📏 Figure majeure de l'humanisme, Montaigne nous a livré une réflexion riche et percutante sur l'altérité. Alors que les colons européens débarquent en Amérique et y rencontrent les indigènes, ils voient en eux des barbares, et non des êtres humains à part entière. Or, pour Montaigne, il se pourrait bien que les vrais barbares ne soient pas ceux que l'on croit.
Titulaire d'un master en philosophie, Charles Robin a été professeur particulier pendant plus de dix ans. En 2018, il a créé la chaîne "Le Précepteur" pour partager sa passion pour la philosophie.
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🎨 CRÉDITS :
🎼 Musique de fin - Charles Robin / Le Rapporteur - "Experience"
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Bonjour à tous.
Aujourd'hui, on va parler de Montaigne et de la barbarie.
Montaigne est un philosophe français du XVIe siècle, connu comme l'un des principaux représentants de l'humanisme.
L'humanisme, c'est un mouvement qui place l'homme au cœur de sa réflexion,
par opposition au Moyen-Âge, où c'est Dieu qu'on placait au cœur de la réflexion.
Au Moyen-Âge, la valeur de l'homme dépendait essentiellement de son rapport à Dieu, de sa dévotion à Dieu.
On n'était pas un être digne si on vivait en contradiction avec les principes de la religion,
alors qu'avec l'humanisme, on considère que l'être humain possède une valeur intrinsèque.
C'est-à-dire indépendante de ses croyances, ou de ses origines, ou de son statut.
Et surtout, on considère que, malgré leurs différences, tous les êtres humains partagent une même condition.
Montaigne résume ça dans une phrase, il dit
C'est une idée qu'on trouvait déjà dans l'Antiquité, avec le dramaturge latin Terence qui disait
Donc l'humanisme, c'est une réflexion sur l'homme, c'est une réflexion sur la nature de l'homme et sur sa condition.
Et c'est cette réflexion que Montaigne va développer dans sa grande œuvre, Les Essais, publiée pour la première fois en 1580.
Les Essais, c'est une compilation de 107 articles répartis sur trois livres.
Et l'article qui va nous intéresser aujourd'hui, c'est le chapitre 31 du livre 1, qui s'intitule
Les cannibales dont nous parle Montaigne, c'est un peuple indigène d'Amérique du Sud qui s'appelle les Tupinambas,
un peuple de guerriers d'Amazonie, dont on nous dit qu'ils mangent leurs ennemis.
Ils pratiquent ce qu'on appelle l'anthropophagie.
Et la question que va se poser Montaigne, c'est de savoir, est-ce que c'est compatible avec l'humanité, l'anthropophagie ?
Est-ce que c'est compatible avec l'humanité, c'est-à-dire, est-ce qu'on peut encore être considéré comme appartenant à l'humanité
quand on se livre au cannibalisme ?
Est-ce que ce n'est pas une pratique qui, de fait, nous fait sortir du cercle de l'humanité et qui nous fait entrer dans la barbarie ?
Dans notre imaginaire collectif, le cannibalisme, c'est une pratique barbare.
On pense immédiatement au film Le silence des agneaux, Hannibal Lecter,
un personnage qui fascine la criminologue Clarice Starling, qui pourtant a l'habitude de travailler sur toutes sortes de prédateurs criminels.
Oui, mais sauf qu'un cannibale, ce n'est pas un criminel comme les autres.
C'est un criminel qu'on perçoit comme étant à la lisière entre humanité et animalité.
Et qu'est-ce qui nous fait penser ça ?
Eh bien, c'est le fait qu'il existe une sorte de présupposé moral tacite
qui est que manger de la chair humaine, quand on est soi-même un être humain, c'est de la barbarie.
C'est quelque chose qui nous fait sortir de la civilisation.
Étant entendu que dans cette conception, humanité et civilisation vont de pair.
Maintenant, la question est de savoir pourquoi est-ce que le cannibalisme est considéré comme une pratique barbare ?
On peut trouver deux raisons à cela.
La première raison, elle est religieuse.
En Occident, notre morale a été en grande partie façonnée par le christianisme, l'Ancien et ou le Nouveau Testament.
Or, dans l'Ancien Testament, il est fait plusieurs fois mention du cannibalisme
et il y est fait mention comme d'une pratique synonyme de malédiction.
De malédiction et de châtiment.
Par exemple, dans l'annonce du siège de Jérusalem, il est dit, je cite,
C'est pourquoi, dit le Seigneur, le jour vient où l'on nommera ce lieu la vallée du massacre.
En cet endroit même, je réduirai à rien la politique de Jérusalem et de Juda.
Des ennemis, des gens impitoyables, vont assiéger la ville et la réduire à une telle détresse, à une telle misère,
que ses habitants en viendront à manger la chair de leurs propres enfants et à se dévorer les uns les autres.
Alors ce n'est pas le seul passage de la Bible qui fait référence au cannibalisme, il y en a d'autres.
Mais ce qui revient à chaque fois, c'est le fait que le cannibalisme est associé à un climat de fin des temps,
à un climat de mort et de destruction, dans lequel tous nos repères moraux,
toutes nos conventions morales, sont abolis.
Il n'y a plus de règle.
La seule règle, c'est vivre ou mourir.
Retour au règne animal.
Donc la première condamnation morale du cannibalisme, elle est d'origine religieuse.
Mais si on y réfléchit, on peut trouver une deuxième explication.
La deuxième raison pour laquelle on considère habituellement le cannibalisme comme une pratique barbare,
elle est d'ordre philosophique, à savoir que le cannibalisme touche au caractère sacré de l'être humain.
L'idée, c'est que l'être humain est un être à part, qu'il a une valeur spéciale, un statut spécial,
ce qu'on appelle en philosophie morale une dignité.
Et la dignité, c'est ce qui fait qu'un être humain mérite le respect.
La formulation la plus connue de ce concept de dignité, on la trouve chez Kant, qui nous dit
La dignité, c'est ce qui fait que l'être humain doit toujours être traité comme une fin en soi,
jamais seulement comme un moyen.
Cette définition colle parfaitement à ce qui se joue dans le cannibalisme.
Le cannibalisme, c'est traiter l'être humain comme un moyen, puisque c'est l'utiliser pour s'en nourrir.
Difficile d'aller plus loin dans la réification de l'être humain.
La réification, c'est la réduction à l'état de chose.
Ress rei, en latin, c'est la chose.
Donc le cannibalisme constitue une réification de l'être humain,
et la réification de l'être humain va à l'encontre du principe de dignité.
On va le dire d'une manière encore plus directe, on ne fait pas n'importe quoi avec l'être humain.
On ne fait pas n'importe quoi avec l'être humain, qu'il soit vivant ou mort.
Et c'est ça la particularité des sociétés humaines par rapport aux sociétés animales,
à savoir le respect des morts.
Le respect des morts est un marqueur de civilisation,
et parce qu'il est un marqueur de civilisation, il est un marqueur d'humanité,
fondé sur l'idée qu'un être humain, ce n'est pas juste un corps.
L'être humain, c'est une conscience, c'est une raison, une sensibilité.
On peut trouver ça totalement arbitraire.
Mais il n'empêche que ce critère du respect des morts,
il structure notre représentation de l'être humain.
Il structure notre représentation de ce que veut dire être civilisé.
Vous n'ignorez pas que le fait de dire à quelqu'un « mange tes morts »,
c'est une injure particulièrement salée.
L'injure suprême même, alors même qu'elle n'est composée d'aucun mot grossier.
Et si c'est une injure aussi puissante,
c'est justement parce qu'elle repose sur l'idée que manger un être humain,
quand on est soi-même un être humain, c'est se comporter comme un animal.
Parce qu'un mort, on l'enterre.
On lui fait une sépulture.
On lui rend hommage.
Vous savez, on dit souvent que le propre de l'homme, c'est de pleurer ses morts.
Bon, en même temps, des propres de l'homme, il y en a un paquet.
Et puis en plus, on sait qu'il y a d'autres espèces animales qui pleurent leurs morts.
Les éléphants par exemple.
Mais peu importe.
L'idée, c'est que le respect des morts est un élément distinctif de la civilisation.
Et effectivement, chez l'être humain, il y a toute une symbolique,
toute une ritualisation autour de la mort.
Un cadavre, c'est pas juste un cadavre.
C'est quelqu'un qui a été.
Et on ne manque pas de respect à quelqu'un qui a été.
Profaner un cimetière en France, c'est un délit passible d'un an d'emprisonnement.
Alors que techniquement, un cadavre, c'est juste un amas de matière.
Oui. Mais sauf que c'est un amas de matière qui a une valeur à nos yeux.
Parce que nous ne sommes pas des êtres purement matériels.
Nous sommes aussi des êtres symboliques.
Et le cannibalisme, c'est la négation de cette dimension symbolique.
C'est la négation de l'humanité de l'autre
Donc voilà les raisons principales pour lesquelles le cannibalisme
constitue à nos yeux une pratique barbare.
Et donc, comme on l'a dit, la question que va se poser Montaigne, c'est de savoir
est-ce que les cannibales sont effectivement des barbares ?
Est-ce que nous avons raison de les traiter de barbares ?
Et sa réponse est non.
Non, les cannibales ne sont pas des barbares.
Alors, en réalité, c'est pas tout à fait ça.
Ça c'est la version simplifiée de ce que nous dit Montaigne.
Un peu trop simplifiée.
Parce que sa position est plus subtile que ça.
Ce que nous dit Montaigne, ce n'est pas que les cannibales ne sont pas des barbares.
C'est que si ce sont des barbares, alors nous aussi nous sommes des barbares.
Alors, pourquoi Montaigne dit-il que nous sommes des barbares ?
On a un peu suggéré la réponse tout à l'heure.
Quand on a dit que le principe de dignité nous commandait
de ne pas traiter les êtres humains comme des objets.
Parce que traiter les êtres humains comme des objets,
les Européens n'ont fait que ça dans l'histoire.
Est-ce que les Européens n'ont jamais tué ?
Est-ce qu'ils n'ont jamais violé ?
Est-ce qu'ils n'ont jamais réduit en esclavage ?
De qui se moque-t-on ?
Si la dignité de l'être humain nous interdit de le traiter comme un moyen,
les Européens sont les premiers coupables.
Ils sont les premiers à enfreindre les règles morales
qu'ils ont eux-mêmes instaurées.
Et c'est ça que dénonce Montaigne.
Ce qu'il dénonce, c'est le deux poids deux mesures.
Ce qu'il dénonce, c'est la condamnation morale à géométrie variable.
Parce que, certes, nous, nous ne mangeons pas les morts,
mais nous tuons des vivants.
Est-ce que c'est mieux ?
Est-ce que c'est plus acceptable ?
Est-ce que c'est plus conforme aux critères de la dignité ?
Est-ce que c'est plus civilisé ?
Parce que, si ne pas respecter la dignité des morts est un indicateur de barbarie,
ne pas respecter la dignité des vivants, c'est quoi ?
Avant de respecter les morts,
on devrait peut-être commencer par respecter les vivants.
Donc c'est sûr que si le critère de la barbarie, c'est de manger des cadavres,
forcément, le cannibale est un barbare, et pas nous.
Mais si le critère de la barbarie, c'est de traiter l'autre comme un moyen,
alors il se pourrait bien que l'européen soit lui aussi un barbare.
Peut-être même un plus grand barbare.
Un barbare qui, non content de maltraiter l'humanité,
se permet en plus de donner des leçons de civilisation.
On croit rêver.
La barbarie européenne a ceci de plus grave,
de plus condamnable, si on va par là,
qu'elle s'accompagne d'une auto-légitimation.
Auto-légitimation, c'est-à-dire que l'européen,
en l'occurrence le colon européen,
se croit autorisé à faire ce qu'il condamne chez les autres.
Et ça, ça porte un nom.
L'intériorisation.
L'européen est un barbare qui a intériorisé sa propre barbarie.
Qu'il a institutionnalisé même.
Puisque la colonisation, autrement dit,
le fait de s'approprier la terre des autres,
de s'accaparer leurs ressources,
de les exploiter, de les esclavagiser,
à cette époque, c'était légal.
C'était institutionnellement admis.
Et on ne parle même pas de toutes les pratiques récréatives
qui, si elles n'étaient pas à proprement parler légales,
étaient néanmoins d'usage.
La torture.
Le viol.
L'humiliation.
Donc le problème des européens,
ce n'est pas simplement le fait que eux aussi soient des barbares,
c'est le fait qu'ils soient aveugles à leur propre barbarie.
Au fond, le propos de Montaigne est assez simple.
Il consiste à dire que ce qu'on appelle barbarie,
c'est toujours la barbarie de l'autre.
On appelle barbarie la barbarie qu'on ne pratique pas.
Et on s'insurge contre cette barbarie,
on s'indigne contre elle,
sans voir que ce qui devrait commencer par nous indigner,
c'est notre propre barbarie.
Le propos de Montaigne,
c'est de pousser l'européen du XVIe siècle à l'autocritique.
Alors avant d'aller plus loin,
parce qu'évidemment il y a encore beaucoup de choses à dire,
mais avant ça, puisqu'on parle d'autocritique,
il faut qu'on fasse un petit détour par le contexte historique
dans lequel écrit Montaigne, le XVIe siècle donc,
parce que vous allez voir que ça va nous éclairer sur le sens de son propos.
Au XVIe siècle, s'est opéré en Europe ce qu'on pourrait appeler un bouleversement.
Bouleversement de quoi ?
Bouleversement des esprits,
consécutif à deux grandes découvertes dont il faut absolument qu'on parle.
La première grande découverte, c'est l'héliocentrisme,
à savoir que contrairement à ce qu'on a cru pendant des siècles,
ce n'est pas le soleil qui tourne autour de la Terre,
ce qu'on appelle le géocentrisme,
c'est au contraire la Terre qui tourne autour du Soleil.
Donc ça on le découvre avec Copernic, puis avec Galilée.
Je rappelle que Galilée n'a pas été condamné pour avoir dit que la Terre était ronde,
parce que ça, on le savait depuis longtemps,
depuis l'Antiquité, avec Eratosthène.
Donc il a été condamné pour avoir dit que la Terre tournait autour du Soleil.
Et il n'a pas été condamné au bûcher,
il a été condamné à une assignation à résidence.
Petite remise au point par rapport à ce qu'on entend souvent.
Et là vous allez me dire, très bien, mais quel rapport avec Montaigne ?
Le rapport, c'est qu'avec la découverte de l'héliocentrisme,
ce qui s'opère, ce n'est pas seulement une révolution scientifique,
c'est une révolution paradigmatique.
Autrement dit, c'est toute la vision du monde qui change, littéralement.
Et le mot qui décrit le mieux cette révolution,
c'est celui de décentrement.
Décentrement parce que, premièrement,
on s'aperçoit que nous ne sommes pas au centre de l'univers,
mais décentrement aussi de la conscience européenne.
La conscience européenne fait un pas de côté par rapport à elle-même.
Elle s'interroge, elle doute,
elle commence à faire son autocritique.
Parce que quand on a découvert que la Terre tournait autour du Soleil,
la première réaction, ça n'a pas été de se dire
« Génial ! On a fait une grande découverte ! On progresse ! »
Ce n'est pas ça qui s'est passé.
Ce qui s'est passé, c'est que pendant des années,
on n'a pas voulu y croire.
On a nié l'héliocentrisme.
Et pas seulement pour des raisons religieuses,
mais aussi pour des raisons psychologiques.
On a nié l'héliocentrisme parce qu'il faisait s'effondrer nos certitudes.
Et voir s'effondrer nos certitudes, c'est comme une mort pour la conscience.
Raison pour laquelle nous sommes tellement sensibles sur la question de nos croyances.
Détruire la croyance de quelqu'un, c'est comme tenter d'étrangler sa conscience.
Ça provoque forcément une réaction de défense.
C'est la première étape du deuil.
En l'occurrence, du deuil de la croyance.
Le déni.
Mais après le déni, vient l'acceptation.
L'acceptation de notre erreur.
On s'est planté.
On s'est planté en beauté.
Et donc plutôt que de camper sur nos certitudes,
plutôt que de faire semblant de croire qu'on est les meilleurs et qu'on a tout compris,
il serait peut-être temps de procéder à une remise en question.
Montaigne incarne cette remise en question.
Il incarne l'autocritique de la conscience européenne
qui prend conscience de ses failles.
De ses failles, pour ne pas dire de ses faillites.
Et qui maintenant doit apprendre à vivre avec l'idée
que le monde ne se conforme pas à l'idée qu'elle s'en fait.
Et c'est là qu'on en arrive à la deuxième grande découverte,
au deuxième grand décentrement,
à savoir la découverte de l'Amérique.
Alors oui, techniquement, la découverte de l'Amérique, c'est fin du 15e siècle, 1492.
Mais c'est vraiment à partir du 16e siècle que les premières colonies s'établissent en Amérique.
Les Espagnols, les Portugais, les Anglais.
Et qu'ils vont faire la rencontre de ceux qu'ils ont baptisés les Indiens.
Parce que Christophe Colomb croyait avoir débarqué dans les Indes.
Donc c'est quand même lourd en signification de se dire
que les indigènes d'Amérique ont été méprisés par les Européens
au point d'être désignés par le nom d'un autre peuple.
Ça donne le ton.
Et donc autant avec l'héliocentrisme, on avait affaire à un décentrement assez lointain.
Lointain dans le sens où le soleil, les planètes, tout ça, c'est lointain.
Et ce qui est lointain est impalpable.
Autant là, on a affaire à un décentrement très concret.
Parce qu'on découvre un autre peuple.
Sur la même planète que nous.
Et pourtant un peuple qui n'a rien à voir avec nous.
Qui a évolué, pour ainsi dire, en parallèle de nous.
Qui n'a pas la même langue.
Pas les mêmes mœurs.
Pas les mêmes préoccupations.
Et qui pourtant a en commun avec nous l'appartenance à l'espèce humaine.
Donc vous comprenez que dans ces conditions,
le questionnement sur l'altérité prend une forme éminemment puissante.
L'autre se tient face à nous.
Et là encore, qu'a fait la conscience européenne ?
Elle a nié.
Elle a nié l'humanité des indigènes d'Amérique
comme elle avait nié l'héliocentrisme.
Parce qu'il lui était insupportable de ne pas être le centre.
Parce qu'il lui était insupportable de ne pas être la seule humanité.
Et pour pouvoir nier l'humanité des indigènes, qu'est-ce qu'il lui fallait ?
Il lui fallait des différences.
Il lui fallait des marqueurs d'altérité
au nom desquels elle allait pouvoir justifier l'exclusion des indigènes du champ de l'humanité.
Et elle en a trouvé.
Les indigènes n'ont pas d'économie.
Les indigènes n'ont pas d'industrie.
Ils n'ont pas de dieu unique.
Et pour certains d'entre eux, ils sont cannibales.
Ils ne peuvent donc pas être humains.
Les européens avaient besoin que les indigènes soient différents.
Qu'ils soient incommensurablement différents.
Et ils ont trouvé dans le cannibalisme des toupinambas
le moyen d'instaurer une barrière entre la civilisation et la barbarie.
Montaigne connaît les toupinambas par deux biais.
Par le biais des récits de voyages qu'il a lus à l'époque,
que ce soit le récit de Jean de Léry ou celui d'André Tevey.
Mais il les connaît aussi pour les avoir rencontrés.
Puisqu'en 1562, une délégation de trois toupinambas
a fait le voyage jusqu'à Rouen pour rencontrer le roi Charles IX.
Roi qui n'était alors qu'un enfant, puisqu'il était âgé d'à peine 12 ans.
Et vous verrez tout à l'heure que ça a son importance.
Et donc Montaigne s'intéresse aux toupinambas.
Il s'y intéresse en tant qu'archétype de l'altérité.
Puisque non seulement voilà un peuple qui ne porte pas de haut de chausse.
C'est la blague de Montaigne à la fin de son chapitre sur les cannibales.
Quand il dit que les toupinambas sont des barbares
parce qu'ils ne portent pas de haut de chausse,
c'est évidemment une manière de se moquer
de ceux qui jugent du degré de civilisation au style vestimentaire.
Mais la vraie différence entre les toupinambas et les Européens,
elle se situe dans l'organisation sociale.
Voilà un peuple qui partage tout.
Pas de propriété privée.
Voilà un peuple qui n'a pas de roi.
Société égalitaire.
Qui ne travaille pas pour s'enrichir.
Qui n'épargne pas.
Qui ne consomme pas.
C'est le sketch de Dieudonné sur les pygmées.
Ils n'ont aucun pouvoir d'achat.
Bref, voilà des gens qui semblent imperméables
à la préoccupation fondatrice de la civilisation européenne,
à savoir l'accumulation.
L'accumulation des biens matériels.
L'or, l'argent, les pierres précieuses.
Tout ça, ça ne les intéresse pas.
Ce n'est pas important pour eux.
Ce qui est important pour eux, c'est la nature.
Ce qui est important pour eux, c'est de vivre en harmonie les uns avec les autres.
C'est la cohésion du groupe.
Et la simplicité matérielle.
Et donc ces toupinambas qui vivent en symbiose avec la nature,
ils ont quand même une particularité assez étrange.
À savoir qu'ils pratiquent le cannibalisme.
Ils mangent leurs ennemis.
C'est ce qu'on appelle l'exo-cannibalisme.
Par opposition à l'endo-cannibalisme,
qui consiste à se manger entre membres du même groupe.
Et pour cette raison, les Européens les appellent des barbares.
Donc c'est là qu'il va falloir définir un peu les termes.
Alors déjà, l'origine du mot barbare, elle est toute bête.
C'est un mot qu'utilisaient les Grecs de l'Antiquité
pour désigner les non-Grecs.
Par exemple, les Perses.
Ou par exemple, les Thraces.
Un peuple des Balkans.
Et pourquoi on les appelait barbares ?
Parce que c'est comme ça qu'on imitait leur langue.
Comme on dirait ching-chong pour imiter la langue chinoise.
D'ailleurs, aujourd'hui encore,
quand on ne comprend pas ce que dit quelqu'un,
on dit c'est du charabia.
Or, le charabia, à l'origine,
ça désignait le patois des Auvergnens.
Comme on ne comprenait pas ce qu'ils disaient,
quand ils parlaient, on entendait charabia.
Donc le barbare, au départ,
c'est celui dont la langue est incompréhensible.
Autrement dit, c'est l'étranger.
Or, l'étranger, c'est celui qui ne partage pas nos mœurs.
C'est celui dont les mœurs sont étranges.
Là, vous voyez comment on glisse
d'une désignation neutre, étranger,
à une désignation péjorative, étrange.
Et ce glissement,
c'est le glissement de l'objectivité des faits
à la subjectivité du jugement sur les faits.
Étranger, c'est un fait.
Étrange, c'est un jugement de valeur.
Donc la subjectivité de l'étrangeté
a pour fondement l'objectivité de l'étrangéité.
Traduction, l'étranger,
c'est celui qui n'est pas comme nous,
qui ne parle pas comme nous,
qui ne vit pas comme nous,
qui ne pense pas comme nous,
et qui, parce qu'il n'est pas comme nous,
est considéré comme inférieur à nous,
partant du principe que l'étalon de mesure
de la civilisation,
c'est notre culture.
Et ça, ça porte un nom,
l'ethnocentrisme.
L'ethnocentrisme, c'est la tendance
à juger les autres cultures
à partir de notre propre culture.
C'est la tendance à dire
si une culture est bonne ou mauvaise
en fonction des critères qui structurent
notre propre civilisation.
Exemple d'ethnocentrisme,
le fait de trouver dégoûtant
de manger des insectes.
Dans beaucoup de régions du monde,
manger des insectes, c'est pas choquant.
Ce qui pourra peut-être choquer par contre,
c'est de manger des escargots,
ou du foie gras.
Et j'ai fait exprès de prendre un exemple
qui concerne l'alimentation,
justement pour souligner à quel point
l'ethnocentrisme s'ancre
dans notre sensibilité.
L'ethnocentrisme, c'est pas juste
une question de valeur morale,
c'est aussi une question
de perception sensorielle.
Donc l'ethnocentrisme,
c'est ce qui nous fait regarder
les cultures différentes de la nôtre
comme inférieures à la nôtre.
Et c'est important d'avoir conscience de ça
parce qu'il y a une question
qui revient souvent dans le débat public
et qui consiste à se demander
toutes les cultures se valent-elles ?
Bon, bah typiquement,
le simple fait de poser cette question
ça témoigne d'un aveuglement ethnocentrique.
Parce que ça sous-entend qu'on pourrait
juger de la valeur d'une culture
indépendamment de notre propre
appartenance culturelle.
Ce qui est par définition impossible.
On ne juge pas à partir de rien.
On juge à partir
de certains critères d'évaluation.
Et ces critères d'évaluation,
ce sont ceux que notre culture
nous fait considérer comme les bons critères.
Donc poser la question
toutes les cultures se valent-elles ?
Ça revient finalement à poser la question
les autres cultures
ressemblent-elles à la nôtre ?
Et si la réponse est non,
on les jugera inférieures.
Je schématise, mais c'est l'idée.
L'idée que l'étrangéité
est vue comme de l'étrangeté
et que l'étrangeté
est vue comme de l'infériorité.
Et donc ce qui m'intéressait Montaigne,
c'est la notion intermédiaire.
Celle d'étrangeté.
Il va se poser la question
qu'est-ce qui nous fait considérer
une pratique culturelle
comme étrange ?
Et sa réponse,
c'est que ce qui est étrange,
c'est ce qui contredit l'habitude.
C'est ce qui contredit ce que Hume appelait
la coutume.
C'est-à-dire ce dont nous sommes coutumiers.
Et d'ailleurs c'est amusant
parce qu'étymologiquement,
coutume a la même origine que costume.
De manière de dire
que la coutume,
c'est le vêtement de nos usages.
Costume, coutume,
habit, habitude.
Toujours cette idée de deuxième pot.
Et cette idée que nous habitons
dans nos habitudes.
Ou que ce sont elles qui nous habitent.
Donc ce qui nous fait considérer comme étrange
les coutumes des autres,
c'est l'habitude que nous avons de nos propres coutumes.
Mais nos coutumes à nous
paraîtront tout aussi étranges
à des gens qui ont d'autres coutumes.
C'est tout le principe de l'ethnocentrisme.
Il marche dans les deux sens.
Par exemple, en Chine,
on laisse le prix sur les cadeaux.
Là où en France,
on cache le prix des cadeaux.
En France, quand on fait un cadeau et qu'on oublie d'enlever le prix,
on est gêné.
En Chine, c'est quand le prix
n'est pas affiché qu'on est gêné.
Parce que laisser le prix,
c'est une manière de signifier à l'autre
à quel point on tient à lui.
Et c'est aussi une manière d'être transparent avec l'autre.
De ne rien lui cacher.
Donc c'est pas gratuit,
si j'ose dire.
Ça a une fonction.
Ça a une signification.
La signification du fait
de cacher le prix en France,
c'est le fait de ne pas vouloir se vanter.
C'est aussi le fait
de ne pas vouloir faire passer
la valeur matérielle avant la valeur affective.
Et puis c'est aussi un moyen
très pratique de faire des cadeaux pas chers.
Donc ce qu'il faut comprendre ici,
c'est qu'il y a toujours une signification
à une pratique culturelle.
Ce n'est jamais arbitraire.
Même quand ça paraît absurde.
Même quand ça paraît stupide
ou incongru.
Ça a du sens.
Et avoir conscience de ça,
avoir conscience qu'une pratique culturelle
a toujours une signification,
même si elle nous échappe,
c'est très important pour Montaigne.
Parce que c'est passé d'une attitude
de jugement
à une attitude de compréhension.
C'est passé d'une approche émotionnelle
à une approche rationnelle.
Et donc c'est passé
du rejet à la tolérance.
Étant entendu que ce qu'on ne tolère pas
se confond souvent
avec ce qu'on ne comprend pas.
C'est pour ça d'ailleurs que les philosophes des Lumières
faisaient le lien entre raison
et tolérance.
Et donc entre ignorance et intolérance.
Parce que quand on ne comprend pas
quelque chose, le réflexe
c'est de le rejeter.
Alors on peut aussi rejeter quelque chose qu'on comprend.
Évidemment.
Mais il y a une différence entre le rejet
rationnel et le rejet
émotionnel.
Quand on rejette émotionnellement, le risque
c'est de basculer dans la violence.
Dans la barbarie.
Donc l'enjeu pour Montaigne
c'est de comprendre la signification
de ce qui semble échapper
à la signification.
Le cannibalisme semble échapper
à la signification.
Il semble relever de la pure et simple animalité.
Et pourtant
il a une signification
que les colons européens
n'ont pas comprises.
Alors qu'est-ce que les colons n'ont pas compris ?
Ou qu'est-ce qu'ils n'ont pas voulu comprendre
dans le cannibalisme des toupines en bas ?
Ils n'ont pas compris,
premièrement, que leur cannibalisme
ne constitue pas pour eux
une pratique ordinaire.
C'est pas quelque chose qu'ils font tous les matins en se levant.
Ça veut pas dire que c'est moins grave.
Ça veut dire qu'on ne peut pas en faire
un élément représentatif
de leur culture.
Quand on parle de peuple cannibale,
on imagine immédiatement
un peuple pour qui le cannibalisme
est une pratique normalisée.
Or c'est pas le cas.
Montaigne nous dit
c'est une pratique rituelle
dont la fonction est d'exprimer
une extrême vengeance.
Donc pour le dire clairement,
quand les toupines en bas se livrent au cannibalisme,
non seulement ils sont
conscients qu'ils passent pour des sauvages,
mais même,
ils le font pour ça.
Ils le font pour inspirer la peur
à leurs ennemis.
Pour leur montrer à quel point ils peuvent être
cruels. Alors oui,
on pourrait dire, la belle affaire,
ils sont cannibales à mi-temps,
super, un peu facile.
Oui, un peu facile,
si le but c'est de
légitimer.
Mais ce qu'on répète depuis tout à l'heure,
c'est que le but c'est pas de légitimer,
le but c'est de comprendre.
Et comprendre,
ça implique de mettre un peu
en sourdine le haut-parleur émotionnel.
Le haut-parleur qui nous dit
c'est affreux,
c'est inadmissible,
c'est choquant.
Penser, c'est aller au-delà du choc.
Si vous réduisez votre pensée
à l'expression du choc,
à l'expression de votre réaction
émotionnelle, vous n'êtes pas
dans la pensée.
Montaigne veut être dans la pensée.
La deuxième chose que les colons
n'ont pas comprise, c'est que
là où ils voient de la barbarie
dans le cannibalisme des toupinambas,
les toupinambas voient
de la barbarie dans le comportement
des colons. C'est ce qu'on disait
tout à l'heure sur le fait que l'ethnocentrisme
fonctionne dans les deux sens.
Donc, par exemple, les colons
pratiquent la torture sur
leurs prisonniers. Bon ben ça,
clairement, c'est quelque chose que les toupinambas
ne comprennent pas. Pourquoi
faire ça ? Quel est le but ?
Les toupinambas, quand ils
mangent un de leurs ennemis, ils ne
le torturent pas. Ils ne le
violentent pas. Ils mettent un point
d'honneur à bien le traiter.
Vous allez me dire que ça ne justifie pas.
Non.
Ça ne justifie pas.
Montaigne ne cherche pas à justifier
la barbarie des toupinambas.
Il cherche à la mettre
en perspective.
Mettre en perspective le fait
que chacun voit
dans ce qu'il fait quelque
chose de plus acceptable moralement
que ce que fait l'autre.
Quand les toupinambas viennent à Rouen
et qu'ils rencontrent le roi
à leur âgé de 12 ans,
ils ne comprennent pas. Comment une armée
peut-elle obéir à un enfant ?
On ne donne pas le pouvoir à un enfant.
Un enfant, ça n'a pas
encore l'expérience.
Ça n'a pas encore la maturité
pour avoir une telle responsabilité.
Vous avez vu ?
Là, on vient de prendre
un exemple sur lequel la plupart
d'entre nous seront d'accord avec les toupinambas.
Et vous savez pourquoi ?
Parce que nous ne sommes
plus en monarchie héréditaire depuis
trois siècles.
Maintenant qu'on a le recul historique,
on se dit qu'effectivement,
c'était quand même un peu étrange
d'avoir un enfant pour roi.
Un peu étrange.
Étrange ou étranger.
Ce n'était pas un autre peuple.
Mais c'était une autre époque.
Avec d'autres croyances.
Avec d'autres coutumes.
Et donc aujourd'hui que nous sommes
au XXIe siècle, nous considérons
la culture européenne du XVIe siècle
comme une culture étrange.
Nous la considérons
avec le même étonnement que les
toupinambas pouvaient la considérer à l'époque.
Nos points de repères culturels
se sont déplacés.
Ce qui veut dire que dans 300 ans,
nos actuels points de repères culturels
se seront aussi déplacés.
Autrement dit,
nos critères de jugement évoluent.
Ils ne sont pas absolus.
Ils ne sont pas immuables.
Et si nos critères de jugement évoluent,
ça veut dire qu'on ne peut pas
brandir nos jugements moraux
comme des vérités absolues.
Ça veut dire qu'en matière
de jugement moral,
il faut toujours remettre
les choses en perspective.
On entend souvent dire
Montaigne est relativiste.
Non.
Montaigne n'est pas relativiste.
Il est perspectiviste.
Être relativiste,
ce serait dire, par exemple,
il n'y a pas de problème avec le cannibalisme
comme il n'y a pas de problème avec l'esclavage.
Parce qu'après tout,
chacun sa morale.
Montaigne ne dit pas ça.
Il condamne le cannibalisme.
Mais il le condamne
au même titre qu'il condamne
les autres formes de barbarie.
Montaigne ne critique pas le fait
que nous soyons choqués par le cannibalisme.
Il est normal que ça nous choque.
Il critique le fait
que nous convertissions
une réaction émotionnelle
en jugement moral
et en condamnation rationnelle.
On a la rationalité de sa culture.
On a la rationalité
de sa sensibilité.
Ce que critique Montaigne,
c'est le fait que des individus
s'arrogent le droit
de décréter qui est barbare
et qui ne l'est pas,
sans jamais se poser la question
de leur propre barbarie.
Ce qu'ils critiquent,
ce sont nos œillères.
Entre 1550 et 1551,
s'est tenue la controverse
de Valladolid.
La controverse de Valladolid,
c'est un débat qui a eu lieu
entre des philosophes, des théologiens,
des membres de la Haute Administration,
pour tenter de savoir
si les colons européens
avaient le droit de violenter
et de réduire en esclavage
les indigènes d'Amérique.
En l'occurrence, il s'agissait des Aztèques.
Si ça vous intéresse,
je vous recommande le petit roman
de Jean-Claude Carrière,
qui relate cette controverse
et qui met en scène
les deux principaux intervenants.
Le philosophe Sepulveda,
partisan de l'idée
que les indigènes ne sont pas des êtres humains
à part entière,
et que donc on peut les réduire en esclavage.
Et le moine dominicain
Las Casas,
partisan de l'idée que les indigènes
sont des êtres humains à part entière,
et que donc il faut mettre un terme à leur esclavage.
Et si ce livre est intéressant,
c'est parce qu'il montre
à quel point la barbarie
va de pair
avec l'aveuglement sur soi-même.
Un aveuglement
qui a le toupet de se prendre
pour de la clairvoyance.
Ce qui est un peu le propre de l'aveuglement.
Il a par exemple une scène
où, pour vérifier si les indigènes
ont le sens de l'humour,
étant entendu que le sens de l'humour
est un trait caractéristique
de l'humanité,
on fait entrer un bouffon.
Et face à l'absence de réaction des indigènes,
face au fait qu'il ne rit pas
aux pitreries du bouffon,
on en conclut
qu'ils ne sont pas humains.
Las Casas est le seul, à ce moment-là,
à se rendre compte
que cette expérience est absurde.
Il est le seul à avoir conscience
de l'aveuglement ethnocentrique
de ses congénères.
De la même façon qu'il est le seul
à avoir vu que quand le cardinal
qui mène les débats s'est cassé la figure
dans les escaliers,
les indigènes ont ri.
A la fin du débat, Las Casas prononce
cette phrase qui résume tout
« Un temps viendra peut-être
où une société plus raffinée
que la nôtre trouvera
l'Ancien Testament sanglant et cruel. »
Pour Montaigne,
il ne s'agit pas de défendre
les cannibales,
ni de justifier leurs actes,
ni de les minimiser.
Il s'agit de comprendre
que nous qualifions de barbares
ce que nous ne comprenons pas,
que nous sommes aveugles
à notre propre barbarie.
Ce que nous dit Montaigne,
c'est qu'avant de juger
les autres cultures,
nous devrions commencer par juger la nôtre.
Avant de critiquer les autres,
nous devrions commencer
par faire notre autocritique.
Je cite
« En vérité, il semble
que nous n'avons pas d'autre vision
de la vérité et de la raison
que l'exemple et l'idée des opinions
et usages du pays où nous sommes.
Là est toujours la parfaite religion,
la parfaite organisation politique,
le parfait et accompli
usage de toutes choses.
Ils sont sauvages,
de même que nous appelons sauvages
les fruits que la nature,
d'elle-même et par son processus ordinaire,
a produit.
Là où, à la vérité,
ce sont ceux que nous avons altérés
par notre artifice et détournés
de l'ordre commun,
que nous devrions appeler plutôt sauvages.
Après avoir longtemps
bien traité leur prisonnier,
et avec toutes les commodités
dont ils se peuvent aviser,
celui qui en est le maître
fait une grande assemblée
de ses connaissances.
Il attache une corde
à l'un des bras du prisonnier
par le bout de laquelle
il le tient,
éloigné de quelque part,
de peur d'en être offensé,
et donne au plus cher de ses amis
l'autre bras à tenir d'eux-mêmes.
Et eux deux, en présence de toute l'assemblée,
l'assomment à coup d'épée.
Cela fait, ils le rôtissent
et en mangent en commun
et en envoient des lopins à ceux de leurs amis
qui sont absents.
Ce n'est pas, comme on pense, pour s'en nourrir,
ainsi que faisaient anciennement les Scythes,
c'est pour représenter une extrême vengeance.
Et la preuve qu'il en est ainsi,
c'est que s'étant aperçu
que les Portugais,
qui s'étaient ralliés à leurs adversaires,
usaient d'une autre sorte de mort
contre eux, quand ils les prenaient,
qui était de les enterrer jusqu'à la ceinture
et de leur tirer sur le reste du corps
force coup de trait
et de les pendre après,
ils pensèrent que ces gens-ci de l'autre monde,
en hommes qui avaient semé la connaissance
de beaucoup de vices parmi leurs voisinages
et qui étaient beaucoup plus grands maîtres
qu'eux en toutes sortes de malice,
ne prenaient pas sans raison cette sorte de vengeance
et qu'elle devait être plus aigre
que la leur,
commençèrent de quitter leur façon ancienne
pour suivre celle-ci.
Je ne suis pas mari que nous remarquions
l'horreur barbaresque qu'il y a
en une telle action,
mais bien plutôt de ce que, jugeant bien de leur faute,
nous soyons si aveuglés face au nôtre.
Je pense qu'il y a plus de barbarie
à manger un homme vivant
qu'à le manger mort,
à déchirer par tourment et par gêne
un corps encore plein de sensibilité,
le faire rôtir par le menu,
le faire mordre et meurtrir
aux chiens et aux pourceaux,
comme nous l'avons non seulement lu,
mais vu de fraîche mémoire,
non entre des ennemis anciens,
mais entre des voisins et concitoyens,
et kipiser, sous prétexte de piété
et de religion,
que de le retirer et manger
après qu'il ait trépassé.
Nous les pouvons donc bien appeler barbares,
eus aux règles de la raison,
mais non pas eus égard à nous,
qui les surpassons en toutes sortes de barbarie.
Leur guerre est toute noble et généreuse,
et a autant d'excuses et de beauté
que cette maladie humaine en peut recevoir.
Elle n'a d'autres fondements
parmi eux que le seul désir
de vertu.
Dans l'étranger d'Albert Camus,
Meursault est condamné pour meurtre.
Mais ce qui précipite sa condamnation,
ce n'est pas seulement
le fait qu'il ait tué un homme,
c'est le fait qu'il n'ait pas pleuré
à l'enterrement de sa mère.
Son procès se concentre
presque exclusivement sur ça,
non sur son crime,
mais sur sa personnalité,
sur son insensibilité.
Car son insensibilité
heurte notre sensibilité.
Meursault est un monstre,
parce qu'un homme
qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère
est forcément un monstre,
et un monstre mérite
la peine capitale.
Juger de quelqu'un qu'il est un monstre,
ou un barbare,
ou un sauvage,
c'est tirer un cordon sanitaire
entre nous
et ce que nous ne comprenons pas,
parce que nous ne voulons pas
le comprendre.
Et si nous ne voulons pas le comprendre,
c'est parce que cette incompréhension
est nécessaire
à notre sentiment d'appartenance
à l'humanité.
Nous avons besoin du barbare
pour pouvoir dire
que nous ne sommes pas des barbares.
Nous avons besoin du monstre
pour pouvoir dire
que nous ne sommes pas des monstres.
L'inhumanité
est nécessaire à l'humanité.
Elle est sa frontière.
A croire que
s'il n'y avait plus de barbares sur Terre,
nous aurions
beaucoup moins de raisons
d'être fiers de ce que nous sommes.
Je vous remercie.