La Loutre Vouée à une Disparition Tragique? 🦦💔 - Documentaire animalier - AMP

Animaux du monde
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10 Vues de vidéo·6 oct. 2024
Après avoir presque disparu, la loutre a commencé à reconquérir les rivières grâce à l'interdiction des pièges, aux mesures d'assainissement des rivières et à la protection de son milieu naturel.
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Mais une nouvelle catastrophe menace désormais sa survie : le réchauffement climatique.
Titre : "La Loutre Après l'Eden. S'adapter ou disparaitre"
Auteur: Marie-Hélène BACONNET
Production : ÉCOMÉDIA
@ Ampersand 2024
Quel plaisir d’être une loutre ! C’est l’été. Il fait beau.
Ma sœur vient jouer avec moi. Les pirouettes, c’est nettement plus drôle
à deux ! C’est notre manière à nous les loutres de discuter en famille ! ça peut durer des heures.
Quand nous sommes devenues grandes, ma sœur et moi, nous avons quitté maman. Depuis, nous vivons
seules, chacune sur notre territoire, mais nous sommes voisines. A présent, nous avons trois ans
et nous nous retrouvons de temps en temps ! Passons aux choses sérieuses. Il me faut
800 grammes à un kilo et demi de poisson par jour. Un beau gardon : c’est parfait pour l’apéritif !
Pour les petits poissons, je commence toujours par la tête.
Moi, Mitzy la loutre, je vis dans le Marais Poitevin. Il y a ici tout ce qui peut faire
mon bonheur: de l’eau, de l’eau et encore de l’eau ! Et des frênes têtards au bord des canaux.
C’est parfait pour y installer mon refuge. Autrefois, les hommes ont conquis mon Marais
sur la mer. Ca leur a pris quelques siècles ! Résultat : cette vaste région où le bocage
s’entrelace aux pâturages et aux canaux. La terre, c’est un peu la planète des
loutres. Nous appartenons à treize espèces différentes. On nous trouve un peu partout.
La loutre d’Europe se rencontre dans toute l’Eurasie et en Afrique du Nord. Moi,
je vis dans l’Ouest de la France. Mon sport préféré consiste à
taquiner les pêcheurs ! Il y en a un qui pose régulièrement des nasses par ici. On appelle ça
des bossèles. 34
Evidemment, les remonter sur la terre ferme ça demande quelques
efforts … mais ça en vaut la peine. Les bossèles sont des pièges à
anguilles ! Voyons ce qu’il y a dans celle-ci ! Deux belles anguilles : un vrai festin !
Il n’y a rien de plus glissant qu’une anguille ! J’ai beau avoir de bonnes
griffes au bout de mes jolies pattes palmées, plus 36 dents bien aiguisées, je
ne vais pas arriver à en croquer deux à la fois ! Pour la deuxième anguille, c’est jour de chance !
Ce genre d’exploit m’a valu une réputation de grand méchant loup des rivières. Pendant
des siècles, les pêcheurs ont fait tout ce qu’ils ont pu pour
m’exterminer. Et ils ont bien failli y arriver ! Leur invention la plus barbare : le terrible piège
à mâchoires. Heureusement, il est interdit en France depuis 199à cause de lui au XXe siècle
le nombre de loutres a été divisé par 25 . Les fourreurs aussi ont voulu ma peau ! une
fourrure de plus de 0 poils au cm2 ! imperméable, légère, soyeuse ! A cause d’elle,
pendant des siècles, ils m’ont transformée en manteaux, en cols, en poignets ou même
en manchons : cet accessoire ridicule ! Heureusement, la fourrure de loutre est
démodée et moi, la loutre d’Europe, je suis devenue une espèce protégée. Il est
interdit de me tuer et même de me capturer. Désormais je coule des jours paisibles.
Avec les hommes, je garde mes distances. La plupart d’entre
eux ne se doutent même pas que je suis là ! Mon passé m’a rendue prudente.
Nous les loutres, nous nous sommes réinstallées dans le marais en toute discrétion.
A trois ans, j’ai l’âge d’assurer moi aussi l’avenir de mon espèce.
Toutes les 6 semaines je suis en état de le faire. Cette fois, un beau mâle l’a senti.
Chez les loutres, le chemin de l’amour est jalonné de marques odorantes. Elles le
conduisent tout droit jusqu’à moi. Lui aussi marque son passage.
S’il s’imagine qu’il suffit de me faire les yeux doux pour me plaire, il se trompe !
Notre première rencontre ressemble à une scène de ménage l
Il va falloir qu’il fasse des efforts sérieux pour me mériter !
Chez les loutres, rien ne vaut une belle bagarre pour commencer à se plaire.
Aïe ! Il m’attrape à la gorge !!! …. je sens que le courant commence à passer entre nous !
Cela va durer comme ça des heures, des jours entiers…. Notre longue course-poursuite,
dans l’eau ou sur la rive du canal, est ponctuée de grands cris d’amour.
Quelques roulés boulés plus tard, nous allons faire une pause.
Notre petit nid douillet est bien caché sous les racines d’un chêne. En langage loutre,
notre gite s’appelle une catiche. L’entrée se trouve sous l’eau.
Avant de prendre du repos, nous commençons par sécher notre pelage.
Notre fourrure cesse d’être imperméable si elle reste mouillée trop longtemps.
Nous risquons de prendre froid …. D’autant plus que l’automne arrive.
Automne …. aux canaux brumeux …. …. aux prairies boueuses….
… aux vaches mélancoliques…. A cette saison, les anguilles
descendent vers l’océan pour aller se reproduire. Elles sont nombreuses à traverser le marais.
Touche pas à mon anguille, toi ! Rien de vaut un bon repas pour mettre
de la bonne humeur dans un ménage, mais notre entente ne va pas jusqu’à partager notre déjeuner.
L’accord entre mon amoureux et moi est parfait. Nous ne pensons plus qu’à jouer ….
Avec l’automne, les vaches quittent le marais. Elles vont passer la mauvaise saison à l’abri…
Pour les pousser vers la sortie, les bouviers ont adopté les grands moyens : la cow-boy attitude !
Mon compagnon est retourné chez lui, à quelques kilomètres d’ici. Et moi, pour attendre la
naissance de mes futurs loutrons, dans un peu plus de deux mois, je me suis aménagé un nouveau gite,
plus confortable que le précédent. J’ai apporté une couche d’herbes sèches. Elle
me permet de sécher plus rapidement ma fourrure. Tout irait pour le mieux si les perturbations du
climat ne venaient pas me compliquer la vie. Ce matin, le paysage a pris une couleur insolite.
C’est le ciel qui nous tombe sur la tête. Il ne neige presque jamais dans notre Marais Poitevin
! Enfin, jusqu’à présent, il ne neigeait que très rarement et jamais longtemps. Depuis ma naissance
il y a trois ans, je n’avais jamais vu ça ! On parle de « réchauffement climatique » mais
on devrait dire plutôt « dérèglement climatique » ! Les écarts de température sont de plus en
plus grands. Il fait souvent plus chaud ou plus froid que la normale.
Ma petite rivière est couverte de glace. Nager sous la glace ne me pose pas de problème : ma
vue est plutôt mauvaise et ce sont mes vibrisses, c’est à dire mes moustaches,
qui me servent à me diriger sous l’eau. Le froid a un avantage : le poisson
est un peu engourdi. Il est plus facile à attraper que d’habitude.
Glace ou pas, je rapporte toujours mes proies les plus volumineuses sur la terre ferme.
La corneille creuse le sol gelé pour trouver des vers de terre.
Le rouge gorge picore la glace pour boire. Il est prudent ! il ne s’approche pas de l’eau libre :
j’y suis ! J’ai compris
très vite qu’il fallait creuser des trous dans la glace pour pouvoir pêcher sans m’asphyxier.
Dans le Marais Poitevin, même en hiver dans la neige, ma cousine l’hermine n’a pas de
tenue de camouflage. Dans les pays Nordiques ou en montagne, à cette saison elle est toute blanche,
avec le bout de la queue noire. C’est un mustélidé comme moi. Nous
avons le même sens de l’humour, nous aimons toutes les deux les acrobaties.
Nous avons presque la même allure mais elle pèse 400 grammes et moi
8 kilos. Elle préfère garder ses distances pour jouer !
Le héron a utilisé les trous que j’ai creusés dans la glace pour pêcher.
La glace est plus tenace que la neige. Mais elle est de plus en plus fragile. On peut
avoir de mauvaises surprises en marchant dessus. Tiens, voilà le Viking Noir: Gork-le-Cormoran ! Un
concurrent ! Tous les hivers, il débarque en force de son Europe du Nord , croyant passer
l’hiver au chaud chez moi. Pour la chaleur c’est raté ! il va devoir attendre un peu.
Je me méfie de lui. Avec ses comparses, il serait capable de manger tous mes poissons.
Il m’a quand même laissé de quoi me remplir l’estomac …
Ca ne s’arrange pas côté du côté de la météo.
Le ragondin et moi nous sommes des mammifères amphibies : l’eau ne devrait pas nous déranger.
Mais tout dépend de la quantité ! Je dormais bien au sec dans ma catiche.
Je ne m’étais pas aperçue que le Marais Poitevin se transformait en
entonnoir où s’engouffraient toutes les rivières en crue des environs.
J’ai été tirée de mon sommeil par une cascade qui me tombait dessus ! Mon gite se remplissait d’eau
par le haut ! D’habitude l’eau vient d’en bas ! Je prends la fuite avant de finir noyée.
Ce serait un comble pour une loutre ! Il ne me reste plus qu’à trouver un nouveau gite,
complètement hors d’eau celui-là. Je m’inquiète pour les futurs loutrons
qui sont encore dans mon ventre. A la naissance, ils ne savent pas
nager ? Ils n’auraient pas survécu ! Les vieux frênes têtards aux racines
si accueillantes sont cernés par l’eau. Les fossés débordent.
Mon espèce a survécu à la chasse et aux pièges. Le dérèglement du climat est une
menace plus sournoise mais non moins dangereuse.
Comme tout ancienne zone de crue asséchée, le Marais Poitevin est très plat. Il ne faut que
quelques centimètres d’eau en trop pour que les canaux et les rivières débordent. L’eau recouvre
tout. Les prairies sont devenues des lacs. Sur mon domaine, j’ai plusieurs résidences
secondaires. Je vais essayer d’en trouver une qui soit restée au sec. Le temps presse. La
naissance de mes loutrons est proche. Comme moi, les cygnes tuberculés
vivent ici toute l’année. Mais eux, les inondations ne les dérangent pas. A couper
Que d’eau, que d’eau ! Ca devient grave ! Mon frêne de secours aussi trempe dans
l’eau. Il est inhabitable !
Me voilà SDF ! Le réchauffement climatique provoque une grave
crise du logement chez les loutres ! Par ici, c’est le gite de la dernière chance !
Ici, les frênes ont été plantés très haut sur la berge. Sous leurs racines,
la catiche est peut-être restée hors d’eau. Je vais voir.
Sauvée ! mes loutrons pourront naitre au sec . En quelques jours, j’accumule
assez d’herbe pour me faire une couette. Mes voisins les plus proches sont des ragondins.
Le ragondin a été importé d’Amérique du Sud à la fin du XIXe siècle pour faire des manteaux
de fourrure. Il s’est échappé des élevages et s’est multiplié outrageusement ! Comme il
transforme les berges des canaux en gruyère, il n’est pas le bienvenu chez les humains.
Moi, il ne me gêne guère. J’occupe parfois les terriers qu’il creuse et de temps
en temps je croque quelques jeunes. Les humains devraient me remercier !
Cette nuit n’est pas une nuit comme les autres. J’ai donné naissance à mes deux premiers loutrons!
Ces deux boules de poils gris pèsent à peine 100 grammes chacune.
Ils n’ont que quelques jours mais ils ont déjà bon appétit.
Ils revendiquent la tétée à grands cris et quand ils sont rassasiés,
ils explorent la catiche dans tous les sens. Ils ont encore les yeux fermés mais ils tentent
déjà d’en sortir. Je dois sans cesse les ramener à l’intérieur ! Ils m’épuisent.
Les premiers jours, je ne les quitte pas des yeux. Je veille sur eux 24H sur 24.
Mais après plusieurs jours sans manger, je commence à avoir très très faim.
J’attends qu’ils s’endorment pour aller me nourrir.
L’eau se retire peu à peu des prairies. … … Moi, je suis repartie à la chasse aux calories.
Une écrevisse de Louisiane ! Succulente ! mais c’est une calamité ! Une vraie
catastrophe écologique ! Elle est arrivée des Etats-Unis et il y en aurait plus d’une tonne
par hectare dans ma région. Elle dévore tout dans nos rivières: les plantes, les têtards,
les œufs de poissons, les escargots. Je me rends utile en en croquant le
plus possible ! Mais il faudrait encore plus de loutres pour en venir à bout
L’écrevisse de Louisiane transforme le fond de mes rivières en champ
de bataille, avant d’en faire un désert. La petite grise a attrapé un bébé brochet.
Elle ne va pas en profiter longtemps ! Les grands prédateurs qui l’entourent
vont en faire l’enjeu d’une guerre sans merci.
Armure contre armure, pince contre pince ! Une armée de chevaliers cuirassés s’affronte.
Les petits poissons se gavent de daphnies, en attendant de servir de proie à leur tour.
Loin de ces jeux de massacre, dans la catiche, mes petits trésors grandissent en toute innocence. Ils
auront bientôt trente jours, l’âge d’ouvrir les yeux. Je vais les allaiter pendant quatre mois.
Au-dessus de nos têtes, le printemps est revenu C’est le jour de la mise à l’herbe. Les vaches
retrouvent le chemin du pré communal . Après des mois enfermés à l’étable ou
à l’écurie, vaches et chevaux ont hâte de se dégourdir les jambes.
Les oiseaux migrateurs qui nichent dans le marais sont revenus de leurs quartiers d’hiver,
dans les pays du Sud . Ceux qui ont passé l’hiver ici s’apprêtent à repartir vers
nord. Un grand chassé-croisé commence pour les oiseaux.
Après des mois de régime « foin et granulés » , les vaches se gavent d’herbe fraîche.
Pour les batraciens, c’est le temps des amours. Les grenouilles sont revenues
dans leur mare natale pour y pondre leurs œufs. Un rendez-vous que je ne
vais pas manquer moi non plus ! J’ai plus que jamais besoin de nourrir ma petite famille.
Mes loutrons grandissent et ils sont de plus en plus voraces.
La réserve de Nalliers-Mouzeuil est un vrai garde-manger. Je peux
me servir en toute liberté et sans limite. Une grenouille, ça change des sempiternelles
écrevisses et c’est moins dur à manger ! … Je suis une espèce protégée : j’en profite.
Le ragondin a moins de chance que moi. Lui, c’est une espèce invasive,
nuisible aux yeux des humains. Il s’est laissé piéger. Son avenir s’annonce plutôt sombre !
Il est trop gros pour que j’en fasse mon déjeuner …. et il a
un sale caractère. Allons voir plus loin. Goupil-le-renard me surveille au coin du bois.
Il aimerait bien partager mon festin ! Je viens d’attraper un carassin bien
gras. Goupil et moi nous ne sommes pas amis. Je suis un concentré de muscles,
mes mâchoires sont redoutables. Avec ses 5 kilos il ne fait pas
le poids face à moi. Comme il tient à la vie, il me regarde m’empiffrer de loin.
Je n’ai plus faim. Je veux bien lui laisser mes restes !
Après ce festin, je prends le temps de sécher ma fourrure et de me débarrasser du mucus de
poisson qui colle à mes moustaches. A peine revenues de migration,
les cigognes ont installé leur nid près du grand communal. – Elles n’auront aucun mal à
nourrir leurs cigogneaux. Les mares sont de vraies réserves d’écrevisses de Louisiane.
Sous la héronnière, une grande aigrette est tombée du nid. Elle a
raté son premier envol. Elle agonise, une patte cassée, le ventre ouvert.
Au sol, une appétissante odeur de fiente parfumée au poisson pourri flotte dans l’air …Les coquilles
d’œufs de hérons jonchent le sol, ainsi qu’une grande quantité de restes d’écrevisses.
Sous une héronnière, pour une loutre il y a toujours des choses bonnes à récupérer sans
avoir trop d’efforts à faire …. BOF ! Encore de l’écrevisse !
Varier les menus, c’est bon pour ma santé. Une grande aigrette ! c’ est exactement ce
que je suis venue chercher … Les roseaux … les chardons…
a couper … les fritillaires en fleurs ….La belle
saison étale sa splendeur. Le métier de loutre, ça s’apprend.
Lorsqu’ils ont eu un peu plus de trois mois, j’ai appris à nager
à mes loutrons. Je suis un bon professeur. Ils ont à présent quatre mois. Le plus hardi
des deux commence à bien se débrouiller tout seul. Il me suit dans la rivière et je lui
apprends à attraper lui-même des petits poissons. Bientôt, il pourra se passer de mes conseils.
Il chassera les gros poissons avec sa sœur, sans avoir besoin de mon aide.
Pour le moment, mes deux gamins sont inséparables.
Quelques semaines plus tard, ils n’ont plus besoin que je m’occupe d’eux à chaque instant. J’occupe
mon temps libre à explorer les environs. Je suis un peu nomade, dans certaines limites.
Les vaches, les chevaux, les cigognes exploitent le marais communal. Moi aussi.
Une bonne écrevisse toute fraiche, ça ne se refuse pas ! Je continue à débarrasser le
marais de cette envahisseuse … Une écrevisse qui craque
sous la dent : quel délice ! En plus de ces pestes d’écrevisses, le fond de la
mare est tapissé de drôles de ballons qu’on peut faire tourner sur son nez : les bouses de vaches !
Après les jeux, je repars au ravitaillement. A l’autre bout du communal, un chemin d’eau
va me conduire vers une réserve que j’apprécie particulièrement.
Mais les routes sont mortelles pour les loutres. Comment les éviter ? il y en a partout ! Et quand
les buses qui passent dessous sont pleines d’eau, elles sont impraticables pour moi !
Heureusement, des humains pleins de bonnes intentions ont construit spécialement pour
nous une buse qui reste hors d’eau en toutes saisons : un loutroduc ! grâce à lui je traverse
la route sans risquer ma vie. De l’autre côté du loutroduc,
il y a la réserve de Saint Denis du Payré. C’est le territoire de mes amis
les chevaux de trait poitevins et les vaches maraichines, d’authentiques races locales.
Le fond du canal est une jungle remplies de petits poissons et d’organismes
comestibles de toutes sortes. Mais après mon festin d’écrevisses, je n’ai plus faim.
Nous les loutres, nous sommes de sempiternelles voyageuses.
Je ne tiens pas en place. En circulant d’un bout à l’autre de mon territoire, je repère
l’emplacement de mes futurs gîtes, qu’ils soient résidence principale ou résidence secondaire.
La coiffure de mon ami le cheval poitevin est très tendance .
Les distractions sont rares par ici. Regarder passer une loutre,
c’est un grand événement dans la journée d’une vache maraichine.
Il ne nous manquait plus que cela ! Une nouvelle catastrophe climatique ! Après
les inondations : la sécheresse. Jour après jour, le niveau de l’eau baisse dans les
canaux. Au bout de quelques semaines, il ne reste plus que quelques flaques,
des rigoles dans lesquelles même le poisson chat a du mal à circuler. Bien sûr, je sais depuis
longtemps qu’il fait plus sec en été qu’en hiver, mais cela s’aggrave avec le changement climatique.
Les seuls habitants des canaux capables de survivre sans eau,
ce sont les écrevisses de Louisiane. Elles peuvent tenir plusieurs mois en s’envasant.
Elles ne survivent pas toutes, mais il en restera suffisamment pour qu’elles
recommencent à se multiplier lorsque le niveau de l’eau redeviendra normal.
En Espagne, la sécheresse les loutres la connaissent déjà. Je risque de connaître
le même sort qu’elles. Lui, c’est René Rosoux,
un biologiste. Le meilleur ami des loutres . René a passé sa vie à nous étudier.
Attention René: ça glisse ! Le fond de la rivière est tapissé d’algues ! Mais rien n’arrête René
quand il s’agit d’observer les loutres. Ici, en Catalogne, il étudie notre mode de vie,
dans une nature plus chaude et plus aride que celle de la France.
Une épreinte ! Grâce à cette crotte de ma congénère espagnole, René va savoir ce qu’elle
a mangé. Pas grand-chose de nourrissant , en fait ! Ici, en été, le niveau des rivières baisse au
point que les poissons ont du mal à survivre. L’exemple des conditions de vie des loutres
espagnoles peut servir à imaginer le sort qui nous guette nous,
les loutres de régions tempérées comme la France, à cause des changements du climat.
Jour après jour, René observe. René ROSOUX
Les ancêtres de la loutre vivaient il y a très longtemps évidemment. Et les ancêtres
du genre « Lutra » vivaient il y a à peu près 5,3 et 3,4 millions d’années : il y a très longtemps.
Mais il faut savoir que la loutre d’Europe, les ancêtres de la loutre
d’Europe, on a des traces beaucoup plus récentes. On n’a pas trouvé de traces,
de vestiges vraiment anciens. Et donc les premières traces, les premiers ossements
de loutre d’Europe qu’on a trouvés, c’était seulement il y a 10 ans, c’était à l’holocène.
L’une des loutres les plus célèbres au monde n’est absolument pas ma parente : c’est la
loutre géante d’Amazonie. Depuis 10 millions d’années, elle n’a pas changé de morphologie.
Je lui trouve une allure préhistorique ! Rien à voir avec ma finesse et mon élégance !
La loutre d’Europe, c’est une loutre qui est très adaptable. On la voit un peu partout,
quasiment du cercle polaire au Maghreb, aux zones subdésertiques.
Pendant la dernière glaciation quasiment toutes les loutres ont disparu, en partie
d’Europe Occidentale, et certaines ont migré vers le sud vers des zones plus clémentes,
ce qu’on appelle « le refuge glaciaire », Et c’est comme ça que la loutre a
survécu. Donc il ne faut pas penser que elle est toujours adaptable.
Le réchauffement climatique implique des choses tout aussi graves, tout aussi
importantes que les grands froids. C’est à dire que l’eau s’évapore, les rivières s’assèchent, les
étangs s’assèchent aussi et donc au stade ultime, quand les rivières s’assèchent trop régulièrement,
il n’y a plus de poisson évidemment, il reste quelques amphibiens, parfois quelques crustacés
dans des petites mares, comme on en voit en Espagne aujourd’hui dans les zones sèches en été.
Quand les rivières se réduisent à de petites mares, parfois éloignées de
dizaines de kilomètres les unes des autres et qu‘elles ne contiennent plus ni eau ni poissons,
certaines loutres, qui s’épuisent à les rejoindre, meurent de faim. En Espagne,
c’est parfois le cas de vieilles loutres, chassées des bons coins de pêche par de plus jeunes.
En France, les loutres n’en sont pas encore là . Pourvu que ça dure !
Ce qui se passe en Espagne et au Maghreb aujourd’hui peut nous aider à comprendre
ce qui pourrait se produire en France dans 20, 30 ou 50 ans et évidemment c’est intéressant. On peut
aussi, à travers ces changements climatiques et ces stratégies de la loutre pour survivre,
essayer d’adapter nos milieux, et aménager nos habitats pour qu’elle puisse mieux survivre.
Ici, par exemple, on a rehaussé un seuil naturel de la rivière. Il s’est créé une petite retenue
où nous nous sentons comme des poissons dans l’eau. Ce ne serait pas le cas d’un grand barrage,
qui créerait un plan d’eau trop profond pour nous les loutres.
Notre petit plan d’eau profite à beaucoup d’autres animaux, comme le renard.
Une bergeronnette grise ! elle niche toujours près de l’eau.
La tombée de la nuit, c’est l’heure de la loutre! Les changements climatiques sont très rapides,
alors qu’avant ça se passait sur des centaines voire des milliers d’années. Elle avait le temps
de s’adapter, de migrer, ou de changer de régime alimentaire. Si ça intervient trop
vite évidemment, ses capacités de survie et les stratégies de survie de la loutre changent et
elle ne sera peut-être pas capable de s’adapter. L’art de la pêche pour une loutre,
ça consiste aussi à savoir remonter le courant. Il faut toujours pêcher
à contre courant. Je montre l’exemple à mes deux jeunes. Ils comprennent vite !`
Côté sécheresse, ça ne s’arrange pas. L’année dernière, cette souche était un
gite confortable. Le niveau de l’eau a tellement baissé que les envahisseurs s’y installent.
Tifoune–la-Fouine par exemple, un autre petit mustélidé. Habituellement, elle me craint !
Rien ne va plus dans notre marais réchauffé ! Je vais aller voir la mer. Là-bas au moins,
je suis sûre d’y trouver toujours de l’eau.
Au bord de l’océan Atlantique, près du rivage de la Baie de l’Aiguillon, il y a d’immenses vasières
où l’on trouve toujours quelque chose à pêcher. D’autres que moi l’ont compris. Loin d’ici,
en Californie, il existe des loutres de mer. Il paraît qu’elles ne manquent de rien et
qu’elles s’amusent à surfer dans les vagues. Je ne suis pas sûre de vouloir installer mon
gite sur cette plage européenne. Le terrain est un peu trop découvert à mon goût. Ca manque de
discrétion. Et où voulez-vous installer un abri ? Il n’y a pas de vieux frênes têtards par ici.
Cependant, l’intérêt d’une plage, c’est qu’à marée descendante il est facile d’y trouver à manger.
Un bon mulet, voilà un vrai festin pour une loutre.
Les vasières attirent les oiseaux. Ils y trouvent d’innombrables vers,
des escargots, des coquillages, des crustacés … tout ce qu’il faut pour
se nourrir et prendre des forces avant de repartir en migration.
La mauvaise saison approche. Ils vont bientôt repartir vers les pays chauds.
Depuis plus de 7000 ans, les hommes pêchent les coquillages dans la baie.
Pour une loutre, les chenaux de la vasière contiennent beaucoup
de choses bonnes à manger. Il n’y a pas que les hommes qui apprécient les coquillages.
Une anguille ! pas question de la laisser filer vers l’océan !
Un peu plus loin, ce sont les bouchots, les élevages de moules :
Les bouchots, ça ressemble à une forêt mais là non plus il n’y a pas de frênes têtards
pour installer ma catiche. Et les moules ne m’intéressent pas vraiment: trop dures à croquer !
Les moules peuvent restées accrochées à leurs bouchots, je préfère le crabe vert.
Ses pinces ne me font pas peur : il ne sait pas que je suis entrainée à croquer les écrevisses.
Si tout se réchauffe et se dessèche, si le désert s’installe là où poussaient autrefois les frênes,
au bord des canaux de mon marais, la mer sera peut-être mon ultime refuge. La mer,
que les hommes ont repoussée autrefois du marais. Je l’ai prouvé au fil
des siècles : je m’adapte ! Mais il est possible qu’un jour j’atteigne mes limites.
