Colloque de rentrée 2024 : Genre et Sciences Conférence du 17 octobre : Les « droits de l’esprit » : la science des Lumières a-t-elle un genre ?
Session 2 : Histoire et comparaison Intervenant : Antoine Lilti, Professeur du Collège de France
Le monde scientifique du XVIIIe siècle était encore organisé sur le principe de la « clôture masculine du savoir » (Michèle Le Doeuff). Ni les universités, ni les académies n’acceptaient les femmes. L’accès de celles-ci à l’éducation était limité et les préjugés à l’encontre du savoir féminin restaient puissants. Ainsi, Émilie du Châtelet protestait contre le « préjugé qui nous exclut universellement des sciences » et appelait à faire bénéficier les femmes de « tous les droits de l’humanité et surtout de ceux de l’esprit ». Or, au-delà de son cas devenu emblématique, des travaux historiques récents, comme ceux de Nina Gelbart, mettent en évidence le rôle actif de plusieurs femmes de science : mathématiciennes, astronomes, physiciennes ou botanistes. Elles furent rares, mais leur mérite fut parfois reconnu et loué. La communication présentera quelques-unes de ces contributions féminines à la science des Lumières et s’attachera surtout à restituer l’expérience de ces femmes au sein d’un monde essentiellement masculin, mais peut-être moins fermé qu’on ne le pense. Ce qui apparaît alors, au coeur de la culture des Lumières, ce sont les tensions entre un imaginaire genré du savoir et une conception plus universaliste de la science.
Le Collège de France est une institution de recherche fondamentale dans tous les domaines de la connaissance et un lieu de diffusion du « savoir en train de se faire » ouvert à tous. Les cours, séminaires, colloques sont enregistrés puis mis à disposition du public sur le site internet du Collège de France.
Bonjour à toutes, bonjour à tous.
Merci Patrick pour cette présentation.
Merci surtout à mes collègues, organisatrices et organisateurs
de ce très beau colloque de m'avoir proposé d'y participer.
Je suis d'autant plus heureux qu'en y réfléchissant,
je me disais que quand j'ai commencé ma formation en histoire,
il y a une trentaine d'années,
et bien cette question des rapports entre genre et science,
dans l'historiographie française, ne s'opposait pas véritablement.
La science des lumières, par exemple,
elle était masculine, de Newton à Lavoisier,
de Bernoulli à Buffon,
c'était un fait et non un sujet d'étonnement ou d'enquête.
Et puis, l'essor de l'histoire des femmes,
l'essor aussi d'une épistémologie féministe,
ont conduit à s'interroger sur cette incongruité.
Les femmes de lettres, déjà, étaient rares au XVIIIe siècle,
mais où étaient donc les femmes de science ?
Plusieurs travaux ont alors montré que celles-ci,
que les femmes, et on vient de le voir à l'instant,
je m'inscris très largement dans la continuité de l'exposé précédent,
que ces travaux ont montré que les femmes
avaient été exclues de l'espace savant,
ou du moins soigneusement maintenues
à l'écart de la vie scientifique et intellectuelle,
selon un modèle que j'appellerais
le modèle de la clôture masculine du savoir,
terme que je reprends à la philosophe Michelle Ledeuf
dans son livre pionnier Le sexe du savoir,
paru en 1998 et récemment réédité.
Puis, ces dernières années,
un nouveau questionnement s'est imposé.
Plusieurs historiennes ont montré
que les femmes, en réalité,
avaient été nombreuses à pratiquer les sciences au XVIIIe siècle,
qu'elles avaient contribué au progrès du savoir,
mais qu'elles avaient été invisibilisées,
le terme est aujourd'hui à la mode,
mais en tout cas rendues invisibles par leurs collègues masculins,
puis surtout oubliées par la postérité,
en quelque sorte effacées du tableau
par une histoire des sciences masculines
et, reconnaissons-le, parfois misogynes,
de cette misogynie savante que l'on évoquait à l'instant.
Après le modèle de la clôture et de l'exclusion,
un autre modèle, celui de l'effacement et de l'invisibilisation.
Alors ce que je voudrais vous montrer aujourd'hui,
c'est qu'à mon sens, ces deux modèles, ces deux thèses,
ne sont pas véritablement incompatibles,
puisque la question en réalité n'est pas tant celle
de la présence ou de l'absence de femmes scientifiques,
mais la question de leur rôle et de la reconnaissance
à laquelle elles pouvaient accéder.
Surtout, ces deux modèles sont insuffisants à mes yeux
parce qu'ils ne permettent pas d'affronter une question cruciale,
peut-être plus inquiétante pour nous,
quelles sont les conséquences épistémologiques
de cette place réduite ou marginale
des femmes dans le monde savant des lumières ?
Pour le dire autrement, le contenu même des sciences
en a-t-il été affecté ?
Et comment les femmes ont-elles réagi à cette tension,
même cette contradiction entre un horizon universaliste
affirmé avec force par les lumières
et une conception masculine de la pratique scientifique
qui les maintenait dans une position subalterne ?
C'est sur cette question que je terminerai tout à l'heure.
Pour commencer, il faut d'abord admettre
que la thèse de la clôture du savoir
possède de puissants arguments à faire valoir.
De fait, les femmes n'avaient strictement aucune place
dans les grandes institutions scientifiques
de l'époque moderne,
qui étaient les universités et les académies.
Cette exclusion ne date pas du XVIIIe siècle.
Certains, les universités, cela vient d'être dit,
ont toujours été des institutions masculines.
Mais sur ce plan, il faut quand même reconnaître
que les lumières n'ont rien changé.
Aucune femme, et ce n'est pas seulement un cas français,
aucune femme n'a exercé de charge universitaire
en France, en Angleterre ou en Allemagne
au XVIIe et XVIIIe siècles.
Il est vrai que l'Italie fait exception,
mais pour des cas eux-mêmes exceptionnels.
Notamment le plus connu au XVIIIe siècle,
c'est le cas de Laura Bassi,
grande mathématicienne et physicienne
qui a enseigné à l'université de Bologne
et dont le parcours a été particulièrement bien étudié
par Paula Finden.
Ce qui est plus étonnant peut-être
et surtout plus révélateur,
c'est que les académies,
ces nouvelles institutions fondées pour assurer le développement
de la science moderne depuis la Royal Society de Londres
fondée en 1660,
ces académies n'ont pas davantage admis les femmes.
Ces académies se multiplient au XVIIIe siècle.
Elles forment vraiment l'ossature institutionnelle
des sciences des lumières
de Naples à Saint-Pétersbourg
et elles sont presque exclusivement,
donc là aussi on a quelques exceptions et notamment en Italie,
mais elles sont exclusivement des espaces masculins
avec une exclusion qui, précisons-le,
n'est pas dans les statuts.
Elle relève de l'usage, elle a parfois été discutée,
mais en réalité il faudra attendre le milieu du XXe siècle
pour voir entrer des femmes dans les grandes académies scientifiques.
Il faut rappeler que même Marie Curie en 1911 a été refusée.
Pour autant, les femmes ne sont pas absentes
des mondes savants mais elles sont cantonnées
dans d'autres espaces, notamment domestiques,
et donc assignées à d'autres rôles moins légitimes
comme ceux d'assistantes ou de préparatrices.
Et cette partition genrée
des espaces savants est une dimension
absolument essentielle pour comprendre
l'organisation sociale et matérielle de la science des lumières.
Prenons un exemple et prenons par exemple
l'exemple des collaboratrices de l'astronome Jérôme Lalande.
Dans une très belle étude tirée de sa thèse,
Isabelle Lémonon a montré que Lalande,
vous avez ici en haut à droite,
a su utiliser les recherches de plusieurs femmes
avec qui il entretenait des liens amicaux ou familiaux.
Et parmi elles, figurait Nicole Reyne-Lepaute,
vous avez ici,
qui est aujourd'hui considérée comme une très importante
mathématicienne et astronome.
Et ce sont ses calculs, notamment les calculs
de Nicole Reyne-Lepaute, qui ont permis à Lalande
et au mathématicien Alexis Clairaut
de remporter un succès éclatant
qui était la prévision exacte au mois près,
une prévision très précise du passage
de la comète de Halley en 1759.
Lepaute et son mari, qui étaient horlogers,
habitaient dans le même immeuble que Lalande au Luxembourg.
Et c'est dans son apportement
que Nicole Reyne faisait effectuer ses calculs.
Et lorsqu'ils ont déménagé,
ils ont déménagé au Palais-Royal dans le même immeuble
à nouveau que Lalande.
Et lorsque Lalande, Jérôme Lalande,
devenu en 1775 professeur au Collège Royal,
déménage et s'installe ici même, dans ces lieux,
il va à nouveau pouvoir continuer
à utiliser des collaboratrices officieuses
et notamment sa nièce par alliance,
Marie-Jeanne Lefrançois, installée elle aussi
à proximité immédiate pour la bonne raison
que son mari, le neveu de Lalande,
était lui-même astronome et logé lui aussi au Collège Royal.
Donc vous voyez que les espaces domestiques
et ceux du travail scientifique
étaient totalement intégrés à la fois distincts
et complémentaires.
Pour avoir accès au travail scientifique,
les femmes devaient donc se soumettre à des normes contraignantes
qui régulaient non seulement leur accès aux espaces savants
mais aussi les formes de reconnaissance auxquelles elles pouvaient prétendre.
Ainsi, lorsque Lalande fit l'éloge
de sa collaboratrice,
reconnaissant ce qu'il devait à ses calculs,
donc là, c'est bien,
l'homme qui reconnaît ce qu'il doit à sa collaboratrice officieuse,
il le fait, mais il s'empresse
de rappeler que ses mérites scientifiques
sont compatibles avec un strict respect
de son rôle de maîtresse de maison et d'épouse.
Je vous cite le passage, que vous allez voir que ça fait écho
à des choses qu'on vient d'entendre et qu'on a entendu aussi ce matin,
des stéréotypes qui ont comme ça la durée très longue.
Il écrit, ses calculs ne l'empêchaient point de s'occuper
des affaires de la maison. Les livres de commerce étaient à côté
des tables astronomiques. Le goût et l'élégance
étaient dans ses ajustements, sans nuire à ses études.
Son mari avait pour elle cette considération qui tient du respect.
Elle était cependant remplie de prévenances pour lui.
Elle le servait avec empressement.
A l'opposé de cette position
à la fois domestique et subalterne,
un autre rôle, tout aussi fortement genré,
était attribué aux femmes. Non plus celui
de la technicienne œuvrant dans un cadre familial,
mais celui de la lectrice ou de la spectatrice
curieuse auprès de qui les savants se plaisaient
à divulguer les résultats les plus
importants, les plus notables de leurs travaux.
Le modèle est mis en place par quelqu'un dont on vient de parler aussi,
qui est Fontenelle, lorsqu'il publie à la fin du XVIIe siècle
ses entretiens sur la pluralité des mondes dans lesquels
il entreprend de vulgariser la cosmologie
cartésienne et s'adresse à une jeune marquise
sous la forme d'un dialogue à la fois
galant et savant, un mélange séduisant
de pédagogie et de badinage.
Mais le même Fontenelle, et c'est ça qui est intéressant,
devenu en 1697 secrétaire
perpétuel de l'Académie des sciences,
a promu pendant 40 ans,
il a vécu centenaire, il a promu pendant 40 ans
sans discontinuer un idéal masculin de la science,
notamment à travers ses éloges des académiciens.
Et ce qu'il faut bien voir,
c'est qu'il n'y a, entre ces deux gestes,
aucune contradiction, mais au contraire,
comme l'a bien montré l'historienne des sciences Mary Tyrrell,
une logique de complémentarité.
Le savoir est masculin, centré sur l'espace grave
et sérieux de l'académie, mais il a besoin,
pour s'affirmer contre ses adversaires,
qui sont ces adversaires ?
Il s'agit de l'Église et de l'ancienne science scolastique,
la science moderne a besoin d'une alliance
avec les femmes du monde.
L'enjeu, par conséquent, était de défendre une définition
masculine de la science, d'affirmer qu'un ethos viril
était indispensable à la recherche scientifique.
Masculinité savante,
qu'il pouvait d'ailleurs prendre plusieurs formes.
La figure du savant grave, austère,
voire ascétique, rationnel,
enfermé dans son cabinet ou dans sa bibliothèque,
coexister avec une nouvelle figure, celle du héros scientifique,
explorateur intrépide,
qui se confronte sur le terrain au mystère de la nature
et qu'incarnaient, au XVIIIe siècle,
les grands explorateurs scientifiques comme Maupertuis,
en Laponie, la condamine en Amazonie,
ou plus tard, James Cook, dans le Pacifique.
A l'opposé, la marquise des entretiens
devint un stéréotype littéraire
qui commandait, dans l'imaginaire intellectuel des Lumières,
un dispositif totalement asymétrique
où le savant s'adapte
aux attentes de son interlocutrice,
celle-ci restant maîtresse des convenances,
possédant une réelle curiosité,
mais limitée par des normes de pudeur et de modestie.
Rôle féminin, qui toutefois n'est pas cantonné
à la littérature et à la fiction,
dans la deuxième moitié du siècle,
il trouve à se déployer effectivement dans l'espace public,
celui des cours, celui des expériences publiques,
celui des spectacles scientifiques auxquels les femmes
de la bonne société assistaient massivement
et qui assuraient ainsi tous ces cours publics,
notamment pour un énorme succès au XVIIIe siècle,
ils assurent parmi les élites le succès
d'une science mondaine et polie.
Celle-ci pouvait alors devenir le creuset
d'une autre pratique non professionnelle de la science
on retrouve peut-être certains éléments
de la première moitié du XVIIe siècle.
En effet, si on s'éloigne des lieux institutionnels,
on rencontre de nombreuses femmes ayant contribué
au développement des sciences au XVIIIe siècle,
soit depuis l'univers des métiers et de l'artisanat,
notamment en Allemagne et en Europe du Nord,
soit plus fréquemment en France,
depuis les milieux aristocratiques ou financiers.
L'exemple évidemment le plus célèbre,
c'est celui d'Émilie Duchâtelet,
longtemps réduite à ses liens avec Voltaire,
alors qu'elle fut une des plus grandes physiciennes de son temps.
Sa traduction des Principia Mathematica de Newton
était une entreprise considérable
qui a longtemps fait autorité,
mais au-delà elle a entrepris d'intégrer la physique newtonienne
à un système, un cadre leibnizien,
notamment dans ses Institutions Physiques,
publiées en 1740, qui lui valurent
l'admiration des cercles savants européens.
Sur tous les plans, son parcours sort de l'ordinaire,
son statut social, son appartenance à la haute noblesse,
mais aussi le caractère libéral et assez original,
il faut bien le dire, de son père,
le baron de Bretagne, qui a tenu à lui donner
la même éducation que son frère,
notamment en lui faisant apprendre le latin
et les mathématiques,
ces conditions particulières qui lui ont permis,
lorsqu'elle s'est passionnée,
dans les années 1730,
de réussir à être intégrée au réseau
des jeunes mathématiciens newtoniens
qui remettaient en cause la physique cartésienne.
Et comme on le sait, c'est au château de Cirée,
qui appartenait à son mari,
dans un cadre aristocratique et très confortable,
qu'elle a pu installer un cabinet de physique
et trouver le lieu pour ses recherches.
Le cas d'Émilie Duchâté, on pourrait en parler très longtemps,
c'est un cas absolument passionnant,
il a peut-être abouti parfois à éclipser
les autres femmes de science du XVIIIe siècle,
qui sont en réalité nombreuses,
et dans un livre récent, Nina Galbart
nous a invités à redécouvrir celles qu'elle appelle
les sœurs de Minerve, en référence au surnom
que Voltaire avait donné à Émilie Duchâté.
Elles réhabilitent leurs travaux,
elles réhabilitent leur importance historique,
mais le risque de cette approche, peut-être,
est de sous-estimer les difficultés
auxquelles ces femmes étaient confrontées.
Car il faut convenir que la plupart de ces femmes de science
n'ont guère accédé à la reconnaissance publique,
que leurs publications étaient anonymes,
que les éloges qui leur étaient attribués
l'étaient dans des correspondances privées ou dans des préfaces,
en marge donc de la science la plus légitime,
et qu'elles ont souvent été en but, je viens de le voir,
à la satire ou à la médisance.
La naturaliste Jeanne Barré, par exemple, symbolise bien cette difficulté.
Aujourd'hui, elle connaît
une véritable gloire posthume grâce à de nombreux ouvrages
qui y sont consacrés, des études savantes,
des romans historiques aussi,
au point qu'elle figurait en juillet dernier
parmi les dix statues de femmes illustres mises à l'honneur
lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques.
Vous avez peut-être entendu parler.
Or, si Jeanne Barré a pu s'embarquer avec Bougainville
et devenir la première femme à effectuer le tour du monde,
c'est en se travestissant,
en se faisant passer pour le valet du naturaliste
Philibert Commerson, dont elle était secrètement la compagne.
Autrement dit, sa passion
de la botanique l'a conduite
à vivre pendant deux ans dans des conditions
de promiscuité et de danger permanent
et de clandestinité, certaines sources
laissant penser qu'elle fut victime d'un viol
lors d'une escale.
Le cas de Jeanne Barré est tout à fait exceptionnel,
à la fois pour ses travaux et pour sa vie aventureuse
qui l'a menée du Périgord jusqu'au Pacifique.
D'autres, moins spectaculaires,
ne sont pas moins intéressants pour comprendre les contraintes
de genre qui s'imposaient aux femmes de science,
mais aussi la part de liberté qui leur revenait.
Encore un exemple,
celui de Marie Geneviève Thiroux d'Arconville,
fille d'un fermier général, femme d'un conseiller au Parlement
et personnage fascinant dont on commence seulement
à prendre la mesure, notamment grâce à la découverte
presque miraculeuse dans les années 2000
d'un ensemble de manuscrits autobiographiques
datant de la fin de XVI.
Totalement autodidactes, elle s'était formée seule
pour répondre à l'ennui, à la mélancolie
et aussi à l'intense curiosité intellectuelle
qui, dit-elle, n'a jamais cessé de la mouvoir.
Elle disait qu'elle avait toujours besoin de travailler de la tête.
Elle a commencé par l'apprentissage des langues,
ce qui la conduira par la suite à réaliser de nombreuses traductions,
puis elle se passionne pour l'anatomie et la chimie.
Enfin, les dernières décennies de sa vie seront consacrées
à l'écriture d'ouvrages historiques.
Je vous laisse décider s'il s'agit d'un progrès
dans l'ordre du savoir ou pas.
Mme Darkonville s'inscrit parfaitement dans l'essor
de la chimie moderne au moment où celle-ci ronde définitivement
avec l'alchimie et devient une science expérimentale.
Elle suit les enseignements de Rowell au Jardin des plantes.
On retrouve donc ce rôle des cours publics
dont je vous parlais il y a un instant.
Elle se lie avec d'autres grands chimistes de son temps
qu'elle reçoit chez elle et enfin, elle installe
dans sa maison de campagne de Krone un laboratoire
qui lui permet de réaliser plus d'une centaine d'expériences
qu'elle décrit dans son livre le plus important,
laissé pour servir à l'histoire de la putréfaction
dans laquelle elle développe l'idée que c'est le contact
avec l'air extérieur qui favorise la putréfaction
même si elle n'est pas capable de l'expliquer.
Évidemment, l'existence des bactéries restant inconnue.
Autrice, traductrice, Mme d'Arconville
a toujours publié sous un strict anonymat
et a toujours refusé de mettre son nom
mais elle n'en a pas moins anticipé la révolution
de la chimie moderne.
Alors, révolution de la chimie moderne,
comme vous le savez, celle-ci est associée à un nom
et qui pour le coup est un nom masculin
qui est le nom d'Antoine Laurent Lavoisier.
Or, il se trouve qu'Antoine Laurent Lavoisier
avait une épouse, Marianne Pauls
et que Marianne Pauls, cette épouse,
elle a participé à la plupart de ses expériences,
elle a rédigé des comptes-rendus expérimentaux
puis elle a été oubliée, restant dans l'ombre
de la figure du grand savant.
Encore, dira-t-on, un cas d'invisibilisation.
Or, dans une thèse remarquable,
puis un livre publié il y a deux ans,
Francesca Antonelli a montré que les choses
étaient plus complexes.
D'une part, Pauls Lavoisier a été
elle-même la cheville ouvrière
de la création du mythe de Lavoisier
comme fondateur génial et solitaire
de la chimie moderne, notamment par ses traductions,
préfaces, etc.
D'autre part, pour ses contemporains,
elle était loin d'être invisible.
A l'intérieur du dispositif édifié
à la gloire de son mari,
de nombreux procédés permettaient d'assurer
sa visibilité et sa reconnaissance.
Ainsi, par exemple, dans le traité
élémentaire de chimie publié en 1788,
les planches représentant instruments
et expériences étaient signées de son nom.
Enfin, une des meilleures preuves
de la visibilité de Marianne Pauls Lavoisier,
c'est sans doute dans le célèbre portrait
du couple réalisé par Jacques-Louis David
à la veille de la Révolution.
Alors certes, c'est Lavoisier qui est saisi au travail,
la plume à la main au milieu de ses instruments,
mais Marianne Pauls est au centre du tableau,
qu'elle a commandité.
Elle attire le regard de son mari
comme sans doute celui du spectateur
et le portefeuille de dessin en arrière-plan
à gauche renvoie à son travail d'illustratrice.
Comme le remarque Antonelli,
Pauls Lavoisier semble ici servir d'intermédiaire
entre son mari et le public.
Alors évidemment, il ne s'agit pas de nier
le fait que de puissantes normes de genre
s'imposaient aux femmes de science
et restreignaient leur rôle et leur reconnaissance publique,
je vous en ai montré beaucoup d'exemples,
mais il faut sans doute reconnaître aussi
que ces normes étaient assez souples
pour permettre aux femmes qui le souhaitaient,
ou plutôt, faudrait-il dire,
à certaines femmes, celles qui bénéficiaient
des ressources sociales et financières nécessaires,
de se faire une place dans le monde des sciences
et d'obtenir un certain crédit.
Alors le problème est que cette division
genrée du travail scientifique
qui s'appuie sur une conception masculine de la science
et qui maintient les femmes dans des positions liminaires,
eh bien, cette division,
elle s'accentue au XVIIIe siècle,
au moment même où la science moderne,
comme l'a rappelé Lorraine d'Aston,
rompt avec les régimes traditionnels de la curiosité
et cherche à déterminer des lois universelles de la science.
Or, la nouvelle économie morale de la science
n'était efficace que dans un contexte intellectuel
qui insistait désormais,
bien plus que dans les siècles précédents,
sur la différence et la complémentarité des sexes.
Cette dynamique a été portée par les moralistes et les philosophes,
pronts à affirmer, contre Poulain de Labarre,
le caractère genré de l'activité intellectuelle.
Mais ce qui est moins connu,
c'est la façon dont les sciences elles-mêmes
ont contribué à renforcer
cette pensée de la différence au XVIIIe siècle.
Alors que la philosophie naturelle depuis Aristote
avait accordé relativement peu d'importance
aux différences sexuelles,
à partir du XVIIe siècle et surtout au XVIIIe siècle,
l'anatomie et la médecine ont commencé à y voir
une caractéristique essentielle de l'ensemble du vivant.
Dans l'histoire naturelle des Lumières,
cela se traduit par une série de cas,
qu'il s'agisse d'anatomie comparée des humains
ou de sexualité des plantes.
Un exemple particulièrement intéressant pour nous
est la nouvelle classification des espèces
élaborée par l'inné.
Et tout particulièrement,
l'invention du terme de mammifère
qui apparaît dans l'édition de 1758
de son système de la nature.
Le mot aujourd'hui nous est tellement familier,
mammifère, que nous n'y réfléchissons pas.
L'histoire des sciences retient souvent
que l'inné a fait scandale en classant les humains
parmi les mammifères
et donc en affirmant leur appartenance
au monde animal.
Voilà, qui correspond bien à l'idée
d'un progrès de la science
à l'égard des dogmes religieux.
Mais pourquoi l'inné a-t-il choisi
pour nommer cette classe d'animaux
qu'on appelait auparavant les quadrupèdes,
pourquoi a-t-il choisi,
pourquoi a-t-il retenu les mamelles,
mamae en latin,
qui lui a permis de former le terme mamalia
que nous traduisons par mammifère.
Pourquoi choisir comme critère
un trait physiologique qui n'appartient
qu'à la moitié des animaux concernés
et qui renvoie à une différence sexuelle
alors qu'il existait d'autres critères possibles.
L'historienne des sciences,
Londa Schibinger, à qui j'emprunte cet exemple,
a longuement insisté sur cette étrangeté.
Dans une belle démonstration,
je suis obligé de résumer,
elle montre que cette caractérisation,
qui pour la première fois insistait
sur un organe spécifiquement femelle,
était liée à la fascination croissante
au XVIIIe siècle
pour le sein maternel nourricier.
L'inné lui-même a d'ailleurs participé activement
à la grande campagne qui visait
à promouvoir l'allaitement maternel
contre la mise en nourrice,
par exemple en publiant un pamphlet
en 1752,
vous avez ici,
La nourrice marâtre,
ou Dissertation sur les suites funestes
du nourrissage mercenaire.
La contextualisation ne doit pas conduire
à nier les apports scientifiques
de la classification de l'inné.
Celle-ci était certainement une avancée
par rapport à la catégorie aristotélicienne
de quadruped,
par exemple parce qu'elle permettait
d'intégrer les cétacés.
Je laisse les historiens des sciences
et les scientifiques en débattre.
Il est néanmoins certain
qu'elle s'inscrivait aussi
dans un contexte culturel, social, politique,
marqué par une représentation
de plus en plus forte
de la différence
et de la complémentarité des sexes,
notamment dans les couches bourgeoises européennes
qui en faisaient une marque
de leur morale spécifique
par opposition à l'aristocratie.
Même quelque chose
d'aussi neutre apparemment
qu'une classification des espèces
trouve en partie ses racines
dans un contexte d'affirmation
dans l'espace savant du caractère fondamental
de la division genrée de l'espèce humaine
où les femmes sont avant tout perçues
comme des mères qui doivent
allaiter et élever leurs enfants
tandis qu'il revient aux hommes
de construire une représentation
savante du monde.
On voit toute l'ironie de la chose.
L'invention de nouvelles classifications
scientifiques abysées universelles
contribue paradoxalement
à renforcer l'identification
de la science
à un savoir masculin.
On retrouve là un paradoxe
bien connu des historiennes
et des historiens de la Révolution française
puisque, quelques années plus tard,
l'émergence d'un espace démocratique
fondé sur des droits universels
à partir de 1789
s'est accompagnée
d'une exclusion politique
des femmes, celle-ci
étant de plus en plus représentée
sous la forme idéalisée
de la mère allaitant les futurs citoyens
comme la nature
allaite les bons législateurs.
C'est une métaphore,
une allégorie qu'on trouve très souvent
pendant la Révolution.
Je m'en voudrais quand même de terminer
sur cette tonalité fâcheuse
car
les femmes de science, néanmoins,
nous l'avons vu, étaient nombreuses et actives
et donc la question qui se pose, c'est
comment ont-elles réagi à cette nouvelle donne.
La plupart
ont cherché à se conformer aux normes
imposées aux femmes
modestie, discrétion, anonymat.
D'autres, au contraire,
ont cherché à réaffirmer
une dimension plus universaliste de la science des lumières
universaliste non seulement
dans ses objets et dans la validité
de ses conclusions, mais dans la conception
même du savoir.
Et c'est ici que nous retrouvons, pour finir,
le cas d'Émilie Duchâtelet.
Dans la préface manuscrite
à sa traduction de la fable des abeilles
de Mandeville, elle proteste
contre le préjugé
qui nous
exclut si universellement des sciences.
Refusant d'enteriner
l'hypothèse d'une différence de capacité
intellectuelle entre hommes et femmes,
elle dénonce, je cite à nouveau,
un abus qui retranche, pour ainsi dire,
la moitié du genre humain.
Elle appelle à faire
bénéficier les femmes
de tous les droits de l'humanité
et surtout de ceux de l'esprit.
Vous voyez que le langage politique
de la justice et de l'égalité
des droits devient ainsi le vecteur
d'une conception universaliste
des sciences, non seulement dans l'ordre
de la connaissance, mais aussi
de la capacité des femmes
à y contribuer. Ce sont
ces droits de l'esprit que j'ai
repris dans mon titre.
Alors quelques mots seulement de conclusion.
Comme nous l'avons vu,
les modèles de la clôture
et de l'invisibilisation
ont des mérites. Ils ont permis
de redécouvrir de nombreuses femmes
de sciences au XVIIIe siècle,
mais aussi de mettre en évidence
les mécanismes d'exclusion
qui les ont tenus à l'écart
des institutions centrales de la République des sciences,
qui ont minoré leurs apports
et qui ont cherché
à les effacer de l'histoire
officielle et légitime des savoirs.
Toutefois, ces modèles,
je crois, ne sont pas suffisants
parce qu'ils font de cette mise à l'écart
une sorte d'injustice
sociale et politique
qui serait extérieure à la science
elle-même. Et que,
comme s'ils étaient la manifestation
d'une domination patriarcale ancestrale
où les résidus
de vieux préjugés
que la pensée moderne devait
se charger inéluctablement
de dissiper. Or,
ce que nous constatons, c'est plutôt que la science
moderne s'est doublement construite
sur cette
marginalisation des femmes.
D'abord parce qu'elle a été pensée
comme une activité virile,
associée à un éthos masculin
abrité par des institutions masculines,
les valeurs présentées
comme féminines étant dévolues
au pôle de la réception.
Ensuite, parce que les sciences
elles-mêmes, notamment dans le domaine
de l'histoire naturelle, de l'anatomie,
de la médecine, ont contribué
à renforcer l'idéologie d'une
différence sexuelle qui se déploie
dans l'ordre du travail intellectuel
et qui cantonne les femmes
aux fonctions domestiques en insistant
sur leur nature biologique.
Pour autant,
ce serait aller peut-être trop vite
en besogne que de conclure,
comme le font certaines et certains,
que la science moderne, en raison de sa
volonté d'objectivation de la nature,
est nécessairement hostile
aux femmes.
Il est plus juste, je crois, de pointer
les paradoxes de l'universalisme
moderne au moment
même où des savants
après Newton s'efforcent
de penser des lois et des classifications
universelles, ils produisent
en partie une science
genrée. Face
à cette situation, qu'il s'agisse
de savoir ou de
politique, et plus encore
d'une politique du savoir,
les femmes sont confrontées à un choix
complexe, revendiquer
une place en se conformant
aux normes de genre légitimes
ou, au contraire, proposer
une reformulation de l'université,
de l'universalité de la science
et de ses pratiques.
Merci.
Merci beaucoup Antoine.