Aurélien Rousseau, député socialiste - Place publique des Yvelines
Il incarne toute la richesse du mot engagement et le lien parfois complexe qu'il peut y avoir avec ses propres convictions. Ancien militant communiste, il a dirigé le cabinet d'Elisabeth Borne à Matignon, puis est devenu son ministre de la Santé avant de démissionner pour protester contre l'adoption de la loi immigration avec les voix du RN. Élu député de la 7ème circonscription des Yvelines sous les couleurs de Place publique, il siège au groupe socialiste à l'Assemblée.
Pourquoi s'engage-t-on en politique ? Comment tombe-t-on dans le grand chaudron de l'Assemblée ? Chaque jour, Clément Méric, dans un entretien en tête à tête de 13 minutes, interroge un parlementaire sur les personnalités, les évènements - historiques ou personnels - qui l'ont conduit à choisir la vie publique. Car on ne naît pas politique, on le devient !
Mon invité incarne toute la richesse du mot engagement et le lien parfois complexe qu'il peut y avoir avec ses propres convictions.
Ancien militant communiste, il a dirigé le cabinet d'Elisabeth Borne à Matignon avant de devenir ministre de la Santé.
Il est aujourd'hui apparenté au groupe socialiste à l'Assemblée.
Bonjour Aurélien Rousseau.
Alors quand on parle d'engagement, on pense souvent d'abord à l'engagement politique, associatif, syndical.
Vous, pendant longtemps, votre engagement a pris une autre forme.
Vous avez été ce qu'on appelle souvent un grand commis de l'État, un haut fonctionnaire au service de l'État.
Vous avez notamment été en première ligne pour gérer la crise du Covid en tant que directeur général de l'ARS Île-de-France, l'agence régionale de santé.
On va revoir un extrait d'une de vos interventions au 20 heures de France 2.
C'était au mois de mars 2020.
Nous pensons que le pic va se situer entre 4 et 7 jours.
Mais là encore, le pic, son intensité va dépendre de l'efficacité des mesures barrières, de l'efficacité du respect du confinement.
Et nous, pendant ce temps, ces jours gagnés, ils nous servent à monter en puissance.
On l'a vu, à transformer des lits en lits de réanimation, à amener des respirateurs, à mobiliser des soignants.
C'est ça, ces jours, à quoi ils nous servent.
Alors là, on vous voit faire de la pédagogie alors qu'on est vraiment en pleine crise du Covid.
Ce duplex, vous l'avez réalisé dans des circonstances un peu particulières.
Oui absolument, on est dans le hall de la maternité des Bluets, où mon fils Abel est né quelques heures après.
Et donc j'ai une veste un peu serrée parce qu'elle n'est pas à moi.
On vous a donné sa veste à la dernière minute.
Voilà, mais c'était très important dans ce moment.
J'étais haut fonctionnaire, vous l'avez dit, mais je faisais de la politique d'une certaine manière.
Vous y venez avant que j'y vienne.
On considère souvent que les hauts fonctionnaires sont de simples exécutants des décisions politiques.
Et ce n'est pas votre point de vue.
Vous avez écrit que les hauts fonctionnaires doivent assumer que par moments, il faut prendre des décisions et qu'il y a un espace pour cela.
J'y viens en tant que haut fonctionnaire pendant le Covid.
Vous avez pris des décisions politiques ?
Oui, j'en ai pris pendant le Covid, beaucoup.
Lesquelles, par exemple, pour se faire une idée ?
Par exemple, quand j'ai décidé qu'on allait faire appel aux hôpitaux privés pour monter les lits de réanimation.
C'est vous, patron de l'ARS Île-de-France, qui prenait cette décision ?
Absolument. Je parle avec les grands patrons de l'hospitalisation privée.
Je parle avec le patron de la PHP, l'assistance publique hôpitaux de Paris, Martin Hirsch.
Prioriser les vaccins vers la Seine-Saint-Denis ?
Prioriser les vaccins vers la Seine-Saint-Denis, c'est toute une série de décisions politiques.
Pas quand on fait ce détour, mais au sens étymologique du terme.
Et puis parce que c'était ma responsabilité de prendre ces décisions.
C'était ma compétence.
Après, c'est vrai que, simultanément, j'ai dû en rendre compte.
Alors, vous anticipez toutes mes questions.
Parce qu'en prenant ces décisions, vous avez pris des risques dans une période de grande incertitude.
Et donc, vous avez dû vous en expliquer.
Notamment devant des commissions d'enquête parlementaire du Sénat et de l'Assemblée nationale.
Comment est-ce que vous avez vécu ça, a posteriori ?
Je l'ai vécu, à la vérité, assez douloureusement.
Parce que j'ai trouvé qu'il y avait de la difficulté à sortir du jeu de rôle.
C'est-à-dire, là, il y a des images...
Parce que ça fait partie de l'exercice démocratique aussi, rendre des comptes quand on prend des décisions.
Oui, mais je trouvais, moi, un biais, évidemment, rendre des comptes, un biais sur...
J'incarnais la bureaucratie.
Et je trouvais que ça n'était pas la réalité de ce que je vivais.
Là, on voit la commission d'enquête au Sénat.
Je pense, d'ailleurs, que les soignants, aujourd'hui, en Ile-de-France comme ailleurs,
ils savent qu'on a vécu une expérience extraordinaire.
À la fois une expérience d'une violence inouïe,
mais aussi une expérience unique dans le collectif qu'on a formé.
Quand je promène en Ile-de-France ou dans ma circonscription dans les Yvelines,
chaque fois que je croise des soignants, je ne dis pas que je suis applaudi sur le bord des routes,
mais il y a quelque chose qu'on a vécu collectivement.
Il n'y avait pas d'un côté les salauds de bureaucrates et de l'autre les héros de soignants.
Vous n'avez pas seulement été haut fonctionnaire.
Vous avez aussi fait partie des cabinets de trois premiers ministres différents,
Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, puis Élisabeth Borne,
dont vous avez dirigé le cabinet et vous expliquez que le cabinet, pour vous, c'est un transformateur.
Il reçoit les impulsions qu'il doit faire passer en courant continu jusqu'à l'administration.
Si je vous comprends bien, contrairement aux hauts fonctionnaires,
les conseillers ministériels, eux, sont de simples courroies de transmission ?
Non, on peut plus que ça.
C'est la métaphore du transformateur électrique.
On reçoit des impulsions, des visions ou des contradictions,
mais on doit protéger l'administration parce que pour mettre en œuvre ces mesures,
il faut de la continuité, il faut de la confiance,
il faut une expression claire des compétences qu'on demande à chacun de mobiliser.
Le transformer, ça veut dire amplifier le message politique,
mais pas émettre sa touche personnelle.
En même temps, vous recevez des informations venant de vos collaborateurs,
de vos contacts, que vous devez passer et choisir ce que vous passez.
C'est tout le boulot d'un cabinet, c'est de faire le tamis et de savoir ce qu'on pense.
Et là, il y a une très grande part de touches personnelles pour savoir.
Moi, à Matignon, je prenais entre 60 et 100 décisions par jour
et je pouvais en faire remonter à l'arbitrage de la Première ministre 5 au maximum.
Donc c'était mon analyse personnelle.
Et vous, l'ancien militant communiste que vous avez été,
est-ce que vous avez souffert en travaillant pour Manuel Valls
en période loi travail, déchéance de nationalité ?
Est-ce qu'être une courroie de transmission sur ces sujets-là, pour vous, ça a été compliqué ?
Ça a été compliqué, mais je trouve toujours un peu pathétique
que ceux qui, a posteriori, se présentent comme des gens moulins.
J'étais dans les équipes, si j'avais voulu partir, j'aurais pu partir.
Alors il y a une partie de sens de l'état qui fait qu'on reste aux commandes,
il y a une partie de plaisir, ce mot paraît saugrenu,
mais de plaisir professionnel, parce que Matignon est une machine fantastique.
Et puis, la règle que je me suis fixée, c'était vrai pendant la loi travail,
la déchéance de nationalité ou la réforme des retraites,
c'est est-ce que j'ai été en situation d'exprimer aux autorités politiques
la complétude de mon point de vue, de mes analyses et y compris de mes critiques.
Si j'ai le sentiment de pouvoir les exprimer, et après ce sont les autorités politiques
et elles tranchent, à ce moment-là, je considère que je fais mon métier,
je fais la fonction que l'état m'a confiée.
C'est différent quand on est ministre.
On y vient, juillet 2023, vous basculez dans cette forme d'engagement très différente,
vous devenez ministre de la Santé, sauf que là, cette expérience n'a duré que 5 mois.
Dès le mois de décembre, vous avez démissionné pour protester
contre l'adoption de la loi immigration avec les voix du Rassemblement national.
Vous avez longtemps mis de côté vos désaccords politiques.
Pourquoi faire de ce désaccord-là un motif de démission ?
D'abord, pardon, je n'ai pas voulu protester.
Il y a quelque chose, d'ailleurs je n'ai rien dit publiquement quand j'ai démissionné.
Le président de la République et la Première ministre m'avaient nommé,
m'avaient fait cette confiance inouïe dans la République de vous nommer ministre.
Je ne vais pas, là aussi, donner de leçons.
Je savais qu'il y avait un risque sur la loi immigration.
Ce qui s'est passé ce mardi 19 décembre-là,
c'est sans doute quelque chose d'un peu plus tellurique, tectonique.
J'avais appelé ça un mur porteur.
C'est-à-dire qu'aux racines de mon engagement,
il y a la lutte contre le Rassemblement national,
il y a le fait d'aborder le sujet de l'immigration
avec d'autres mots et sur d'autres terrains que celui de la droite.
Je ne me suis pas senti de le porter loyalement.
Ce dont j'étais sûr, c'est que je dois être loyal.
Ce n'est pas la peine de faire des petites phrases en off.
Je suis parti sans aucun doute, par ailleurs.
– Et dans la foulée, Raphaël Glucksmann vous a convaincu
de vous présenter aux législatives sous les couleurs du nouveau Front populaire
face à une ancienne ministre d'Emmanuel Macron, Nadia Haye.
Vous comprenez que là où votre démission a pu paraître courageuse,
vous présenter comme ça sous les couleurs du camp adverse,
ça puisse paraître opportuniste ?
– Évidemment, je le comprends.
Après, c'est toujours pareil quand on refait le film.
On a le sentiment que quand j'ai démissionné,
c'est enchaîné avec… – Quelques mois.
– Voilà, il y a eu quelques mois, puis il y a eu une dissolution.
Et ce choix politique-là du président de la République,
là pour le coup, je peux dire, parce que je n'étais plus
dans des fonctions ni de conseil ni de ministre,
ce choix du président de la République m'a créé chez moi de la colère
avec le sentiment qu'on allait tout droit vers l'ERN
et une espèce de claque sur le sujet, comment éviter ça.
J'étais sûr que seule l'union de la gauche
pourrait battre le rassemblement national.
– J'aimerais qu'on évoque à présent ce qui vous est arrivé
en 2009 pendant votre formation à l'ENA.
Vous avez été atteint du syndrome de Guillain-Barré,
c'est une maladie grave auto-immune qui peut aller jusqu'à la paralysie.
Vous avez été hospitalisé pendant sept mois,
dont trois mois en réanimation.
Et vous l'avez évoqué dans un livre avec ces mots.
« J'aurais sans doute dû y mourir, j'y ai recomposé
des centaines de fois mon faire-part de décès,
j'y suis mort en fait, un mois y est mort. »
Quelle part de vous est morte dans cette chambre d'hôpital ?
– C'est difficile à dire, sans doute une part de l'enfance,
de l'innocence, le véritable passage à l'âge adulte,
parce que quand vous êtes pendant quatre mois intubé,
ventilé, nu, que vous ne pouvez rien faire seul,
ça en fait de la psychanalyse de bazar,
de retour à l'enfance et à la renaissance.
Et puis une part de moi y est morte,
parce qu'il a fallu laisser la place à cette maladie.
Tous les jours, elle reste et dans mon corps,
parce que je la sens.
– Vous la ressentez encore aujourd'hui.
– Et parce que du coup j'ai un lien,
et c'est peut-être aussi pour ça que je me suis engagé
à l'ARS ou au ministère de la Santé,
un lien avec ce que sont les soignants,
ce que c'est que la maladie, la douleur,
le corps qui lâche, qui est très fort.
– On va conclure l'émission avec notre quiz.
Donc le principe, c'est que je vous propose des débuts de phrases
et vous allez devoir les compléter.
Trois députés à table dans un dîner de famille, ça donne quoi ?
– On s'aime parce que c'est la famille
et on s'envoie des petites piques parce qu'on est député.
– Alors pour expliquer à tout le monde,
votre beau-père et votre frère siègent à l'Assemblée,
Jean-René et Pierre Cazeneuve.
Donc ça doit animer les discussions de famille.
Vous n'êtes pas dans la même famille politique.
– Oui mais on a tous des parcours politiques différents.
Après c'est sûr que quelquefois dans l'hémicycle,
quand l'un ou l'autre intervient,
j'imagine qu'ils ressentent la même chose que moi,
c'est comment exprimer notre désaccord ?
– Correctement.
Ma prochaine pièce de théâtre parlera de…
Vous en avez écrit plusieurs, je crois deux, c'est ça ?
– Oui, je crois que j'ai écrit un texte plus narratif, romanesque
et la figure centrale, c'est la maison de famille.
C'est ce lieu que je trouve toujours merveilleux.
Alors malheureusement, je ne suis pas tchékov,
mais voilà, la maison de famille.
– Enfin, grâce à Clara Luciani et Christophe Maé.
– J'ai survécu, si je puis dire, au Covid,
c'était pendant que j'étais patron de l'ARS.
Il y avait quand même des morts,
il y a eu des morts y compris dans mes équipes de l'ARS.
Il y avait la peur de ne pas y arriver
et le sentiment que j'en étais en partie responsable.
Et donc le soir, en rentrant chez moi,
je mettais à fond Clara Luciani ou Christophe Maé.
Et je décompressais, souvent en pleurant,
sur le trajet, sur le périphérique.
Et encore aujourd'hui, je ne peux pas écouter ces chansons
sans être replongé dans ce bouillon-là,
parce que je suis fait de ça aujourd'hui
et de l'aventure vécue avec toutes ces équipes.
– Merci beaucoup Aurélien Rousseau d'être venu dans la politique émue.
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