C'est eux qui s'imposent et mettent le fils aîné de Bajirao au pouvoir, âgé de 19 ans
seulement, soit un an de moins que son père lors de sa nomination.
Son nom, Balaji Bajirao.
Élevé par son oncle Chimneji, la ligne directrice de ce dernier est la stabilisation de l'empire
et la normalisation des relations avec les différents acteurs du sous-continent.
Mais il doit durant tout son règne gérer des situations dignes de Game of Thrones.
Il défait des complots contre sa personne ainsi que celle du Chattrapati, dont le plus
marquant est l'œuvre de Tarabai, l'ancienne régente marâthe de 1700 à 1707, qui n'est
plus toute jeune mais émanuellement perdue de son caractère.
Toujours alerte, la marâthe exploite la santé mentale et physique déclinante du Chattrapati
Shahou, dont l'unique héritier vient de décéder, afin de faire adopter un jeune
homme qui est, selon ses dires, le petit-fils caché du Chattrapati Rajaram, pour vous rafraîchir
la mémoire, il est le successeur de Sambhaji et fils de Shivaji, fondateur de l'empire
marâthe.
Ce personnage aux origines brumeuses et semblant sortir du chapeau comme un lapin, deviendra
bien le Chattrapati à la suite de Shahou, mais échappera d'une part au contrôle de
Tarabai, qui voulait s'en servir pour évincer Balaji et diriger l'empire avec sa marionnette,
mais qui se retrouve enfermé et le Chattrapati n'aura par la suite dans les faits plus qu'un
rôle de représentation et ce sont les Pêchois qui seront dans les faits, comme les maires
du palais du temps des Mérovingiens en France, les dirigeants de l'empire.
Un joli retour de flamme.
Alors qu'il doit gérer tout cela et se débrouille plutôt bien, Balaji doit également au cours
de son règne composer avec une grande agitation de la noblesse marâthe, qui mène des campagnes
de pillages et de conquêtes au mépris des traités signés par l'empire avec ses voisins
et qui ne lui obéit qu'une fois contrainte par la force, lorsque ce n'est pas l'inverse
qui se produit, comme ce fut le cas notamment lors du serment d'allégeance de deux grands
nobles marâthes qui se sont rendus à la capitale avec leur armée et en sont repartis
avec des concessions du Pêchois quant à leur autonomie, laissant peu de doute sur
le bon coup de pression qu'ils ont dû appliquer sur le jeune homme.
Les actions désordonnées des seigneurs marâthes qui s'en suivent ont pour conséquence la
détérioration des relations de l'empire avec la quasi-totalité de ses voisins, ainsi
certains d'entre eux, dont Ragoji Bhonsle est l'un des plus redoutables, vont traumatiser
des régions entières, dépassant dans certains règles le simple pillage et s'autorisant
de terribles exactions, en particulier dans le Bengal.
Néanmoins, malgré ces difficultés, le Pêchois parvient après des débuts difficiles à
reprendre la main et le règne de Balaji verra la prospérité du territoire historique
du Marâstra qu'il gère en grande partie d'abord officieusement puis officiellement
en souverain à partir de 1750, rendant ainsi la position de Pêchois quasiment héréditaire
et faisant de ce dernier dans les faits un seigneur, en plus de devenir le dirigeant
effectif de l'empire comme je vous le suggérais plus tôt.
Les puissances européennes quant à elles se mêlent peu à peu à la danse, profitant
du chaos généré par l'expansion rapide des marâthes et la déstabilisation des états
que ces derniers affrontent ou pillent.
Les marâthes vont prendre l'ascendant au point de faire de l'empire moghol leur vassale
et ce à plusieurs reprises durant le règne du Pêchois Balaji, tout cela étant entrecoupé
de soulèvements et d'invasions étrangères.
Par ailleurs, les français atteignent à partir de 1754 leur apogée en Inde, leur
influence surpassant ce moment-là de loin celle des britanniques, notamment grâce au
gouverneur Dupley et au général de Bussy-Castelnau.
Ce dernier impressionne par ailleurs particulièrement les marâthes, ayant l'occasion de les affronter
à de nombreuses reprises ainsi que de les assister dans d'autres situations plus rares.
Le général de Bussy-Castelnau va jusqu'à devenir l'une des principales figures politiques
de l'état d'Hiderabad, voisin des marâthes, en devenant l'un des principaux ministres
de l'état, plaçant ainsi Hiderabad sous une influence française directe.
En 1757, les armées du Pêchois Balaji capturent au cours d'une nouvelle campagne un prisonnier
de valeur, Ibrahim Khan Gardi, qui est un officier sipaï, c'est-à-dire un indien
formel européen et en l'occurrence par Bussy-Castelnau.
Son nom Gardi vient du français Garde, Ibrahim ayant été commandant de la garde de Bussy.
C'est d'ailleurs les français qui auraient, selon l'historien britannique Charles-Auguste
Kincaid, pour la première fois cherché à intégrer et assimiler des locaux dans des
régiments à l'européenne, donnant naissance aux troupes sipaï, très utilisées plus tard
durant le rage britannique et se soulevant massivement en 1857 contre les britanniques.
C'est sur Ibrahim Khan Gardi que le général marâthe Sadashiv Raobow, fils de Chimnaji
Appa, s'appuiera en 1759 afin de moderniser l'armée marâthe.
Il le met à la tête de 5 000 hommes et de l'artillerie du Peshwa qu'il doit entraîner
à l'européenne et qui lui permettent avec le reste de son armée d'écraser le Nizam
d'Hiderabad entre fin 1759 et début 1760.
C'est à ce moment que l'empire marâthe connaît son apogée, s'étendant des rives
de l'Indus au golfe du Bengal, de Delhi à Tanjavour dans le Tamil Nadu.
Mais comme je le suggérais, les marâthes ne se font pas que des amis dans le processus,
bien au contraire.
Ils ont pris la fâcheuse habitude de piller ou raqueter tout ce qui bouge et n'est pas
marâthe, hindous compris, ainsi que d'ouvertement se moquer des princes alliés et vassaux,
en particulier des Rajputs qu'ils méprisent du fait de leur longue soumission aux moghols,
qui étaient en grande partie forcés et parfois des plus humiliantes, rappelons-le.
Ce n'est donc sans surprise pas le meilleur moyen de s'assurer de leur indéfectible
soutien.
C'est là toute l'ambivalence du règne de Balaji.
D'une part, l'empire atteint son apogée tant en prospérité sociale et économique
au sein du marâche trahistorique, ainsi qu'en taille et en puissance militaire.
Mais d'autre part, les efforts de légitimation et crédibilisation de l'empire sont minés
par les nobles qui créent un chaos considérable aux bordures de l'empire, ainsi que parmi
les vassaux et alliés non-marâthes, au mépris total des accords signés par le pêchoir.
En 1760, Amacha Durrani, ayant créé un puissant royaume afghan au dépens des perses ainsi
que des moghols, et s'étant fait piquer les années précédentes quelques territoires
par le frère du pêchoir, du nom de Raghunath Rao, traverse à nouveau l'Indus, récupère
les territoires perdus et marche sur Delhi avec l'aide des populations musulmanes locales.
Il prend Delhi dans la foulée et met sans difficulté en déroute les marâthes présents
dans la région.
Alarmé par cette poussée rapide, le pêchoir Balaji envoie son armée avec à sa tête son
cousin Sadashiv Rao Bao, surnommé Bao ou le Bao pour nous autres français.
Aureole est grandement enorgueillie par sa récente et fulgurante victoire contre le
Nizam d'Hiderabad.
Le Bao monte vers Delhi avec une armée inhabituellement lourde pour les marâthes, qui sont historiquement
adeptes d'une force rapide.
Cette dernière est très richement parée grâce aux nombreux pillages passés, accompagnée
de quelques éléphants d'apparat, de nombreuses familles de soldats, et désormais accompagnée
des troupes et de l'artillerie d'Ibrahim Khan Gardi, qu'il a quasiment fait doubler
depuis sa dernière campagne, montant leur nombre à 9000 sans compter l'artillerie.
Sur sa route, à la requête du pêchoir Balaji, d'autres seigneurs marâthes et différents
peuples alliés et vassaux hindous se joignent à lui, tandis que les afghans forment une
coalition faite de princes musulmans de la région, y compris des princes musulmans théoriquement
vassaux ou en paix avec les marâthes.
Les marâthes reprennent Delhi, mais leur cupidité leur met définitivement les Jats
et les Rajputs à dos, qui sont deux peuples du nord de l'Inde, en pillant et saccageant
la salle du trône de Delhi, hautement symbolique pour les peuples du nord, y compris hindous.
Ce saccage n'avait d'ailleurs qu'un intérêt économique mineur, mais a causé des dégâts
politiques majeurs et causera le départ pur et simple de la coalition des Jats et des
Rajputs, déjà peu amicaux envers les marâthes.
Mais cela n'inquiète guère le Bao, qui s'apprête à affronter la coalition afghane
après la saison des pluies, c'est-à-dire dans cette partie de l'Inde de la fin 1760
à début 1761.
Je laisse la parole à un spécialiste de ce genre de sujet, Quentin de la chaîne Sur
le champ, et membre du label Hérodote, afin qu'il vous éclaire concernant ce qui suit.
Après la prise de Delhi, les marâthes font montre d'un certain empressement, et poussent
plus leur avantage vers le nord.
Cela ne leur réussit pas trop mal, puisqu'ils finissent par prendre la forteresse de Kunjapara.
Ce mouvement n'est pas vraiment dans les habitudes stratégiques des marâthes.
En effet, ces derniers sont plutôt adeptes de la guerre indirecte, notamment à travers
leur fameux Ganamikavar.
Certes, nous n'avons pas envie de faire s'éterniser l'analyse de cette bataille,
mais il faut bien lui reconnaître un certain nombre de leçons, qui, pour être bien comprise,
demandent aux européens que nous sommes quelques éléments culturels.
Aussi, je me permets une petite pause pour comparer les attitudes des deux camps et leur
histoire militaire.
Du côté des marâthes, l'armée est en pleine conversion, avec des résultats plus
que discutables, puisque leur art de la guerre traditionnelle se combine mal avec la volonté
de leurs grands commandants de l'époque, comme Ibrahim Khan Gardi ou Sadashiv Rao Baro.
En effet, ces derniers sont alors fascinés par les combats à l'européenne, dont ils
ont pu être témoins durant les affrontements entre anglais et français durant la guerre
de ces temps, qui fait alors encore rage en Inde.
Résultat, les marâthes cherchent à créer une infanterie de lignes, entraînée, professionnelle,
capable de mener des batailles rangées, ainsi qu'une artillerie lourde et massive.
C'est d'ailleurs par un français, le marquis de Bussi Castelnau, que cette modernisation
s'opérera.
Cependant, changer l'art de la guerre d'une armée ne se fait pas en un jour, et dans
notre cas, on se retrouve avec une infanterie de lignes et une artillerie lourde qui côtoie
une armée marâthe beaucoup plus traditionnelle, rompue à l'art du Ganamikava.
Ce fameux Ganamikava, déjà défini sur cette chaîne, est une doctrine tactico-stratégique
entre guerre d'attrition, petite guerre basée sur le mouvement, et combats sporadiques
en cas d'avantages très marqués.
Au-delà du schéma fort classique de la guérilla, le Ganamikava porte l'art de la petite guerre
à un niveau bien supérieur, en parvenant, malgré sa décentralisation, à maintenir
un nombre d'hommes assez conséquent dans ses opérations.
Dans l'ensemble, c'est un art de la guerre basé sur la patience, la connaissance du
terrain, l'opportunisme, et bien entendu la mobilité.
L'emploi de la poudre y restait limité, les canons et fusils de l'époque étant
encore trop lourds et trop peu fiables.
Ainsi, l'armée est composée de 9000 fantassins en ligne, 200 canons lourds, et 40 000 cavaliers
dans la majorité irréguliers.
Il y avait des éléphants effectivement présents, mais leur emploi était tellement marginal
qu'ils ne vont pas nous intéresser ici.
Et je peux d'ores et déjà vous dire que leur interaction est tout sauf naturelle,
mais nous aurons le temps d'y revenir en parlant de la bataille.
Nous pouvons reprendre.
Euh, on en était où ?
Les marâthes ont pris la forteresse de Khunjapara au nord de Delhi, et les afghans sont allés
à l'est, de l'autre côté du fleuve Yamuna.
Ah oui.
La chute de leur forteresse est une très mauvaise nouvelle pour les afghans.
Leur armée est alors engagée de l'autre côté du fleuve Yamuna.
Mais leur chef, Ahmad Shah Dorani, est dynamique et prend une décision rapide.
Il tourne les talons et traverse le fleuve au niveau de Bagpat.
Les marâthes n'ont pas pris la peine de surveiller ces mouvements et se trouvent alors
coupés de Delhi, et donc de leur ligne d'approvisionnement.
On notera que les afghans sont également privés du soutien logistique de leur pays,
les marâthes étant entre leur armée et leur territoire.
Dans cette situation, les deux armées sont dans l'effet piégées, et c'est finalement
la capacité des uns et des autres à vivre sur la campagne et à effectivement intercepter
les convois ennemis qui fait la différence.
Et si afghans et marâthes se regardent en chien de faïence, il y a un des deux camps
qui est dans une situation bien plus précaire.
En effet, les marâthes se sont engagés pleinement dans une campagne d'invasion et avaient pris
avec eux plus de 200 000 civils, des pèlerins et des membres de famines de soldats notamment.
Ces derniers ralentissaient énormément l'armée, ce qui est déjà l'opposé de la doctrine
du Ghana-Mekhava, mais ils étaient également des bouches supplémentaires à nourrir, ce
qui peut s'avérer être un problème notable en cas de rupture logistique.
Ajoutez-y la mort dans une embuscade du général marâthe en charge de cette logistique, quelques
prises bien juteuses par les afghans et une incroyable capacité à se mettre à dos tous
les alliés potentiels de la région, et vous obtenez une armée marâthe affamée
en un mois.
Le 14 janvier 1761, les marâthes décident de mener bataille plutôt que de se laisser
mourir de faim.
Leur espoir est de traverser la ligne afghane et de rejoindre Delhi, là où leur approvisionnement
sera assuré.
Mais avant de vous parler du déroulement de ce qu'on appellera la troisième bataille
de Panipat, il est temps que je vous parle de l'armée afghane.
L'Empire afghan, ou Durani du nom de la dynastie Pashtun qui y a régné, est issu d'une région
de l'ancien empire perse Arsh Sharid en 1747.
Son chat est Ahmad Shah Durani, qui a su profiter du double affaiblissement de l'empire perse
et moghol.
Cet empire est donc assez jeune à l'époque de la bataille.
Son armée n'étant rien une révolution militaire, mais elle se construit de manière
très professionnelle, dans la pleine continuité de l'armée perse.
Et là, attention aux idées que vous pourriez vous faire, cette armée professionnelle bien
armée est parfaitement au fait de l'emploi de la poudre, elle l'a d'ailleurs intégré
de manière extrêmement cohérente dans son schéma tactique.
Ainsi, leur infanterie est armée de mousquets modernes, notamment leurs troupes d'élite
avec leur Jézaïère, ancêtre du fusil Jézaïl, plus précis et de meilleure portée que les
fusils européens, mais plus long à recharger.
Cette infanterie est massive, armée de longues dagues voire d'épées pour le corps à corps,
et apte à des manœuvres de tir assez complexes.
La cavalerie est de son côté le corps réservé à la noblesse, mais n'est pas forcément
lourde.
Elle a en réalité un emploi tactique particulièrement large.
Charge, combat au corps à corps, harcèlement, elle intègre également deux notions qui
sont très utiles.
D'un côté la possibilité de descendre de cheval pour former une infanterie lourde
mais mobile, capable d'intervenir sur les points chauds, et de l'autre une cavalerie
armée de mousquets pour harceler et perturber les formations adverses de loin.
Enfin, et à l'opposé des marâthes, les afghans optent pour une artillerie particulièrement
légère et mobile.
Leur canon caractéristique leur vient des Perses, c'est le Zambourak.
C'est un canon léger à dos de chameau, capable d'opérer rapidement et aux tirs
antipersonnels.
Quand je parle d'intégration tactique, c'est bien parce que l'armée afghane est au fait
de l'emploi de chacun de ses éléments.
Si elle n'a aucune capacité, ou presque, de tir à longue portée, elle a une puissance
de feu démesurée à courte portée.
Bref, pour la bataille on compte 41 000 cavaliers, 30 000 fantassins plus 10 000 en réserve
et 130 canons, majoritairement des Zambouraks et quelques canons de campagne un peu plus
lourds.
L'avantage est donc clairement du côté afghan.
Et le jour de la bataille, on sent, dès le début, toute l'ambiguïté que les marâthes
ont envers leur tactique.
S'ils se déploient sur une échelle très large, ce qui avantage leur cavalerie massive
et propre au harcèlement, ils vont mener la bataille sur un front de 12 kilomètres.
En Europe, se déployer sur plus de 10 kilomètres à l'époque était considéré carrément
comme une hérésie.
Dans le même temps, ils veulent employer à plein régime leur artillerie lourde, ce
qui fixe une bonne partie de leur déploiement et les rend beaucoup plus fixes.
En somme, leur déploiement est assez classique avec un centre et deux ailes, mais il est
légèrement déséquilibré et il est notamment privé de réserve, donc de capacité de réaction.
A gauche, les 9000 fantassins soutenus par 40 canons et 8000 cavaliers, à droite, 5000
cavaliers.
Le reste de la cavalerie se déploie en croissant vers l'adversaire et forme le centre.
Le reste de l'artillerie est placé sur l'ensemble de la ligne devant la cavalerie, avec quelques
piquets pour les protéger.
La cavalerie est donc contrainte d'attendre avant d'engager le combat, ce à quoi elle
n'est pas habituée.
Les afghans, en face, se déploient comme ils en ont l'habitude, deux ailes de cavalerie
soutenues vers leur centre par des corps interarmes, infanterie, artillerie et cavalerie plus massives
notamment sur leur gauche.
Les deux parties sont liées par une infanterie classique.
Enfin, notons qu'ils gardent en réserve pas moins de 10 000 fantassins, 2000 cavaliers
et plusieurs embourraques.
En privilégiant leur artillerie, les marâthes font le pari d'une plus grande puissance
de feu à longue portée, mais fixent leurs troupes.
Et en se déployant sur une échelle très large, ils donnent un avantage plutôt à
leur cavalerie.
Bref, ils ne prennent pas de décision tactique claire.
La troisième bataille de Panipat s'engage à 9h du matin et est assez complexe dans
ses allées et venues.
C'est la gauche marâthe qui prend l'initiative, sa cavalerie n'en fait qu'à sa tête et
est écrasée.
L'infanterie en revanche mène un assaut à l'européenne, tandis que les canons lourds
en soutien semblent avoir une certaine efficacité.
Cependant, les afghans reprennent pied, notamment grâce à la plus grande qualité de leurs
fusils.
Contrairement aux idées reçues, les fusils afghans étaient de meilleure qualité que
les fusils réservés aux infanteries à l'européenne.
En effet, ces derniers trouvaient leur véritable force dans les doctrines de feu, par exemple
les volets, ou dans une plus grande capacité manœuvrière et une très grande discipline.
Mais là, les marâthes n'ont pas l'expérience nécessaire.
Les afghans ont donc au long terme un avantage, d'autant plus que leurs canons légers leur
donnent un soutien supplémentaire au contact.
Vers midi, la gauche marâthe commence à être encerclée.
Privée de sa cavalerie en soutien, elle s'isole de plus en plus.
Bao décide alors de lancer une charge de cavalerie massive sur le centre gauche afghan.
Le combat est féroce, mais les troupes d'Uranie flanchent et une faille apparaît dans leur
centre.
Cette charge est un succès net qui ouvre les pentes de la victoire aux marâthes, mais
elle a trois inconvénients.
Le général Bao n'a plus de pris sur la bataille, car il est au combat avec le centre adverse.
Toutes ses troupes sont engagées.
De plus, son artillerie est obligée de se taire, car ayant des troupes alliées au contact
des afghans.
Ces derniers en revanche ont encore une réserve.
Abdali Khan d'Uranie étant resté en retrait, il observe la faille dans son centre et parvient
à tenir informé toutes les parties de son armée tandis qu'il s'élance dans la bataille
avec sa réserve.
L'arrivée de troupes fraîches est décisive.
Le centre reprend de la vigueur face à des marâthes au bout de leur élan.
La gauche afghane, dans le même temps, parvient à flanquer le dispositif marâthe.
Leur infanterie à gauche est écrasée après avoir été encerclée et la droite afghane,
alors libérée, vient terminer le combat contre le centre.
La déroute est totale pour les marâthes.
Leur centre, encerclé et massacré avec leur chef Bao, le reste de l'armée est en lambeaux.
Finalement, si la bataille a été rude pour les afghans, ces derniers ont su s'adapter
au mouvement et au moment fort de leur adversaire.
Si l'artillerie marâthe a su faire des dégâts au début, elle est restée inactive trop
longtemps et à des moments trop importants.
On compte 40 000 morts et 10 000 disparus côté marâthe pour 30 000 pertes pour les
afghans.
Si les marâthes arriveront à s'en relever assez rapidement d'un point de vue militaire,
cette défaite marque la fin de leur expansion vers le nord.
Voilà.
Merci Quentin de nous avoir éclairé de tes précieuses lumières concernant cette bataille
décisive.
La débâcle marâthe a l'effet d'un tremblement de terre en Inde et l'onde de choc qui s'en
suit va secouer durablement l'empire.
Un quart des combattants marâthes seulement et une proportion à peu près similaire des
civils s'en sortent, les autres étant soit massacrés dans le chaos de la débâcle ou
capturés par les afghans.
On parle ici de plusieurs dizaines de milliers de personnes capturées, dépassant les 100
000 captifs selon certaines sources, en y incluant les civils bien entendu.
Par la suite, les vainqueurs font exécuter les hommes qu'ils capturent et réduisent
femmes et enfants en esclavage.
Je précise tout cela pour que vous compreniez bien le choc qu'a pu ressentir le pêchoir
Balaji en apprenant la nouvelle de la débâcle, alors qu'il était en route avec des renforts
afin de sortir l'armée marâthe de la situation décrite par Quentin.
Balaji lui-même y laisse son fils aîné Vishwasrao et son cousin Sadashivrao Bah,
tandis que l'empire y laisse une puissante armée avec son commandement et ses officiers
et voit partir de nombreuses femmes et enfants marâthes, y compris de hautes naissances,
en esclavage.
Les différentes sources disent que le choc est tel et si profond pour le pêchoir qu'il
Il meurt quelques mois plus tard dans les bras de son frère Raghunadrao dès son retour
à Pune en juin 1761, affaibli par le choc psychologique de la débâcle et de ses conséquences,
puis emporté par la consomption.
Son bilan, panipat mis à part, est dans l'ensemble positif pour l'empire marâthe et en particulier
pour les territoires directement gérés par le pêchoir ainsi que le pouvoir qui leur
incombe.
Il est en revanche bien moins évident en ce qui concerne les territoires en dehors
de l'empire, ayant beaucoup souffert de harcèlement des nobles marâthes, bien que
cela ne soit pas directement de son fait mais davantage de son incapacité à contrôler
les nobles.
La mort du pêchoir et le désastre de Panipat vont avoir pour conséquence une période
de grande instabilité et c'est en quelque sorte le début de la fin pour les marâthes.