Colloque de rentrée 2024 : Genre et Sciences Conférence du 17 octobre : La discrimination contre les femmes scientifiques. Une histoire (récente) inachevée
Session 2 : Histoire et comparaison Intervenante : Esther Duflo, Professeure du Collège de France
En 1993, Nancy Hopkins mesurait son bureau au ruban à mesurer pour prouver à ses collègues que les femmes étaient systématiquement discriminée au MIT (et ailleurs). Cela entamait un processus qui finissait par un rapport sur la condition des femmes au MIT, qui aida à déclencher un processus de réflexion plus générale sur la condition des femmes scientifiques. Que nous dit la recherche sur la position des femmes en science aujourd'hui ? Les mécanismes de biais, implicites ou explicites, sont-ils encore aussi présents ?
Le Collège de France est une institution de recherche fondamentale dans tous les domaines de la connaissance et un lieu de diffusion du « savoir en train de se faire » ouvert à tous. Les cours, séminaires, colloques sont enregistrés puis mis à disposition du public sur le site internet du Collège de France.
Bonjour à toutes, bonjour à tous.
Je m'excuse de ne pas être ici.
J'avais choisi comme titre pour cette intervention
Une histoire inachevée, en partie parce que nous nous trouvons dans la session d'histoire
et donc c'était une façon un petit peu facile
de ramener ce dont je vais parler aujourd'hui
qui sont surtout des papiers plutôt contemporains
à une histoire disons en train de se faire.
Mais écouter la présentation d'Antoine me conforte dans ce choix
parce que je crois qu'il y a beaucoup de choses que je vais dire
qui montrent bien qu'on est dans une suite assez naturelle
de ce dont il parlait au moment de l'émergence des femmes en sciences en période de lumière.
En 1993, Nancy Hopkins, qui était professeure de biologie au MIT,
a fini par mesurer avec un double décimètre
son bureau et ses espaces de laboratoire
ainsi que ceux de ses collègues.
Elle s'est introduite nuitamment dans les locaux pour pouvoir faire ça
pour prouver au directeur de son département
qu'elle avait effectivement moins d'espace dans son laboratoire que les hommes.
Ce petit exploit a fait suffisamment de bruit au MIT
pour permettre au président du MIT de l'époque, Chuck Vest,
de demander un rapport sur la situation des femmes au MIT
en comparaison à celle des hommes
qui a lui-même fait beaucoup de bruit
et qui a permis une évolution au moins du discours et des mentalités
sur l'existence de difficultés réelles pour les femmes
et en particulier de discriminations dans le champ scientifique
pour les femmes en sciences.
Ce qui a particulièrement attiré l'attention dans cet épisode,
c'était le fait que Nancy Hopkins qui était extrêmement distinguée
avait nettement moins d'espace de laboratoire que ses collègues
donc c'était le fait de la discrimination.
Mais ce qui m'a frappée en lisant un livre récent sur cette histoire
qui s'appelle The Exceptions
qui retrace la carrière de Nancy Hopkins
et son combat pour la position des femmes en sciences
c'est qu'elle a fait cette action
parce que le directeur de son laboratoire
n'arrivait pas à entendre ce qu'elle lui disait
sur cette question complètement factuelle
de différence d'espace de laboratoire.
C'est-à-dire qu'il lui disait
mais non, ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai
vous avez la même place, vous avez la même place.
Donc c'est quand même cette difficulté pour un scientifique lui-même
puisqu'il est directeur du laboratoire de biologie
donc il est lui-même particulièrement distingué
et il passe sa vie à faire des mesures
c'est un peu son travail
et néanmoins cette réalité qu'il avait absolument devant les yeux
puisqu'il y avait une différence énorme dans les tailles de laboratoire
presque du simple au double
il est incapable de la voir.
La deuxième chose qui m'a intriguée dans cet épisode
c'est que Nancy Hopkins elle-même
et quand on lit le livre The Exception
cette histoire est extrêmement bien décrite
Nancy Hopkins elle-même a pris très longtemps
avant de réaliser pour elle-même
d'admettre pour elle-même ce fait de discrimination
qu'au moment où elle mesure son espace de laboratoire
évidemment elle sait ce qu'elle va trouver
il n'y a pas de doute là-dessus.
Elle-même elle collecte les données
mais elle sait exactement ce qu'elle va trouver.
Mais dans sa progression scientifique
au cours de sa vie
alors qu'elle est la première femme recrutée
dans presque toutes les positions qu'elle a occupées
elle était la première femme
elle a eu des épisodes difficiles
des moments où ça s'est très mal passé avec ses collègues
pendant de nombreuses années
elle a mis ces difficultés
au compte de sa propre insuffisance
de sa propre insuffisance intellectuelle
du fait qu'elle ne travaillait pas assez
alors que c'est quelqu'un qui avait une capacité de travail absolument colossale
au fur et à mesure des années
les excuses qu'elle se donnait à elle-même et à ses collègues
pour le fait que le traitement n'avait jamais l'air égal
entre elle et ses collègues masculins
elle l'attribuait à d'autres choses
et en fait c'est au cours du temps qu'elle a fini par se dire
non mais c'est pas possible, il y a quelque chose de systématique là-dedans
donc ce dont je voudrais parler aujourd'hui
c'est le déni de la discrimination
plus que de la discrimination elle-même
qui je pense est attribuée
sera discutée par de nombreux autres intervenants
donc il y a le fait que les femmes en science elles-mêmes
ont du mal à reconnaître
que les femmes en science ont une expérience différente que celle des hommes
pour des raisons systématiques
et que même quand c'est le cas
elles ont du mal à se faire reconnaître par les autres
donc 1993, la mesure du laboratoire
un autre événement d'histoire très passante
c'est en 2005
Larry Summers, alors un économiste comme moi
alors président de l'université de Harvard
s'exprime lors d'une conférence
organisée par, qui s'appelait, le titre de la conférence
c'était en anglais
Diversifying the Science and Engineering Workforce
Women and the Represented Minority and their Science and Engineering Career
diversifier les sciences et la profession d'ingénieur
femmes et minorités et leur carrière en sciences et en profession d'ingénieur
et ce que fait Larry Summers dans son exposé
où il s'exprime sans notes
de manière un petit peu informelle
comme il le faisait souvent
c'est par expliquer
et avec une espèce de pseudo-scientisme
à la fois de science sociale et de biologie
pourquoi il y a moins de femmes dans les carrières scientifiques
à l'époque, juste pour mettre ça en perspective
dans le moment où Larry Summers était président d'Harvard
seulement 4 des 32 nouveaux professeurs avec chair recrutés
ont été des femmes
ça donne un exemple de quoi il parlait
il reconnaît qu'il y a effectivement un problème
il reconnaît de représentation des femmes
aux échelons tout à fait supérieurs de cette université d'élite
qui est Harvard et des autres également
et il essaye de donner des facteurs
d'expliquer pourquoi c'est le cas
et il donne trois explications
d'une part c'est qu'il faut au moins 80 heures de travail par semaine
pour être un bon scientifique
pour travailler dans son laboratoire etc
et les femmes ne veulent pas de ce type de carrière
parce que ce n'est pas compatible avec une vie de famille
deuxième chose
si on regarde d'après Larry Summers
la courbe des résultats
aux tests et aux examens en mathématiques à l'école
on trouve que la moyenne des filles
tend à être assez similaire à celle des garçons
d'ailleurs c'est le cas aux Etats-Unis
c'est moins le cas en France
où très vite on trouve que les petites filles en moyenne
réussissent moins en maths que les petits garçons
c'est un autre problème sur lequel il faudrait qu'on se penche
mais aux Etats-Unis en moyenne c'est à peu près similaire
où les filles font d'ailleurs mieux
mais par contre ce qu'il observe
c'est qu'on voit plus de garçons dans les meilleurs scores
les tout meilleurs
et plus de garçons dans les plus faibles scores
donc nous dit Larry Summers
cette moyenne similaire
cache une hétérogénéité différente
entre les filles et les garçons
avec les filles en gros qui sont toutes médiocres
bon élève mais pas des superstars
et les garçons qui sont beaucoup plus diverses
où on a à la fois les cancres et les futurs génies
et ce qu'il nous dit c'est que
de la même manière qu'on se rend compte
qu'il y a des enfants qui sont neurodivergents
pour des raisons biologiques
que l'autisme, il cite ça comme exemple
que l'autisme a des origines génétiques
de la même manière
pourquoi n'accepterions-nous pas l'idée
au moins la possibilité que ces différences
entre femmes et hommes
peuvent être d'origine biologique
de la même manière que les femmes ont moins de muscles
ou ont des mamelles par exemple
que les hommes n'ont pas
donc ça c'est la deuxième chose qu'il dit
et puis au passage il parle de sa petite fille
à qui on a donné des poupées
des camions
à qui ils ont donné des camions quand elle était petite
pour essayer de lutter contre les stéréotypes de genre
et qui les a immédiatement appelés
papa camion et maman camion
donc d'après lui cette anecdote montrait
que les filles fondamentalement
étaient plus maternelles que les garçons
son troisième argument est l'argument typique
des économistes
qui dit que c'est pas possible
de trouver un billet de 100 euros
dans la rue
parce que s'il y en avait un, quelqu'un l'aurait déjà ramassé
et qui nous dit
donc son argument typique d'économiste
dans ce contexte
c'est que s'il y avait une université
qui discriminait explicitement contre les femmes
il y aurait des femmes brillantes
à attraper dans cette université
et une autre université l'aurait fait
donc la discrimination ne peut pas
ne peut pas persister
dans un système
où il y a une compétition pour les meilleures talents
donc voilà les trois arguments qu'il disait
bien que
cette conférence
était en principe
fermée
elle a tellement provoqué
d'outrage, en particulier Nancy Hopkins
était présente, elle est partie
au milieu de la discussion
sur les talents biologiques des filles et des garçons
et elle est
cette intervention
a fini par provoquer un vote
d'absence
de confiance, une motion de censure
de Larry Summers
par l'université, par la faculté
de l'université d'Harvard
et il a perdu son emploi
de président de l'université
je voulais revenir vers les
les trois arguments évidemment
ont des problèmes, celui qui a le plus
agité les foules
c'est celui, c'est le deuxième
mais je vais revenir très rapidement
sur les trois
et puis après sur l'éléphant qui manque
qui est commun en tout
d'abord cet argument
des 80 heures par semaine
qui fait que, oui, les femmes ne veulent pas
travailler 80 heures par semaine
repose donc au départ
sur l'idée que c'est
nécessaire, qu'il ne peut pas y avoir
de succès en science sans travailler
80 heures par semaine
ce qui
ce qui n'était pas
c'était juste une supposition
en réalité
il n'y a absolument aucune donnée qui nous dit
qu'il est nécessaire dans un labo
de science de travailler, que la même
personne travaille 80 heures par semaine
pour réussir
à réaliser des travaux
et cette idée
que
cette idée que
un travail
une personne
pour avoir du succès dans sa profession
doit travailler 80 heures par semaine
est plutôt souvent
utilisé justement comme une manière
de créer des barrières
aux femmes en particulier
quand elles ont des enfants
ne peuvent pas travailler 80 heures par semaine
et Claudia Goldin
qui a eu le prix Nobel en économie
l'année dernière, l'a eu
spécifiquement pour
ses travaux sur la participation
des femmes au marché du travail
et une des choses qu'elle observe
dans un article
d'il y a une dizaine d'années
c'est que
la source principale
du fait
qu'il reste un plafond de verre
que les femmes ont du mal à franchir
non seulement
en science mais aussi
en médecine
parmi les avocats aux Etats-Unis
le conseil, la finance, etc
c'est que ce type de travail
demande tous comme par hasard
ces heures de travail absolument
considérables
qui ne paraissent pas justifiées
en termes de production
de ce qui se produit
mais qui servent
à faire
la différence
dans l'idée de Claudia Goldin
c'est que les travaux
sont organisés comme ça parce qu'ils
le peuvent et
pour
perpétuer
cette espèce de confrérie
qui justement n'emploie que des frères
donc
c'est ce qu'elle parle de
de job, de greedy job
c'est-à-dire d'emplois gourmands
qui sont
structurés de cette manière-là
et qui créent cette exclusion permanente
et donc c'est tout à fait possible
que beaucoup des travaux
et que beaucoup des emplois
de scientifiques puissent
se faire avec
des durées de travail normales
mais comme elle est
dans une sociologie du savoir
qui est produite pour les hommes
par les hommes
la persistance
les attentes
de durées de travail
très très longues peuvent être
structurées de cette manière
pas pour des raisons
d'efficacité mais pour des raisons d'usage
la deuxième chose
c'est donc sur cette question des scores
donc c'est
même en
admettant que ce soit vrai
que les scores
et cette distribution
différente pour les filles et pour les garçons
ce que ça oublie naturellement
c'est que
les tests eux-mêmes sont construits
dans un univers social
et sont réalisés par les filles et les garçons
dans un univers social différent
alors ce qu'on sait
des hommes et des femmes c'est que
pour
les femmes en général
d'une part sont plus sensibles
aux craintes de stéréotypes
donc par exemple
quand on fait des expériences
où on fait travailler
des filles et des garçons sur des tests
de mathématiques un peu difficiles
les garçons ont
tendance à mieux faire que les filles
ce sont des expériences qui sont réalisées au collège
par l'université
mais si on commence
par dire aux filles
vous avez sûrement entendu dire que les garçons sont
meilleurs que les filles en mathématiques
mais ce n'est pas vrai pour ce test en particulier
on voit
cette différence disparaître
donc c'est la crainte de stéréotypes
qui fait que quand les filles ont une
expérience, une difficulté
parce que le problème est objectivement difficile
ça les ramène
à l'idée que ah oui c'est vrai les filles sont
moins bonnes en math que les garçons
donc moi je ne dois pas être vraiment très forte en math
donc je m'arrête là
deuxième chose
les femmes sont moins compétitives
que les hommes
donc quand on fait des expériences
où on fait faire le même type
de travaux
le même type de tâches
par exemple des puzzles
ou des labyrinthes
des choses comme ça
à des filles et des garçons
et qu'on les paye soit en fonction du nombre
de réalisations
soit sous le mode d'un tournoi
les filles et les garçons sont
également bons sur les réalisations
mais dès que ça devient
quand c'est payé à la pièce
dès que ça devient un tournoi
ils sont moins bien que les garçons
les garçons se nourrissent
de l'adrénaline de la compétition
alors que pour les filles c'est plus difficile
tout ça naturellement
vient
d'où cela vient
il y a de bonnes chances que ça puisse
venir de la socialisation
des filles
à qui on explique
qu'elles doivent être maternelles
elles doivent être gentilles
avec leurs amis
et les gens autour d'eux
alors qu'on explique aux garçons qu'ils doivent gagner
la dernière raison
pour laquelle on peut voir plus de garçons
émerger comme étant
très forts en mathématiques
et donc se lancer vers des carrières
de science et d'ingénieur
dans la suite
c'est le fait que
on demande
aux filles d'être plus
généralistes
les filles sont plus généralistes
les filles vont avoir
à haut niveau scolaire
on voit les filles avoir
des excellentes notes dans
toutes les disciplines
faire de la musique
alors qu'on voit les garçons qui commencent à être bons
en mathématiques
se concentrer exclusivement sur les mathématiques
faire passer énormément d'heures
à faire des mathématiques
devenir très forts dans ces sujets
donc ça c'est des travaux qui ont été faits
sur les participants aux olympiades de maths
aux compétitions de maths
qui commencent aux Etats-Unis
les enfants commencent à faire
des compétitions de mathématiques à partir
du collège
de 12-13 ans
et on les voit démarrer à un niveau
à peu près similaire
mais ensuite les garçons deviennent meilleurs
avoir de moins en moins de filles qui participent
et ça c'est ce qui est
dans cet article de Glenn Edison
qui montre que c'est parce que les filles
restent très généralistes
veulent avoir des bonnes notes partout
et il n'y a que 24 heures dans la journée
et donc ces 24 heures ne sont pas
également utilisées aux mathématiques
donc tout ça pourrait expliquer pourquoi
les filles effectivement
on voit moins de filles au sommet de la distribution
sur faire des tests
ce qui n'empêche pas évidemment qu'elles puissent être
d'excellentes mathématiciennes ou scientifiques
par la suite puisque être mathématicien
ou scientifique n'a pas forcément grand chose
à voir avec le nombre d'heures
qu'on a passé à faire des mathématiques à 12 ans
ou avec
son goût pour la compétition
Ce discours a eu
plusieurs conséquences
d'abord Summers a perdu son job
ensuite
ça a permis à faire rebondir
la conversation entre femmes et sciences
et en particulier
pour la profession économique
ça a provoqué
la profession économique qui jusque là
avait complètement fait l'autruche
sur la question de
la position des femmes en économie
en particulier je pense
à cause de ce troisième argument
qui avait été donné par Larry Summers
qui est qu'il ne peut pas y avoir de discrimination
puisque s'il y en avait, quelqu'un en aurait déjà tiré avant elle
et c'est évidemment
oublier
ce fait important
que s'il y a un déni de discrimination
si la discrimination est largement
passée
sous silence parce qu'on est des scientifiques
on ne discrimine pas
on est dans la poursuite
de la beauté
de la vérité et ça n'a rien
à voir avec la discrimination et s'il y en a
ça vient d'ailleurs comme disait Antoine
donc cette espèce de déni de discrimination
en fait permet à la discrimination
de persister puisque
on est persuadé
à chaque décision qu'on prend
individuellement dans le cadre d'un département
dans le cadre du processus de publication
ou collectivement
qu'on ne peut pas être en train de discriminer
donc ça permet à la discrimination de persister
même si elle est
inefficace
donc
ce discours de Summers a eu
le grand mérite de dire
mais finalement il y a quand même un non-dit très fort
dans tous ces arguments
c'est que
ça signifie que si une femme
travaille 80 heures par semaine
si elle est suffisamment intelligente
pour avoir les mêmes réalisations
qu'un homme alors elle devrait
avoir des réussites
similaires. Est-ce que c'est le cas
ou pas ?
Et si ce n'est pas le cas c'est sans doute
on peut sans doute
l'attribuer
à une forme de discrimination
pratiquée par notre
discipline.
Pour le reste je vais surtout me pencher
sur les recherches récentes en
économie
qui sont vraiment post
ce discours de Summers
un domaine, l'économie, où
il y a eu quelques progrès
dans la discrimination contre les femmes mais quand même
pas beaucoup
donc il y a eu
un grand total de trois femmes
qui ont reçu le prix Nobel en économie
c'est la partie émergée
d'un iceberg qui est
un petit peu déprimant. Donc en 1972
il y avait 2% de
femmes professeurs
avec chair
et 9% de jeunes professeurs.
En 1993
on était passé à 6% et 21%
respectivement, donc du
progrès. En 2019
c'était vraiment l'apogée
puisqu'il y avait 24% de femmes parmi les jeunes
professeurs.
En 2009
il y avait 29% de femmes parmi les jeunes
professeurs, c'était l'apogée et
depuis on est redescendu à
24%.
C'est pour ça qu'on peut parler d'histoire
inachevée puisqu'on s'est arrêté à peu près à
un quart et cette
évolution avec des progrès des années
70 à 90 puis une
régression vers la suite est similaire
en économie et dans
les pires domaines
pour la présence des femmes, c'est-à-dire les mathématiques
et les sciences
informatiques, où les sciences
informatiques, la part des femmes a
réduit au fur et à mesure que
l'informatique devenait plus lucrative et plus
professionnalisée.
Donc
qu'est-ce qu'on a comme
type de recherche récente qui permet
dans une certaine mesure d'expliquer
cela et qui permet de répondre
à cette question implicitement posée par
Sommer, si les femmes réalisaient autant de choses que
les hommes, seraient-elles récompensées
de la même manière ?
Alors il y a un type de recherche qui
existe depuis nombreuses années et je crois que la présentation
de Yannick Lorty
est exactement là-dessus
donc je ne vais pas m'étendre là-dessus
qui est de dire
faisons comparer
des CV de
femmes et d'hommes, est-ce que
ils sont jugés de la même manière ?
On peut prendre exactement le même CV
lui mettre
un
prénom de femme
ou un prénom d'homme
et ce qu'on trouve dans plusieurs
articles, il y a une
collection d'articles qui pointent
tous dans la même direction, qui est que
avec le même CV
un homme a plus de chances d'être
promu de
assistant-professeur
à professeur à part entière
ou à être recruté comme assistant-professeur
qu'une femme.
Donc ça c'est, disons
on voit bien qu'il semble
dans ces études de correspondance
qu'il y ait une
différence de traitement.
Alors tout ça c'est des études qui sont
fictionnelles, est-ce que ça a
un impact
dans la
vraie vie ?
Alors dans la vraie vie
il y a des études qui comparent
la chance d'être promu en Italie
et en Espagne en particulier
il y a toutes les études de
promotion
toutes les promotions sont faites par
des comités, donc on a
d'excellentes données sur la chance
les probabilités de promotion
à CV égale
une femme a moins de chances statistiquement
d'être promue qu'un homme
et une question qu'on
peut se poser c'est est-ce que c'est du
fait qu'il y a plus
d'hommes qui sont dans ces comités
de promotion et ça n'a pas
l'air d'être le cas puisque
il y a une étude qui montre que
les dossiers sont alloués
de manière aléatoire
aux jurys
donc la plupart des jurys sont composés exclusivement
d'hommes, il y a une étude qui compare
ce qui se passe quand
le jury est mixte
et qui montre que les femmes ont
moins de chances d'être promues
quand le jury comporte des femmes
et pourquoi c'est le cas ?
Parce que les femmes elles-mêmes
dans leurs notes individuelles
favorisent un petit peu les femmes mais très peu
alors que les hommes
dès qu'il y a une autre femme dans le jury
commencent à
défavoriser les femmes très fortement
tout comme si la présence
d'une femme dans le jury
les amenait à se dire
c'est bon la question de genre
est réglée, je peux
faire jouer mon stéréotype à plein
donc ça
relie non seulement je pense
à la fois la présence de la discrimination
et au déni
de discrimination
Le troisième aspect
sur lequel il y a des recherches
récentes très intéressantes
c'est la question
de la culture scientifique
et du traitement systématique des femmes
dans la culture scientifique
Antoine en a beaucoup parlé au XVIIIe siècle
ça ne s'est pas arrêté par la suite
on connaît l'exemple de Rosaline Franklin
qui n'a pas été reconnue
dans son rôle pour la découverte
de l'ADN jusqu'à ce que
les récits
soient tellement
effroyable
tellement effroyablement faux
qu'il y ait eu une force pour se
repousser à repenser à la découverte
de l'ADN par Patrick et Watson
et le rôle qu'ils ont joué
pour limiter
ou pour empêcher que
Rosaline Franklin soit reconnue
Nancy Hopkins
elle-même
raconte dans le livre
The Exception un exemple
où un de ses collègues au MIT
lui a volé
le crédit sur son cours de biologie
qu'elle avait développé
etc. Donc il y a des anecdotes
comme ça. Est-ce que ces anecdotes
correspondent à une réalité ?
Alors il semble que ce soit le cas
il y a un article de Nature
ça ce n'est pas spécialement sur les économistes
qui étudie
des données sur 10 000
équipes de recherche. Alors on sait
qui sont dans les équipes de recherche parce qu'ils apparaissent
dans les demandes
de bourse, ils apparaissent
dans les
déclarations
au comité d'éthique etc.
Donc on peut avoir une composition complète
des équipes de recherche.
Donc ce qu'elle trouve c'est que dans les équipes
de recherche scientifiques qu'elle regarde, sur ces 10 000
équipes de recherche, il y a
la moitié
à tous les grades, la moitié
des employés, des personnes
des équipes de recherche sont des femmes.
Mais 35%
des auteurs
sur les papiers scientifiques
qui viennent de ces recherches
ou sur les patentes, sur les brevets
sont des femmes. Donc on a
la moitié de participants
qui sont des femmes mais 35%
des articles. Donc les femmes ont moins de chances
de recevoir le crédit
pour leur travail.
Deuxième chose,
est-ce que,
ça c'est quand elles font partie d'une équipe,
sur le
est-ce que
quand elles
reçoivent, quand elles
finissent finalement par être co-auteurs,
est-ce que dans la suite, dans ces évaluations
au moment
de promotion, est-ce qu'on leur
donne le même,
on devrait leur donner plus de crédit
quand finalement elles ont réussi à avoir
leur don sur le papier, est-ce que c'est le cas ?
Et donc il y a un article
récent de Heather Sarsons
qui regarde cela pour les
économies, qui regarde les promotions,
les décisions de promotion
en comparant les CV d'hommes
et de femmes.
Quand les articles sont publiés solo,
un article de plus solo
augmente la probabilité de décision
de la même manière pour un homme ou pour une femme.
Quand les articles sont
co-autorés, donc quand la personne est partie
d'une équipe, si c'est un homme,
c'est pareil qu'un article solo,
même poids,
donc on a tout intérêt à co-autorer,
puisqu'on reçoit 90%
du crédit pour 50% de l'effort.
Par contre, les femmes
reçoivent moins de
crédit de leurs articles co-autorés.
Sauf si,
leurs co-auteurs sont aussi des femmes.
Donc ça veut dire que dès
qu'une femme fait partie d'une
équipe où il y a des hommes,
d'abord, elle a moins de chance d'avoir son
nom sur le papier. Deuxième chose, si
elle a son nom sur le papier, même si
elle a son nom sur le papier, elle a moins de chance
de recevoir du crédit pour cela.
Alors du coup, ça suggère
qu'il vaudrait mieux essayer de
publier toute seule quand on est une femme,
mais ça ne résout pas tout le problème
parce que c'est plus
difficile. Et pourquoi est-ce plus difficile ?
Donc ça, c'est un autre article qui s'appelle
Publishing While Female.
Ça fait référence à l'idée
de Driving While Black, que les
noirs ont plus de chance
d'être arrêtés quand ils conduisent
simplement parce qu'ils sont noirs et qu'il y a une présomption
qu'ils sont de
plus mauvais conducteurs.
Cet article-là,
Publishing While Female, publié en tant que femme,
montre qu'il y a
plus de... On fait plus
attention à ce que font les femmes
parce que
probablement,
les éditeurs s'en doutent plus.
Elle prend 9000
articles publiés dans les meilleures revues
d'économie.
Elle regarde la qualité
de l'écriture, c'est-à-dire est-ce que
les phrases,
en faisant analyser
l'article
méthodiquement,
on peut
donner un score à est-ce que l'article est bien écrit
ou pas ? Est-ce qu'il est transparent ?
Est-ce que la grammaire est bonne ?
Est-ce que les phrases sont courtes et transparentes ?
Ce qui est quelque chose, évidemment, de désirant.
Ce qu'elle
montre, c'est que dans la première version
soumise, les articles
écrits par les hommes et par les femmes
ont la même qualité de langage.
Au moment de la publication,
les articles publiés par les femmes
ont une bien meilleure qualité
d'écriture. Et pourquoi ?
Parce qu'on demande
aux femmes de réviser un plus grand
nombre de fois. Ça prend
six mois de plus pour une femme
de publier un article après l'avoir
soumis que pour un homme. Six mois
passés à rendre l'article
plus
abordable,
plus attirant, etc. Alors effectivement,
peut-être l'article est meilleur à la fin, c'est bien,
mais six mois de plus pour publier, ça veut dire
évidemment moins d'articles
et donc encore moins de chances
de promotion.
Dernier
exemple
que je voulais
citer, c'est celui de la culture
scientifique
et en particulier
ce dont Antoine parlait, de la virilité
qui est souvent
considérée comme une
partie importante
de l'éthos
du scientifique
et certainement de l'économiste.
Les économistes sont connus
pour avoir une culture de séminaire
agressive,
d'ailleurs une culture professionnelle
agressive
et
il y a un article
qui montre que
c'est une des raisons pour lesquelles
les femmes réagissent différemment
à cette culture
et c'est une des raisons pour
lesquelles plus de jeunes
femmes abandonnent leur PhD,
plus de jeunes femmes abandonnent
quand elles sont post-doc, plus de jeunes femmes
abandonnent quand elles sont assistants de professeurs
parce qu'elles se plaignent
et il y a un
survey annuel réalisé par
l'association des économistes sur
le climat dans la profession économique
qui montre que les femmes se plaignent
d'un climat souvent
toxique ou délétère.
Donc ça c'est quelque chose qui était connu,
qui est connu, dont on parle maintenant
finalement dans la profession depuis récemment
mais sur lequel il y avait peu de données
statistiques.
Un article récent
et je vais rester là après ça, nous montre que
non seulement ce climat est délétère
mais il est en fait délétère
de manière différentielle pour les femmes
et les garçons. Donc ça c'est une équipe
d'étudiants en thèse
qui sont allés
collecter des données sur 500
séminaires
donnés par des invités
dans différents départements
et ils montrent que les femmes
reçoivent quatre questions de plus
en moyenne,
une augmentation de 12%
et que le ton de ces questions a plus de chances
d'être agressif qu'elles ont plus de chances d'être
interrompues. Cette première
étude a provoqué d'autres
études qui ont essayé de faire ça plus
systématiquement, donc il y a eu une analyse
linguistique
des enregistrements de
séminaires qui trouvent
exactement la même chose, donc les femmes sont plus souvent
interrompues et que la nature
de l'analyse des sentiments
que font les réseaux de neurones
sur ces interruptions
montrent que la nature de ces interruptions
est plus souvent agressive
que pour les hommes.
Donc pour
conclure,
Antoine parlait
de clôture et
d'invisibilisation, donc effectivement
ne pas mettre le nom d'une femme sur
un papier,
ça me semble être le signe
d'une invisibilisation
et j'y vois une
injustice sociale et politique,
mais de la même manière qu'Antoine me disait,
elle n'est pas extérieure
à la science elle-même,
elle est
souvent mise
en œuvre, elle est presque
toujours d'ailleurs mise en œuvre
par les participants de cette science
elle-même,
et elle persiste
en particulier parce qu'elle
est mise en œuvre de manière souvent
implicite et pas forcément
réalisée
et que
la tentation
de faire ce café s'amère
de manière un petit peu caricaturale
mais qui est très souvent fait
de manière
beaucoup plus subtile
et donc difficile à percevoir,
c'est de
rationaliser
ce qu'on
observe dans la réalité,
non pas par la conséquence
de tous ces comportements
qui sont sous la
surface, mais par le fait
que les femmes
seraient moins
capables
de participer à l'entreprise
scientifique, soit parce qu'elles ne peuvent
pas s'associer
à cette science virile
qui travaille dur,
il faut travailler dur, boire dur,
etc., soit parce que
elles n'auraient
tout simplement pas le cerveau
qui leur permettrait
de participer à l'entreprise.
C'est pour ça que
j'ai donné à mon
intervention le titre
« Une histoire inachevée »
parce qu'il semble qu'il reste
énormément de progrès
à faire
sur ce sujet
dans les années à venir.
La bonne nouvelle, c'est qu'il y a
aujourd'hui une réflexion scientifique
sur ce sujet
qui, je pense,
peut servir de terreau à un changement
de comportement. Merci beaucoup.
Merci à toi, chère Esther. C'est un petit peu comme
après l'exposé de Marie-Frédérique.
On ne sait pas s'il faut être optimiste
ou pessimiste. En tout cas, une chose est certaine,
c'est qu'il vaut mieux parler que se taire
et voir les choses que
ne pas les voir.
Françoise a une question
à te poser.
Merci beaucoup, Esther. C'était passionnant
et un petit peu désespérant quand même parce qu'on voit
qu'on n'est pas au bout du tout.
Juste une petite chose que tu as dite,
que les jurys, donc les jurys mixtes,
donnent
des mauvaises notes aux femmes,
beaucoup plus qu'un jury masculin.
J'étais un peu surprise
parce que j'avais l'impression
que simplement, les femmes avaient les mêmes
stéréotypes que les hommes. C'est difficile
de se défaire des stéréotypes et qu'elles
jugeaient la même façon, c'est-à-dire qu'elles jugeaient moins bien
les femmes que les hommes, mais de la même façon
pas lorsque il y avait
des femmes avec les hommes
et que les hommes notaient un peu plus mal.
Est-ce que l'expérience a été faite avec un jury uniquement
de femmes ? Ce qui permettrait
de distinguer les deux choses.
Il y en a très peu des jurys
extrêmement de femmes, mais effectivement, les jurys
extrêmement de femmes ne sont
pas mauvais pour les femmes.
Ce qui se passe
c'est que
quand on regarde les notes individuelles,
les femmes
notent les autres femmes
un peu mieux que les hommes.
Mais un tout
petit peu mieux.
Les femmes ont moins de stéréotypes que les hommes,
mais c'est les hommes qui
surcompensent.
Dans les jurys mixtes,
c'est les hommes qui surcompensent
en notant plus négativement
les femmes quand il y a d'autres femmes
dans le jury. Soit parce
qu'ils essayent de surcorriger
parce qu'ils se disent intuitivement
les femmes vont favoriser
les femmes, donc il faut que je réétablisse
la justice.
Soit parce que,
leur perception évidemment de la justice,
soit parce que
ça les rend inconfortables
qu'il y ait une femme dans le jury
et que donc
ça renforce
leur stéréotype. C'est dur à savoir.
Mais c'est pas du fait des femmes qui donneraient
les plus mauvaises notes aux femmes,
c'est du fait des hommes dans ces jurys mixtes
qui donnent des notes
plus négatives que quand ils sont tout seuls.