📏 Quatre ans après mon premier épisode sur "L'Art d'avoir toujours raison" de Schopenhauer, je reviens sur ce livre pour analyser cinq nouveaux stratagèmes rhétoriques. L'occasion de reparler de l'art de la joute oratoire, et de montrer en quoi vérité et persuasion ne sont pas toujours synonymes.
Titulaire d'un master en philosophie, Charles Robin a été professeur particulier pendant plus de dix ans. En 2018, il a créé la chaîne "Le Précepteur" pour partager sa passion pour la philosophie.
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🎨 CRÉDITS :
🎼 Musique de fin - Charles Robin / Le Rapporteur - "Experience"
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Bonjour à tous.
Il y a quelques années, j'ai fait un épisode sur l'art d'avoir toujours raison de Schopenhauer, un épisode qui vous a beaucoup plu.
Et dans cet épisode, j'analysais cinq stratagèmes rhétoriques de Schopenhauer,
cinq stratagèmes parmi les 38 qu'il développe dans son livre, l'art d'avoir toujours raison.
Alors, 5 sur 38, ça fait pas beaucoup.
C'est très loin d'épuiser la totalité des techniques dont nous parle Schopenhauer.
Et donc, je me suis dit que ça pourrait être intéressant de revenir sur ce livre pour analyser aujourd'hui cinq nouveaux stratagèmes.
Étant entendu que tous les stratagèmes ne se valent pas.
Il y en a de plus ou moins efficaces,
de plus ou moins sournois.
Et étant entendu aussi que le livre de Schopenhauer n'est lui-même pas exhaustif.
Il ne recense pas l'intégralité des stratagèmes rhétoriques existants.
Donc, ce qu'on va faire dans cet épisode, c'est qu'on va prendre parmi les stratagèmes restants,
les cinq qui me paraissent les plus courants,
les plus populaires, dirons-nous,
mais aussi les plus révélateurs sur le fonctionnement de l'art de la persuasion.
Alors, j'en profite pour rappeler le but de Schopenhauer dans ce livre.
J'avais fait une assez longue introduction dans mon premier épisode.
Aujourd'hui, on va aller assez vite.
Le but de Schopenhauer, c'est de mettre en lumière les principaux procédés rhétoriques,
les principales techniques oratoires,
pour gagner un débat.
Il y a évidemment une démarche un peu cynique derrière tout ça.
Dans la mesure où faire reposer le débat sur la rhétorique,
c'est sous-entendre qu'on ne gagne pas le débat parce que ce qu'on dit est vrai,
mais parce qu'on a su employer les armes les plus efficaces.
L'idée sous-jacente, c'est que l'art du débat est un art du faux-semblant,
pour ne pas dire de la manipulation.
Un art dont le but n'est pas d'accéder à la vérité,
mais de persuader l'auditoire qu'on détient la vérité.
Autrement dit, de faire passer le faux pour le vrai.
Les procédés rhétoriques par lesquels on cherche à obtenir l'adhésion du public au détriment de la vérité,
ou en tout cas au détriment de l'honnêteté et de la rigueur intellectuelle,
on appelle ça des sophismes.
Donc un sophisme, c'est un argument fallacieux,
un argument qui vise à tromper.
Mais on peut proposer une définition élargie du sophisme,
c'est-à-dire ne pas inclure seulement les manipulations logiques,
mais aussi les manipulations psychologiques.
On a vu dans le premier épisode que parmi les stratagèmes de Schopenhauer, il y avait par exemple
fâcher l'adversaire.
Parce que si on arrive à fâcher l'adversaire, si on arrive à lui faire perdre son sang-froid,
bah déjà on augmente les chances que des propos lui échappent, donc qu'il dise des bêtises.
Et puis d'autre part, quand quelqu'un s'énerve dans un débat,
qu'il ait raison sur le fond ou pas,
il passera pour quelqu'un qui a tort.
Ou en tout cas pour quelqu'un qui aura été atteint par ce qu'on lui aura dit.
Et montrer qu'on est atteint, dans la logique des apparences,
c'est se montrer en situation de faiblesse.
Donc vous voyez que l'art du débat, l'art de la controverse,
c'est finalement un art de la guerre par le verbe.
Un art de la guerre dans lequel tous les coups sont permis,
y compris et surtout les coups qui font le plus mal,
qui désarçonnent.
D'où d'ailleurs le sous-titre de l'art d'avoir toujours raison,
dialectique-héristique.
Dialectique pour art de la parole, art du langage,
héristique pour controverse.
Héris, c'est la déesse de la dispute,
de la querelle.
Donc on est bien dans une volonté de vaincre l'autre, et d'utiliser pour ça tous les moyens à notre portée.
Donc je vous invite, une fois que vous aurez fini d'écouter cet épisode,
à aller écouter mon premier épisode sur l'art d'avoir toujours raison. Je vous mets le lien dans la description.
Puisque j'y développe bien plus longuement que ce que je ne le ferai aujourd'hui.
Ce qu'est l'art du débat, ce qu'est la logique des apparences, et en quoi l'être humain, selon Schopenhauer,
préférera toujours gagner le débat en ayant tort,
que le perdre en ayant raison.
Alors on va commencer tout de suite par l'analyse d'un premier stratagème.
Stratagème 1, l'extension.
Il s'agit de reprendre la thèse adverse en l'élargissant hors de ses limites naturelles,
en lui donnant un sens aussi général et large que possible, et l'exagérer,
tout en maintenant les limites de ses propres positions aussi restreintes que possible.
Alors ça c'est une technique qui est très souvent utilisée dans les débats, et qui participe de ce qu'on pourrait appeler la stratégie de la déformation.
La stratégie de la déformation, c'est le fait de reformuler les propos de notre adversaire,
de les transformer ou de les caricaturer,
tout en faisant mine de croire qu'il s'agit de sa position véritable.
Vous, vous êtes un comique officiel, vous avez un pied dans le pouvoir, un pied dans la caricature,
un pied à l'Elysée, un pied sur scène. Il n'en a plus, il n'en a plus. Oui mais enfin, vous l'avez eu longtemps.
M'éliminer du débat en disant, comme si j'étais le bouffon du roi, que je mets un chapeau le soir et que je vais voir Macron,
déjà c'est irrespectueux et c'est pas comme ça.
Parce que j'ai dit ça.
Alors ce stratagème, qu'on appelle aussi le sophisme de l'épouvantail, ou sophisme de l'homme de paille,
eh bien il a pour intérêt de rendre le propos de l'adversaire plus facilement attaquable.
Puisqu'évidemment, il est beaucoup plus facile de réfuter un propos qu'on aura pris le soin de refaçonner,
qu'on aura pris le soin de reformuler à sa sauce,
étant donné qu'il suffit de faire dire à votre adversaire quelque chose de stupide, ou quelque chose d'absurde,
pour qu'instantanément sa position ait l'air intenable,
déformée, pour mieux discréditer.
Attendez, Jean-Gobain, si vous voulez qu'on parle de fraude qui pèse sur les caisses de la santé dans ce pays,
on pourrait parler de la fraude sociale patronale,
qui elle est énorme et dont on ne se donne pas les moyens finalement d'y mettre fin.
Les patrons sont des fraudeurs.
Non, je ne vous ai pas dit ça.
Ce stratagème de l'extension, donc de la déformation par l'exagération,
on peut l'associer à un autre stratagème de Schopenhauer, à savoir le stratagème 24,
tiré de fausses conclusions.
Il s'agit de prendre une proposition de l'adversaire et d'en déformer l'esprit pour en tirer de fausses propositions,
absurdes et dangereuses, que sa proposition initiale n'incluait pas.
Tirer de fausses conclusions, ça veut dire prolonger le discours de votre adversaire,
de sorte à lui faire dire ce qu'il ne dit pas,
pour là encore pouvoir l'attaquer non pas sur ce qu'il dit,
mais sur ce que vous voulez faire croire qu'il pense.
L'objectif étant de vous faire passer pour celui qui a réussi à démasquer les intentions de votre adversaire,
alors que vous n'avez rien démasqué du tout.
Vous avez simplement construit un scénario tout seul dans votre tête
parce que, n'étant pas en capacité de produire des contre-arguments,
vous avez préféré attaquer une position intenable,
mais une position intenable qui n'a jamais été exprimée,
qui n'a même jamais été pensée.
J'ai regardé vos vidéos sur internet et donc je vous ai vu en train de dire
ça c'est une version troublante, je me pose des questions, j'aimerais bien avoir des réponses, etc.
Je trouve ça très troublant, Jean-Marie Bigard, très troublant
que les Américains aient réussi à téléguider deux avions
qui s'écrasent sur les deux tours jumelles du World Trade Center,
mais qu'en revanche, pour frapper le Pentagone, là ils envoient eux-mêmes un missile.
Est-ce que vous vous rendez compte quand même que vous venez, vous là,
tout seul, sans qu'on parle de quoi que ce soit,
parler de deux avions téléguidés qui rentrent dans les tours,
parler d'un missile qui est tiré dans le Pentagone, mais nous on parle pas de ça monsieur.
Et alors dans les stratégies de disqualification par la déformation,
on trouve pas seulement une volonté de rendre le propos de l'adversaire stupide ou absurde,
on trouve aussi très souvent la volonté de le rendre scandaleux.
On avait déjà vu ce stratagème dit de l'association dégradante,
associer le discours de votre adversaire à une référence dégradante,
même simplement par insinuation, en égrenant quelques mots-clés,
des mots de nature à susciter un rejet instinctif de la part du public,
bah c'est très efficace.
Parce que personne ne désire se retrouver associé à quelqu'un qui aurait des arrières-pensées scandaleuses.
La référence ultime en la matière étant la fameuse réduction ad iclerum.
Mon père, qui est mort, était déporté.
A Munich, il y avait quand même un homme qui était en Europe qui s'appelait Hitler.
Et que quand on a fait Munich, on a ouvert la porte à la Shoah.
Donc plus vous créerez dans l'esprit du public une réaction de peur,
peur d'être associé à des idées totalitaires, à des idées fascistes, à des idées de mort et de destruction,
plus vous augmenterez vos chances de battre votre adversaire.
Car rien ne surpasse la force de l'émotion de peur.
Mais attention !
Car plus vous augmenterez aussi le risque de vous faire repérer,
autrement dit que votre stratégie soit percée à jour par votre adversaire,
et que donc ce soit vous qui passiez, aux yeux du public,
pour le sophiste que vous êtes.
On passe maintenant au deuxième stratagème,
stratagème 30, l'argument d'autorité.
Celui-ci consiste à faire appel à une autorité plutôt qu'à la raison,
et d'utiliser une autorité appropriée aux connaissances de l'adversaire.
Il est facile de débattre lorsqu'on a une autorité à ses côtés que notre adversaire respecte.
Alors l'appel à l'autorité, c'est sans doute l'une des techniques les plus couramment utilisées dans les débats publics,
et ce pour une raison très simple qui est que l'autorité, c'est ce qui confère à un discours de la crédibilité.
Autrement dit, plus un discours sera porté par des individus ou par des instances perçues comme faisant autorité dans leur domaine,
plus le discours en question sera cru.
Ça, c'est un phénomène qui a été beaucoup étudié, que ce soit en psychologie ou en sociologie.
L'autorité comme source de crédibilité, comme source de légitimité,
et qui s'inscrit dans ce qu'on appelle l'effet de halo.
L'effet de halo, c'est le fait que votre jugement sur quelque chose ou sur quelqu'un
est toujours affecté par la perception que vous en avez.
Autrement dit, vous ne réagirez pas de la même façon à un propos,
selon que ce propos sera tenu par un individu lambda ou par une instance officielle.
Autorité pour monsieur Despaul, c'est le cadre de cette université, le professeur Flavius, moi-même,
et nos blouses blanches qui sont les symboles de cette autorité.
Nous venons de lui imposer un code de punition à infliger à une victime qui ne lui a rien fait.
Jusqu'où va-t-il obéir à cet ordre imbécile et révoltant que nous venons de lui donner ?
Tout le problème est là.
Alors, quand on parle d'autorité, de quelles autorités parle-t-on ?
En règle générale, on parle d'autorités scientifiques.
L'OMS pour la santé, l'INSEE pour les statistiques, le GIEC pour le climat.
On parle aussi d'autorités politiques, d'autorités juridiques, économiques,
l'ONU, la Cour pénale internationale, le FMI.
Vous aurez remarqué, beaucoup d'acronymes.
L'acronyme, c'est comme le diplôme ou la blouse blanche, ça fait officiel.
Et dans l'esprit de beaucoup de gens, quand une information émane d'une autorité officielle,
c'est difficile de la contester.
Donc, lorsqu'on vous opposera à un argument,
il vous suffira de brandir une statistique officielle,
en précisant bien qu'elle est officielle, et le tour est joué.
Vous dites que depuis 1989 jusqu'en 2007, les salaires n'ont pas augmenté en France.
C'est faux.
Ce sont les chiffres de l'INSEE.
Les salaires ont augmenté en France.
Vous avez raison sur un point.
Puisque vous avez lu le livre, vous voyez que j'en parle,
et que cette méthode est tout à fait contestable,
mais je vous attends à un point.
Et si vous voulez être absolument sûr que votre adversaire s'incline devant votre argument d'autorité,
qu'il ne cherche pas à le remettre en question,
il vous suffira de lui lancer cette fameuse phrase.
Cette phrase qui clôt définitivement le débat.
C'est pas moi qui le dis.
5% d'exécution d'OQTF, c'est pas moi qui le dis, c'est la cour des cons.
C'est pas moi qui le dis, c'est la diplomatie américaine.
C'est pas moi qui le dis, c'est les services de renseignement.
C'est pas moi qui le dis, c'est le ministère de l'Intérieur.
C'est pas moi qui le dis.
Alors, qu'on soit bien d'accord,
se référer à des autorités pour aiguiller notre jugement,
c'est pas nécessairement une mauvaise chose.
Parce que, dans l'immense majorité des domaines,
il y a effectivement des gens qui savent mieux que nous.
Et donc, vouloir contester leurs déclarations
au motif qu'elles ne vont pas dans le sens de ce qui nous arrange,
de ce qui arrange nos croyances ou de ce qui arrange nos intérêts personnels,
ben, pour le coup, c'est ça qui n'est pas très raisonnable.
Mais, là où ça devient un problème, c'est, premièrement,
quand on délègue à une autorité le pouvoir de penser à notre place,
autrement dit, quand on se contente de réciter ce que dit l'autorité,
sans réfléchir à pourquoi elle a raison d'affirmer ce qu'elle affirme,
on entre alors dans ce que Kant appelle l'hétéronomie,
c'est-à-dire la perte de notre autonomie intellectuelle.
Et, deuxièmement, ça devient un problème
quand il y a conflit entre les autorités,
quand toutes les autorités ne sont pas d'accord entre elles,
et qu'alors on entre dans la fameuse bataille de chiffres.
Mais le problème fondamental de l'argument d'autorité,
c'est que, par définition,
il ne peut fonctionner qu'auprès de ceux qui reconnaissent votre autorité,
qu'auprès de ceux pour qui votre autorité sera perçue comme compétente et légitime.
Parce que, si votre adversaire part du principe
que l'autorité que vous citez est corrompue
ou qu'elle est inférieure à une autre autorité qui l'estime plus fiable,
l'appel à l'autorité ne fonctionnera pas.
C'est pour ça, par exemple, que, dans le cadre d'un débat avec un religieux,
si votre adversaire n'adhère pas à vos postulats,
s'il n'adhère pas aux présupposés de votre discours,
c'est peine perdue.
Chacun restera campé sur ses positions.
Et alors le public se positionnera en fonction de ce qu'il estimera être la bonne autorité,
indépendamment des arguments.
Comme il est permis de manger du pôlet, il est permis de marier sa petite fille de 6 ans.
Troisième stratagème, stratagème 16, pointer une contradiction.
Quand l'adversaire fait une affirmation, nous devons chercher à savoir
si elle n'est pas, d'une certaine façon, et ne serait-ce qu'en apparence,
en contradiction avec quelque chose qu'il a dit ou admis auparavant
ou avec les principes d'une école ou d'une secte dont il a fait l'éloge
ou avec les actes des adeptes de cette secte, qu'ils soient sincères ou non,
ou avec ses propres faits et gestes.
Alors ce stratagème, pointer une contradiction,
il faut faire attention à ne pas mal l'interpréter.
Parce qu'évidemment, si votre interlocuteur produit un discours
dans lequel il affirme deux choses contradictoires,
vous serez en droit de lui faire remarquer que son argumentaire est invalide,
eu égard aux principes de non-contradiction,
qui stipulent qu'une chose et son contraire ne peuvent pas être vrais en même temps.
Mais là, ce dont on parle, ce n'est pas le fait
de pointer une contradiction logique,
c'est le fait de pointer une contradiction personnelle.
Or, il existe deux types de contradictions personnelles.
Premièrement, la contradiction entre le discours et les actes.
Deuxièmement, la contradiction entre une position présente et une position passée.
Pointer une contradiction entre le discours et les actes,
c'est par exemple le fait de dire à votre adversaire
Dans ce cas, pourquoi n'allez-vous pas vivre à l'étranger ?
Vous trouvez que le niveau scolaire est trop bas ?
Dans ce cas, pourquoi envoyez-vous vos enfants à l'école ?
Donc là, effectivement, on est dans le sophisme, on est dans l'argument fallacieux,
pour la simple et bonne raison que, dans un débat,
on ne juge pas les comportements, on juge les arguments.
Et donc, pointer une contradiction entre le discours et les actes,
ça n'invalide pas le discours, ça invalide les actes.
Quand Rousseau écrit un traité d'éducation,
alors qu'il a lui-même abandonné ses enfants,
qu'est-ce qui est condamnable ?
Est-ce que c'est ce que Rousseau a écrit ?
Ou est-ce que c'est le fait qu'il ait abandonné ses enfants ?
C'est le fait qu'il ait abandonné ses enfants.
Rousseau eut un comportement méprisable en abandonnant contre le gré de leur mère,
les cinq enfants qu'il a eus avec Thérèse Levasseur.
Au surplus, il refusa de les confier en adoption à des proches qui s'étaient déclarés.
Il préféra les laisser aux enfants trouvés.
Un hospice parisien où deux tiers des enfants abandonnés mourraient avant d'avoir un an.
Rousseau était donc quelque peu un hypocrite,
comme beaucoup de gens célèbres dont le discours public perd de sa crédibilité,
quand on connaît la réalité de leur vie privée.
Dire de quelqu'un qu'il est hypocrite
parce qu'il y a une contradiction entre son discours et ses actes,
c'est se placer sur le terrain du jugement moral,
pas du jugement intellectuel.
Les idées ne sont pas responsables du comportement de ceux qui les expriment.
Donc on pourra dire de Rousseau qu'il s'est mal comporté,
qu'il n'a pas appliqué ses propres recommandations.
Mais ne pas appliquer ses propres recommandations,
ça ne veut pas dire que les recommandations soient mauvaises.
De la même façon, si vous acceptez de travailler au sein d'une société
et qu'après en être parti, vous revenez pour dire tout le mal que vous pensez de cette société.
Je parle des cas où ce travail ne répond pas à un impératif de survie.
Bien c'est certes contradictoire sur le plan personnel,
puisque par votre participation,
vous avez validé un système que maintenant vous dénoncez,
mais ce n'est pas contradictoire sur le plan des idées.
La deuxième forme de contradiction personnelle,
c'est la contradiction entre une position présente et une position passée.
Et puis la deuxième des choses, c'est vos changements de pied quand même.
Vous avez sur l'énergie, qui est pourtant un élément structurant de l'avenir d'un pays,
vous avez complètement changé d'avis.
Vous avez envisagé de fermer 14 réacteurs nucléaires,
et puis à la fin de votre mandat, vous vous dites, ben je me suis trompé.
Ben oui, vous vous êtes peut-être trompé,
mais le problème, c'est que vous étiez aussi trompé
quand vous étiez aux côtés de François Hollande, ça fait qu'on a perdu 10 ans.
Reprocher à votre adversaire d'avoir changé d'avis sur un sujet,
c'est une manière, non pas de discréditer sa position présente,
mais de lui accoler l'image de quelqu'un d'inconstant.
L'inconstance étant généralement le signe de l'inconsistance.
C'est donc une manière de dire au public,
cette personne n'est pas fiable.
Et si elle n'est pas fiable, on ne peut pas lui faire confiance.
Car de la même façon qu'elle récuse aujourd'hui ce qu'elle a affirmé hier,
elle récusera demain ce qu'elle affirme aujourd'hui.
Dans tous les cas, ne la croyez pas.
Il ne peut pas lire ça dans ses mythes.
Mais je te l'ai lu, il l'a déjà lu.
Non mais ça ne fait rien, il y en a qui ne l'ont pas entendu.
Je suis fier.
Il y en a qui ne l'ont pas entendu.
Ce qu'il faut dire aux Algériens,
ce n'est pas qu'ils ont besoin de la France, mais que la France a besoin d'eux.
C'est qu'ils ne sont pas un fardeau,
ils sont une dynamique et le sang jaune d'une nation française
dans laquelle nous les aurons intégrés.
J'affirme que dans la religion musulmane,
rien ne s'oppose au point de vue moral à faire croyant.
Donc c'est vrai qu'il était pour l'intégration.
Et donc il n'y a plus de raison qu'il fasse chauffer ces meetings
en donnant des musulmans à manger aux fanatiques du Front National.
Quatrième stratagème, stratagème 29, faire diversion.
Si l'on se rend compte que l'on va être battu,
il faut faire diversion.
C'est-à-dire parler soudainement d'autre chose,
comme si cela faisait partie du débat,
et constituer un argument valide contre l'adversaire.
Le faire avec discrétion,
si la diversion a quelque rapport avec le thème discuté.
Avec impudence, si elle ne concerne que l'adversaire
et n'a rien à voir avec l'objet du débat.
Alors la diversion, c'est un stratagème dont j'avais déjà parlé
dans mon premier épisode sur l'art d'avoir toujours raison,
puisqu'en réalité, il y a deux variantes de ce stratagème
dans le livre de Schopenhauer.
Le numéro 29 donc, faire diversion,
mais aussi le numéro 18 qui s'intitule
interrompre et détourner le débat.
Schopenhauer n'établit pas de différence claire entre les deux,
mais on peut quand même en trouver une.
La différence, c'est que dans un cas,
la diversion sert à fuir le débat,
tandis que dans l'autre,
la diversion sert à contre-attaquer l'adversaire.
Imaginez par exemple que votre adversaire vous pose une question,
une question épineuse,
une question qui risque de vous mettre en échec,
et qu'au lieu de répondre,
vous lui posiez une autre question en retour.
Dans ce cas-là, vous détournez le débat
pour ne pas avoir à lui répondre.
C'est donc une manière de fuir.
La deuxième forme de diversion est un petit peu différente.
Elle consiste à entraîner votre adversaire sur un autre sujet,
non pas parce que vous êtes en difficulté,
mais parce que vous voulez le mettre lui en difficulté.
Dans ce cas-là, votre diversion n'est pas une fuite,
elle est une offensive,
et elle peut faire très mal.
Faire diversion, c'est un stratagème qui se marie très bien lui aussi
avec le déshonneur par association.
Vous créez une corrélation plus ou moins directe
avec une personnalité sulfureuse
ou avec un propos choquant,
même si ça n'apporte rien sur le fond,
et vous laissez votre adversaire tenter de se dépêtrer,
de se dépêtrer de l'association mentale
que vous venez de créer chez l'auditoire.
Et là, le seul moyen pour lui de s'en sortir,
c'est de relever votre stratagème.
C'est de mettre en lumière le fait
que vous êtes en train de faire diversion.
Aujourd'hui, on ne parle que de ces jeunes
qui ont décidé de se lever pour enfin obtenir la paix.
Vous avez vu qui en parle ?
On en parle même dans le monde entier,
et notamment l'Ayatollah Khomeini.
L'Ayatollah Khomeini qui vous prend en modèle.
Comment vous le vivez ?
Je n'ai ni de la sympathie pour l'Ayatollah
ni de la sympathie pour M. Orban.
Mais je veux dire, pour vous, l'Ayatollah Khomeini et M. Orban...
Mais attendez, quand est-ce qu'on aura le droit de parler
de ce qui se passe à Gaza ?
Quand est-ce qu'on arrêtera de sauter de diversion en diversion
pour faire en sorte qu'on ne parle pas
de ce dont une majorité des Français veulent parler ?
Il est particulièrement tentant de vouloir faire diversion
quand notre adversaire nous fait un reproche
dont il est lui-même coupable.
Voire quand il est coupable de choses qu'on estime bien plus graves.
Comme on dit, l'hôpital qui se moque de la charité.
Dans ce cas-là, faire diversion peut se révéler un moyen efficace
non seulement de neutraliser l'accusation
qui vient d'être portée contre vous,
mais même de la retourner contre votre adversaire.
La diversion devient alors inversion.
L'arroseur a arrosé.
Les gens qui sont autour de cette table
votent contre le droit à l'avortement, que ce soit M. Bardera
ou Mme Aréchal.
Moi, je défends le droit à l'avortement,
ce n'est pas mes amis M. Bardera.
Je sais que c'est difficile pour vous de ramettre en question
le droit des femmes.
Cinquième stratagème, stratagème 38.
Vous êtes une merde intégrale.
D'accord, très bien.
Lorsque l'on se rend compte que l'adversaire nous est supérieur
et nous ôte toute raison,
il faut alors devenir personnel, insultant, malpoli.
Cela consiste à passer du sujet de la dispute que l'on a perdue
au débatteur lui-même en attaquant sa personne.
C'est un appel des forces de l'intelligence
dirigées à celles du corps.
Si je suis de trop, messieurs, messieurs,
si c'est ça le pro-national, eh bien...
Les faux culs de la politique,
ceux qui ont dit que l'élection était un piège à cons...
S'il vous plaît, M. Collard, M. Collard.
M. Collard.
Allez, M. Collard.
Collard !
Oui, c'est insupportable.
Sale traître !
C'est insupportable.
Coupez-leur le micro.
C'est insupportable.
Alors, utiliser l'insulte dans un débat,
qu'on soit bien d'accord,
c'est une stratégie risquée.
Risquée parce que, autant dans certains cas,
ça peut être efficace,
autant dans d'autres cas,
ça peut être totalement contre-productif,
c'est-à-dire, concrètement, se retourner contre vous.
Alors, dans quel cas est-ce que l'insulte est efficace
et dans quel cas est-ce qu'elle ne l'est pas ?
L'insulte est efficace quand elle est soit enrobée d'humour,
soit enrobée d'esprit.
Étant entendu qu'associer les deux,
c'est encore ce qu'il y a de plus efficace.
Alors, pourquoi enrobée d'humour ?
Parce que, dans sa forme brute,
l'insulte est la traduction d'un ressentiment.
Elle est la traduction d'un affect négatif,
de ce que Spinoza appelait une passion triste.
Or, l'expression du ressentiment,
ça ne provoque pas la sympathie.
Ça provoque, au contraire, l'antipathie.
Ça a un effet répulsif.
Tout simplement parce que le négatif génère le négatif.
Personne n'a envie de prendre parti pour quelqu'un
qui a l'air totalement débordé par la colère,
la haine ou la frustration.
Alors qu'au contraire, si votre insulte
n'est pas animée par du ressentiment,
mais par de la jovialité,
par de la taquinerie ou de l'espièglerie,
ben là, tout de suite, c'est plus le même état d'esprit.
Parce qu'à ce moment-là, vous allez créer
une connivence avec votre public.
Une complicité.
Selon l'idée que faire rire quelqu'un,
c'est le meilleur moyen d'obtenir sa sympathie.
Même si, sur le fond,
ce que vous dites est absolument odieux.
Monsieur Yassine Belattar,
sur Twitter, justement, publiquement,
dit que j'ai une tête de chameau,
que j'ai une tête de bougnole et une tête d'arabe,
et aucune des belles âmes antiracistes
n'est là pour dire que c'est scandaleux.
De la même façon, si vous enrobez vos insultes
dans de l'esprit,
que ce soit par des tournures littéraires,
des périphrases ou des mots savants,
bien, là aussi, c'est efficace.
Parce que vous aurez réussi à faire oublier
que votre insulte en est une.
Et donc, même si le public n'est pas d'accord avec vous sur le fond,
vous aurez quand même réussi à susciter sa sympathie,
donc son adhésion.
Son accomplissement
est d'engranger les vues par centaines de milliers
en proposant à un public accoutumé à son prodigue achalandage
des heures de lectures laborieuses,
de messages glanés dans les confins de Twitter et du web
agrémentés de rires gras et de commentaires vaseux
d'un type qui ne comprend rien à ce qu'il raconte
et organise finalement une sorte de dîner de cons en solitaire
en offrant au voyeurisme ambiant la spirale dans laquelle il patauge
et s'injecte de la panique morale en intraveineuse
devant sa webcam.
Oui, je suis un peu salé.
Quand une insulte est proférée sur le mode du ressentiment,
avec tous les signes extérieurs de l'agressivité,
les sourcils froncés, la mâchoire serrée,
les vulgarités,
elle est instantanément perçue pour ce qu'elle est,
à savoir un aveu de faiblesse.
Le public sentira que vous êtes énervé.
Il sentira que vous avez perdu la maîtrise de vos moyens
et instinctivement,
il en conclura que vous avez été atteint par votre adversaire
et que c'est pour cette raison que vous l'insultez.
Vous aurez perdu la joute verbale
parce que votre agressivité aura généré de l'antipathie.
C'est de la pure mécanique émotionnelle.
Vous aurez perdu,
même si, sur le fond,
le public était d'accord avec vous.
Ce qu'il faut garder à l'esprit, c'est que, dans un débat,
l'émotion l'emporte toujours sur la raison.
Par exemple, dénigrez votre adversaire
sans aucun autre argument que le mot par lequel vous allez le dénigrer,
mais avec le sourire,
avec bonhomie.
Ce sera efficace.
Et ceux qui diront que vous n'avez opposé aucun argument sur le fond auront raison.
Mais sauf qu'à ce moment-là,
ils oublient que l'objectif d'un débat public,
ce n'est pas la rigueur intellectuelle,
c'est l'émotion qu'on laisse derrière soi.
Monsieur Bardella, je ne vous ai pas coupé.
Écoutez, je ne sais pas qui vous a élevé.
Je ne sais pas qui vous a élevé.
Moi, j'étais bien élevé.
On laisse finir les phrases quand quelqu'un a commencé.
On est en 2024.
Vous avez beaucoup d'avance.
Un peu de respect, monsieur Bardella.
Vous êtes communiste, laissez-le terminer.
En 2024, il s'agirait peut-être de grandir un peu.
Un peu de respect, monsieur Bardella.
Le respect, vous connaissez ?
Vous êtes communiste, monsieur.
Ne me donnez pas des leçons d'économie, s'il vous plaît.
Ok, au 77.
Alors, que dire en conclusion ?
Eh bien déjà, que la vérité et la rhétorique
ce sont deux choses indépendantes.
Ou plutôt, que l'usage de la rhétorique
ne nous dit rien sur la vérité de ce qui est affirmé.
On peut utiliser la rhétorique pour faire passer des idées fausses,
comme on peut utiliser la rhétorique pour faire passer des idées vraies.
La rhétorique, c'est un outil, c'est un instrument.
Et comme tous les instruments,
on peut s'en servir pour faire le bien ou pour faire le mal.
La question est de savoir,
dans le cadre d'un affrontement d'idées,
que choisit-on ?
Est-ce qu'on choisit de laisser cet instrument à notre adversaire ?
Est-ce qu'on choisit de ne pas utiliser les armes de la rhétorique ?
Parce qu'on ne veut pas entacher la pureté de notre message ?
Auquel cas, il faut se préparer à la défaite.
Ou est-ce qu'on choisit de jouer jusqu'au bout
le jeu auquel on participe ?
Quand on joue à un jeu, quel qu'il soit,
il y a des règles et il y a un but.
Le but d'un débat, c'est de faire triompher nos idées.
C'est de persuader l'auditoire que nous avons raison.
Et la seule règle, c'est de battre l'adversaire
par tous les moyens qui sont à notre disposition.
On ne monte pas sur le ring pour faire des câlins à notre adversaire.
On monte sur le ring pour le mettre KO.
Si on ne veut pas le mettre KO,
si on ne veut pas lui infliger de coups,
on ne monte pas sur le ring.
On reste chez soi.
C'est aussi simple que ça.
La rhétorique n'est finalement qu'un problème secondaire.
Elle n'est qu'une conséquence d'un problème bien plus fondamental
qui est le rapport conflictuel aux idées.
Le présupposé selon lequel la vérité appartient à un camp
et que le camp adverse a nécessairement tort.
Vous-même qui écoutez cet épisode,
je sais que parmi les stratagèmes que je viens de vous présenter,
certains vous paraissaient acceptables, voire pertinents
quand ils étaient utilisés par un débatteur que vous appréciez
et au contraire, irrecevables et ridicules
quand ils étaient utilisés par un débatteur que vous n'aimez pas.
Qu'est-ce que ça signifie ?
Que nous avons un rapport affectif à la vérité.
Que nous sommes capables d'une grande indulgence
voire d'une grande complaisance
avec les arguments qui vont dans notre sens
comme nous pouvons être ultra exigeants
pour ne pas dire intransigeants
avec les arguments qui ne vont pas dans notre sens.
Autrement dit, nous sommes tous de mauvaise foi.
Nous sommes des êtres incarnés.
Nous sommes des êtres charnels.
Et même si on sait qu'une idée n'appartient à personne,
qu'elle est au-delà de celui qui la défend,
nous avons besoin d'aimer celui qui la défend
pour lui donner raison.
Je vous remercie.