En 1920, alors que les Etats-Unis sont en pleine « peur rouge », deux italo-américains appartenant au mouvement anarchiste, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, sont arrêtés dans la banlieue de Boston. Ils sont rapidement accusés d’avoir participé à un double braquage, dont l’un causa la mort de deux personnes. Clamant leur innocence, ils sont condamnés à la chaise électrique, sur des preuves bancales et des témoignages douteux. L’indignation s’étend dans tous le pays et de nombreuses manifestations éclatent dans le monde entier. Revenons sur cette célèbre affaire judiciaire qui a secoué l’Amérique des années 20.
- Ronald Creagh, L’affaire Sacco et Vanzetti, Les Editions de Paris, 2004 - Howard Fast, La passion de Sacco et Vanzetti, Le Temps des Cerises, 2022 - Howard Zinn, Une Histoire populaire des Etats-Unis, Agone, 2003
- Joan Baez – Sacco & Vanzetti (Here’s to you) - Nino Rota – The Godfather Part.II OST - Thomas Newman – Road to perdition OST - Ennio Morricone – Once upon a time in America OST - Ennio Morricone – The Untouchables OST - Jonny Greenwood – There will be blood OST
00:00 - Introduction 01:32 – Le double braquage 02:28 – La « Peur rouge » 04:52 – La « Destinée manifeste » 05:53 – Vies de Sacco & Vanzetti 07:18 – Les procès 10:11 – La mobilisation internationale 12:23 – Exécutions et posterité 14:58 – Outro
Etats-Unis. 6 septembre 1901. Le président William
McKinley, est en pleine campagne électorale pour sa réélection. Surgissant de la foule,
Leon Czolgosz, un anarchiste américain d’origine polonaise et tire 2 coups de
revolver dans l’abdomen de McKinley. Le président des Etats-Unis décède
quelques jours plus tard. Czolgosz est condamné à mort et exécuté, tandis que
de nombreux états américains établissent des lois condamnant les auteurs de propagande anarchiste.
20 ans plus tard, cette peur de l’anarchisme se couple à celle du communisme. La peur rouge
s’abat sur les Etats-Unis. Les étrangers sont particulièrement pointés du doigt.
Dans ce contexte, 2 immigrés italiens ouvertement anarchistes, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti
sont arrêtés pour 2 affaires de braquage. Malgré des preuves manquantes et des témoins douteux, ils
sont inculpés, condamnés à mort et exécutés pour un double meurtre qu’ils nient avoir commis. Ce
procès, partial, et cette condamnation, éminemment politique, émeut l’opinion internationale qui se
mobilise. Leur procès deviendra le symbole mondial de la lutte contre les préjugés et l'injustice,
et sans doute l’une des plus grandes affaires judiciaires des Etats-Unis.
Revenons sur l’affaire Sacco et Vanzetti, et observons comment deux pauvres immigrés
italiens se sont retrouvés écrasés par un appareil judiciaire influencé par la paranoïa ambiante.
24 décembre 1919, à Bridgewater, Massachussetts, un gang de 3 personnes à bord d’une cylindré noire
attaque un camion transportant la paie des 500 ouvriers d’une fabrique de chaussure. Le
braquage échoue, et ne fait aucune victime. Quelques mois plus tard, le 15 avril 1920,
à South Braintree dans la banlieue de Boston, le caissier de la manufacture de chaussure Slater
and Morril ainsi que son garde du corps, sont abattus en pleine rue alors qu’ils
transportent la paie du personnel. Les braqueurs s’enfuient en voiture, une Buick noire, qui est
retrouvée dans les bois quelques jours plus tard. Le mode opératoire similaire des 2 braquages
poussent la police à considérer qu’il s’agit du même gang. Les soupçons se portent aussitôt sur
des anarchistes italiens. Le motif du crime est pour eux limpide : ce vol doit servir à financer
la propagande et les attentats anarchistes, qui secouent le pays au tournant des années 20.
Les Etats-Unis sont alors dans une période de paranoïa, marquée par la haine de l’étranger et
notamment des italiens. En effet, dans le sillage de l’unification italienne de 1871, de nombreux
paysans pauvres et peu éduqués du sud émigrent aux Etats-Unis, afin d’échapper à la misère économique
et au troubles sociaux et politiques. De 1880 à 1914, plus de 4 millions d’italiens débarquent à
Ellis Island, antichambre du rêve américain. Nombre d’américains les considèrent comme
violents, les associant à la criminalité alors en pleine expansion. Une xénophobie anti-italienne
empêche ces émigrés d’accéder à certains emplois ou à se loger correctement. Ce sentiment de rejet
par la société américaine poussent certains à opter pour la voie révolutionnaire.
À cette époque, les États-Unis sont marqués par de grands conflits sociaux. L'essor industriel a
créé une classe ouvrière aux conditions de vie difficiles, surtout dans le nord-est. En 1905,
l'Industrial Workers of the World est fondée, prônant l'abrogation
du salariat et la lutte des classes. Le nombre d'adhérents augmente rapidement,
incluant de nombreux étrangers non qualifiés. En réponse, le gouvernement et le patronat
réagissent violemment : par des arrestations, des fermetures de locaux syndicaux ou des expéditions
punitives. Beaucoup de syndicalistes adoptent alors l'anarchisme, qui vise à
établir une société plus juste sans domination.
Avec l’entrée en guerre des Etats-Unis dans le premier conflit mondial et la révolution bolchevique de 1917,
les organisations syndicales – qui sont antimilitaristes - et le mouvement anarchiste – volontairement assimilé
au communisme – deviennent des ennemis de l’intérieur. La presse les décrit comme
des menaces radicales soutenues par des agents étrangers, alimentant une xénophobie croissante.
Des grèves sont réprimées brutalement et le mouvement anarchiste passe à des modes
d’actions plus directs. Une vague d’attentats vise des grands patrons, des politiciens ou des juges.
La « peur rouge » s’abat sur les Etats-Unis : socialistes, communistes, syndicalistes, grévistes
et anarchistes sont amalgamés et l’hystérie s’empare du pays, qui voit dans l’étranger une
menace existentielle à la paix sociale. Italiens et juifs polonais sont les cibles principales. Une
chasse aux sorcières débute. Le procureur général Alexander Palmer lance des raids contre des
militants communistes et anarchistes, des grévistes et des émigrés italiens, menant à des expulsions.
Dans l’affaire du double braquage de Bridgewater et South Braintree, un certain nombre de témoins
pensent avoir reconnu, de manière assez vague, des italiens. Le principal suspect est Mario Buda. Les
traces retrouvées à côté de la voiture noire abandonnée dans la forêt correspondent à son
véhicule actuel. Alors qu’il vient récupérer sa voiture qu’il a laissé chez un garagiste,
la police l'attend. Buda et un autre comparse parviennent à s’échapper mais dans le tramway qui
les ramènent, 2 autres personnes sont arrêtées : Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti. Ils ont des
armes chargées sur eux, et lors des premiers interrogatoires, ils enchainent mensonges et
déclarations contradictoires, sans doute par peur d’être expulsés car militants anarchistes. Le
lendemain, Bartolomeo Vanzetti est inculpé dans l’affaire du premier braquage. Sacco
n’est pas inquiété, ayant pointé à l’usine ce jour-là. Il est à son tour inculpé avec
Vanzetti du double meurtre de South Braintree. Les 2 hommes, incarcérés, crient à l’injustice.
Le parcours de Sacco et Vanzetti ressemble pourtant à celui de milliers d’émigrés italiens.
Nicola Sacco est le fils d’un modeste propriétaire d’oliveraie des Pouilles. Il travaille comme
journalier mais aspire à une vie meilleure aux Etats-Unis. Arrivé à Ellis Island en 1908,
il suit devient ouvrier qualifié, puis est embauché dans une manufacture de chaussures. Après
5 ans de résidence aux Etats-Unis, il obtient la nationalité américaine. Eduqué, son sentiment de
révolte et le spectacle des injustices sociales le pousse vers l’anarchisme, et vers son aile la plus
dure qui prône le terrorisme révolutionnaire. Antimilitariste, il fuit l’obligation
d’inscription en vue de la mobilisation lors de l’entrée des Etats-Unis dans la 1ere guerre
mondiale. Il se refugie au Mexique, et rencontre Bartolomeo Vanzetti, avec qui il se lie d’amitié.
Bartolomeo Vanzetti vient quant à lui du sud du Piémont. Très cultivé, ayant suivi un cursus
complet, son père le pousse à entreprendre un métier manuel. Il devient confiseur à Turin.
Mais ses conditions de vie sont misérables, et le décès de sa mère, véritable traumatisme pour lui,
le pousse sur le chemin de l’exil. Arrivé à la même époque que Sacco aux Etats-Unis, il enchaine
les petits boulots avant de devenir marchand de poisson ambulant, par volonté d’indépendance. Il
participe à de nombreuses grèves, et rejoint rapidement le mouvement anarchiste. Fiché
par les services de sécurité, il n’a pourtant jamais participé à la moindre action violente.
Quelques mois avant le début des procès, un chariot bourré d’explosifs explose devant la
banque J.P Morgan à Wall Street. Le bilan est lourd : une trentaine de morts et 200
blessés. Des tracts signés par des militants anarchistes sont retrouvés à quelques rues
de l’explosion. Il y est inscrit : « Libérez les prisonniers politiques ou bien aucun de
vous n'échappera à la mort ! ». Le lien avec l’arrestation de Sacco et Vanzetti ne fait
aucun doute pour les autorités. Ce climat de peur rouge va fortement peser sur les débats.
Le 22 juin 1920, le procès de Vanzetti pour le premier braquage débute. Les témoins
pensent reconnaitre l’un des braqueurs : un grand italien avec une moustache.
Pourtant, une douzaine d’italiens affirment avoir acheté du poisson à Vanzetti le jour du braquage,
lui donnant un solide alibi. Mais le juge Thayer, profondément xénophobe, considère
que ces témoignages ne valent rien. Sans réelles preuves, Vanzetti est condamné à 12 ans de prison.
Le 31 mai 1921, le procès pour le double meurtre de South Braintree s’ouvre. Le juge Webster Thayer
se montre immédiatement partial et tient en public des propos qui visent à condamner Sacco
et Vanzetti non pour ce crime, mais parce qu’ils sont anarchistes et menacent les institutions.
L’avocat Fred Moore axe sa défense sur le fait que l’accusation ne repose que sur des préjugés
racistes et idéologiques. Le procureur Katzmann se fonde quant à lui sur des études balistiques,
discipline encore balbutiante à cette époque : les balles retrouvées sur le lieu du crime
correspondent au Colt automatique calibre 32 porté par Nicola Sacco au moment de son arrestation. Il
peut donc s’agir de l’arme de Sacco, mais cela pourrait aussi être l’une des 300.000 autres
armes de même calibres enregistrés sur tout le territoire américain. Des témoins à charge qui
ont assistés au braquage affirment avoir reconnus clairement Sacco et Vanzetti. Au moment de leurs
identifications, les juges ont d’ailleurs présenté aux témoins les deux hommes seuls, leurs demandant
de prendre des poses étranges, par exemple en tenant un revolver. Pourtant, leurs alibis sont
solides : Sacco était au consulat de Boston pour renouveler son passeport, ce qui est attesté par
le guichetier ; Vanzetti vendait du poisson, et plusieurs témoins le confirment. Tous italiens ou
anarchistes, parlant difficilement l’anglais, ces témoins sont tournés en dérision par le procureur,
traités d’imbéciles ou de menteurs. Au moment de rendre le verdict, le juge Thayer fait vibrer la
corde patriotique auprès des jurés, en affirmant que ces 2 émigrés sont des tir-aux-flancs qui ont
fui leurs devoirs lors de la guerre, et qu’il est nécessaire de les condamner. Après de 3 heures de
délibérations, Sacco et Vanzetti sont déclarés coupables et condamnés à la peine de mort par
chaise électrique. Bartolomeo Vanzetti hurle : « Je suis innocent » ; Nicola Sacco s’effondre.
Dès le début du procès, des amis de Sacco et Vanzetti appartenant à l’International
Workers of the World, aidés par des membres de la haute-société de Boston lancent une campagne
médiatique nationale et internationale en leur faveur. Après l’annonce du verdict, l’affaire
prend une nouvelle ampleur. Des manifestations, rassemblant des milliers de personnes,
éclatent dans tous les Etats-Unis. On y dénonce une injustice criante, un procès politique et le
racisme institutionnalisé qui gangrène le pays. L’émotion est vive partout dans le monde et les
appels à la clémence se multiplient. A Melbourne, Shangaï, Mexico, Amsterdam, Bruxelles, Londres,
Paris ou Rome, de grandes manifestations éclatent. Touchant particulièrement la population italienne,
Benito Mussolini tente d’intercéder auprès des autorités américaines,
sans succès. Les communistes s’emparent de l’affaire, et y voient le symbole de
la lutte des classes. Politiques où artistes s’émeuvent : Anatole France,
Henri Barbusse, Modigliani, Albert Einstein ou H.G Wells se mobilisent.
Dans le couloir de la mort, Sacco tente une grève de la faim, puis sombre dans la folie et doit
être interné en hôpital psychiatrique. Vanzetti, de constitution plus solide,
travaille pour l’administration pénitentiaire et s’échappe intellectuellement grâce à
la lecture. Mais de grands moments d’abattements obligent son internement. Avec la
mobilisation internationale et de nouveaux témoignages attestant de leur innocence,
ils caressent l’espoir d’une révision du procès. En 1925, Celestino Madeiros,
condamné à mort dans une autre affaire, reconnait avoir participé au braquage meurtrier de South
Braintree. Il innocente Sacco et Vanzetti. Mais la requête de révision est rejetée. Un recours en
grâce est demandé au gouverneur du Massachussets qui nomme une commission pour savoir si le procès
fut équitable. Après délibération, le recours est rejeté : pour le gouverneur l’appartenance
ethnique et idéologique des accusés n’a pas influencé le juge Thayer. Cela reviendrait
à reconnaitre à la fois une xénophobie institutionnalisée et une faillibilité
du système judiciaire. Des manifestations éclatent partout dans le monde. A Paris,
ce sont plus de 100.000 personnes qui défilent.
6 ans après le verdict, dans la nuit du 22 au 23 aout 1927,
Sacco et Vanzetti sont exécutés dans la prison de Charlestown dans la banlieue de Boston. L’émoi
est considérable. Les deux hommes deviennent l’incarnation du combat contre l’injustice, les
préjugés et les dérives autoritaires. Vanzetti, qui maniait parfaitement le verbe, exprime ce
sentiment face au juge Thayer en avril 1927 : « Jamais, dans toute notre vie, nous n'aurions pu
espérer faire pour la tolérance, pour la justice, pour la compréhension mutuelle des hommes,
ce que nous faisons aujourd’hui par hasard. Nos paroles, nos vies, nos souffrances ne sont rien.
Mais qu’on nous prenne nos vies, vies d'un bon cordonnier et d'un pauvre vendeur de poissons,
c'est cela qui est tout ! Ce dernier moment est le nôtre. Cette agonie est notre triomphe ».
Par vengeance, en 1932, les anarchistes placent une bombe chez le juge Thayer qui s’en sortira
indemne. Pendant plus de 50 ans, les demandes de réhabilitations se succèdent. Historiens et
criminologues rouvrent le dossier, parfois pour douter de leur innocence, souvent pour
la confirmer. Sacco et Vanzetti entrent peu à peu dans la culture populaire : peinture,
littérature, cinéma – notamment dans un film réalisé par Giuliano Montaldo,
mais aussi musique : la bande originale composée par Ennio Morricone et dont le
titre phare est interprété par Joan Baez est un des grands succès de l’année 1971.
50 ans après leur exécution, en 1977, alors que le président Jimmy Carter fait du respect des
droits de l’homme la grande cause de son mandat, le gouverneur du Massachussetts Mikael Dukakis
réhabilite Sacco et Vanzetti déclarant que : « tous les déshonneurs devraient être enlevés
de leur nom pour toujours ». L’affaire Sacco et Vanzetti , par sa dimension politique et
idéologique, est sans doute l’une des plus grandes affaires judiciaires de l’histoire
américaine du XXe. siècle, qui a, dans un contexte de montée du communisme et de xénophobie latente,
enflammées les passions dans le monde entier. Comme l’écrivait Albert Einstein,
fervent défenseur des deux condamnés : « Il faut faire tout le possible pour maintenir vivant dans
l’histoire de l’humanité l’histoire tragique de Sacco et Vanzetti. Elle rappellera que même les
institutions démocratiques les mieux conçues, ne valent que selon les personnes qui s’en servent ».
J’espère que cette vidéo un peu particulière vous a plu ! Comme d’habitude si vous souhaitez
soutenir la chaine, vous pouvez acquérir cette illustration signée par l’artiste Manon Potier,
en vous rendant sur la page Tipeee ou KissKissBankBank.
N’hésitez pas non plus à plonger dans le passé et tester vos connaissances
historiques en téléchargeant notre application Chronica,
disponible sur IOS et Android ! Un grand merci à tous les donateurs sans qui rien ne serait
possible. Encore merci d’avoir visionné, et à bientôt pour un nouvel épisode.