À l’adolescence, on ne s’entend pas toujours parfaitement avec ses parents, on n’a pas forcément la même vision de la vie et il faut parfois une vraie rupture pour arriver à s’épanouir. Mathilde en sait quelque chose. Elle est aujourd’hui une adulte accomplie, maman de 2 enfants, mais avant cela, elle a quitté l’école et ses parents à seulement 17 ans. Elle partage son histoire avec nous.
Présentée par Agathe Lecaron, La Maison des Maternelles est le rendez-vous quotidien consacré à la parentalité et petite enfance. Dans ce magazine, l’animatrice et les spécialistes qui l’entourent ont pour ambition de répondre aux interrogations des jeunes parents, proposant ainsi une émission de service. En toute liberté, de façon positive et décomplexée !
Il ne serait pas temps de rejoindre Mathilde?
Bonjour, Mathilde.
Vous êtes une adulte accomplie.
Vous avez 2 enfants.
Avant ça, vous avez quitté l'école et vos parents à seulement 17 ans.
Vous allez revenir sur votre histoire.
Vous êtes née dans quel type de famille?
- Mathilde: Une famille assez tradi, catholique.
J'ai 3 frères.
Mes 2 parents sont médecins.
Je dirais qu'on exprime peu ses sentiments
et qu'on montre peu de marques d'affection.
- A.Lecaron: Une forme de solitude, aussi?
- Mathilde: On ne s'en rend pas compte.
Je ne me sentais pas seule.
Il y avait beaucoup de monde aux repas.
Je pense avoir été une petite fille obéissante.
On jouait beaucoup, seule ou avec mes frères.
A l'adolescence, je prends un tempérament un peu rigolo,
rieur, joyeux avec mes copines.
J'aime beaucoup sortir.
Je pense que je commence à contrer les règles et à devenir rebelle.
- A.Lecaron: Et à l'école, comment ça se passait?
Vous aviez quoi comme résultats?
- Mathilde: J'avais d'excellents résultats jusqu'en 3e.
En seconde, on a un peu plus de travail personnel
à fournir.
La seconde se passe tant bien que mal.
J'ai à peu près 10 de moyenne.
Mes parents veulent qu'on fasse plutôt scientifique
parce que ça ouvre plus de portes.
En matières scientifique, je suis nulle.
- A.Lecaron: Les choses sont claires.
- Mathilde: Je ne suis pas bonne.
A l'arrivée en première, c'est le décrochage total.
Je n'ai pas les bases de la seconde.
J'arrive en première scientifique et je n'aime pas.
Je ne comprends pas ce qui se passe en cours.
Je suis vide de tout en cours.
Je sors de cours, je n'ai rien compris.
Le soir et le week-end, commencer à devoir retravailler complètement
un cours qu'on n'a pas compris, ça me semble insurmontable.
- A.Lecaron: Vous ne vous sentez pas à votre place au lycée.
Vos parents réagissent comment?
Dans des familles où tout doit filer droit,
le 1er curseur, ce sont les résultats scolaires.
- Mathilde: J'ai des frères qui réussissent parfaitement bien,
notamment mon grand frère.
Il y a une comparaison faite.
Ils se disent que je ne travaille pas assez.
En fait, je ne comprends vraiment pas.
Ce n'est pas que je le fais exprès.
J'ai d'autres centres d'intérêt.
Je deviens un peu fainéante.
Mes parents me poussent à continuer,
ne me parlent absolument pas de réorientation.
Je leur ai dit: "En économique et social, j'aurais été
beaucoup plus heureuse.
J'aurais été plus intéressée."
J'ai des cours de maths.
Je prends des cours de soutien en maths le mercredi.
Je n'avance pas du tout.
Mes résultats dégringolent.
Le verdict tombe: je repique ma première, en n'ayant rien
compris.
- A.Lecaron: Ca n'a pas dû plaire.
Vos résultats scolaires ne sont pas terribles,
mais vous êtes excellente au piano.
Ce n'est pas une source de fierté pour vos parents?
- Mathilde: Pour moi, oui.
Je pense que si j'avais réussi partout, pour mes parents, oui.
Je ne pense pas que ce soit une source de fierté pour eux.
Cette année-là, ma professeure de piano me propose de passer
en mode professionnel et de faire des concours.
La première réaction de mes parents,
c'est la dissuasion.
"Ce n'est pas une vie.
Ca va être très dur.
Tu ne te rends pas compte."
Peut-être que je ne m'en rends pas compte,
mais je ne comprends pas qu'ils ne m'accompagnent pas
là-dedans.
Une semaine après, ils me disent que je ne peux plus faire du piano
à la maison.
- A.Lecaron: Ils se disent qu'ils vont vous couper
l'herbe sous le pied, votre vocation d'artiste?
- Mathilde: Ca devient très dur.
Je trouve des solutions pour jouer du piano à l'école de musique,
au lycée,
dans les salles des fêtes.
A l'époque, je me suis dit: "De toute façon, la seule chose
qui me retenait chez vous, c'est le piano.
Maintenant que je n'ai plus le piano, je peux partir."
- A.Lecaron: Les enfants n'arrivent pas à s'exprimer.
Vous, vous le dites.
Votre rébellion s'entend.
Vous avez redoublé votre première.
Il y a une grosse dispute qui éclate 3 mois après,
quand vous commencez votre 2e première, en décembre.
Elle est assez charnière.
- Mathilde: Elle se répète.
Je repique ma première, mais je ne comprends toujours rien.
Ce n'est toujours pas mon truc.
Ce n'est pas en écoutant les mêmes choses qu'on m'explique
de façon différente...
Je ne comprends pas.
Il y a beaucoup de punitions suite à l'annonce de notes,
beaucoup de prises de tête à table.
Je quitte souvent la table en claquant la porte.
C'est insupportable pour tout le monde.
Un jour, je ne sais plus pourquoi, une nouvelle dispute éclate.
J'imagine que j'étais privée de sorties
ou de quelque chose.
Le ton monte.
Mon père me dit: "Soit tu acceptes les règles de la maison,
soit tu t'en vas."
C'est un vrai choix pour moi.
Je lui demande confirmation.
- A.Lecaron: "Est-ce que tes paroles veulent dire
ce qu'elles veulent dire?"
Il vous répond oui.
- Mathilde: Oui.
- A.Lecaron: Vous faites le choix de...
- Mathilde: Têtue comme une mule, je décide de partir.
Je fais un petit sac à dos sans savoir où aller.
J'ai bientôt 18 ans.
Je mets dans mon sac une parure de draps,
quelques fringues.
Je pars dans la rue, au début sans trop savoir où aller.
Je me dis: "J'ai une copine qui a un petit studio.
Je vais aller sonner chez elle pour savoir si elle peut
m'héberger quelques jours."
- A.Lecaron: Vous avez 17 ans.
Vous êtes au lycée et vous vivez seule avec une amie
dans un studio.
C'est dingue.
Vous vous retrouvez tout à coup sans aucune ressource.
Comment vous faites pour subvenir à vos besoins?
- Mathilde: Forcément, ils ne m'ont pas aidée.
Je pense qu'ils pensaient que j'allais revenir naturellement
toute seule au bout de quelques jours.
Au début, je vais chez ma copine.
Rapidement, je rencontre mon petit copain
qui avait son appartement aussi.
Je vais vivre chez lui.
Mes parents tentent de me faire revenir.
Je ne reviens pas.
- A.Lecaron: Ils étaient de quelle humeur?
- Mathilde: Colère.
- A.Lecaron: Ce n'était pas doux?
Ils n'ouvraient pas la discussion?
- Mathilde: Non.
C'était: "Tu es mineure.
Il faut que tu rentres."
Je leur dis: "Faites ce que vous voulez.
Dans quelques mois, je suis majeure."
- A.Lecaron: Il vous faut trouver du travail.
- Mathilde: J'ai le Bafa.
Je travaille le mercredi et le samedi
dans un centre sportif.
Je suis animatrice pour les enfants.
Je travaille les vacances scolaires.
Ce n'est pas suffisant pour moi.
Je travaille en plus le soir en boîte de nuit.
Le patron ne sait pas que je suis mineure.
C'était au black, donc c'est passé.
Au bout de quelque temps,
mes parents ont vu que je ne reviendrais pas.
J'étais ferme et décidée.
Je disais que je ne souhaitais pas les règles de la maison
et que si ça se passait comme ça, je ne reviendrais pas.
J'avais le sentiment qu'on n'était pas une famille,
qu'on vivait les uns à côté des autres
et qu'on n'était pas unis.
C'était mon ressenti à 17 ans.
- A.Lecaron: Quand on voit votre emploi du temps...
Vous continuez quand même à aller en cours.
Vous travaillez dans une boite de nuit,
en tant qu'animatrice.
C'est un rythme intolérable.
C'est mieux que d'être à la maison avec ses parents?
- Mathilde: Je préfère.
Mes parents ont décidé de me payer une petite chambre d'étudiante.
La condition, c'est que je sois assidue en cours.
Si je ne vais pas à l'école, ils arrêtent de payer la chambre.
- A.Lecaron: Vous décidez de ne pas rester à l'école.
- Mathilde: Avec beaucoup de recul, j'avais tellement peur d'échouer
et d'avoir des échecs...
Les échecs, ce n'est pas évident.
J'avais tellement peur de les décevoir que j'ai pris
la grande décision de tout arrêter.
Quand on a 17-18 ans,
on ne voit pas les 44 années sur lesquelles on va devoir travaille
Je me dis: "Je suis prête à rentrer dans la vie active.
Dans le fond, serveuse, ça va être bien."
Mon petit copain était cuisinier, avec un grand projet qu'on aurait
un restaurant tous les deux un jour.
Je leur dis que je vais arrêter l'école.
Je leur dis: "J'ai trouvé un CAP serveuse
et je vais faire ça."
- A.Lecaron: Dans le cadre d'une famille très bourgeoise,
qui a des idéaux...
- Mathilde: Je ne sais pas si c'est très bourgeois.
Il y a des valeurs et des aspirations.
On aspire tous pour ses enfants.
Ils avaient des aspirations assez fortes.
Ils m'ont dit: "On te laisse faire.
Si tu es sûre de toi..."
Ils ne m'ont rien dit.
Ils m'ont laissée faire ma formation.
- A.Lecaron: Finalement, vous allez arrêter.
Le CAP, ce n'est pas vraiment votre truc non plus.
Vous allez par hasard vous ouvrir à un autre domaine professionnel.
Racontez-nous.
- Mathilde: Je quitte le CAP.
Je n'ai plus de revenus.
Je fais un CAP en alternance.
C'est suite à une grosse dispute avec le patron que j'arrête.
Je suis assez rebelle.
- A.Lecaron: Pas du tout!
On n'avait pas compris ça!
- Mathilde: Le vendredi midi, je quitte le restaurant.
Le vendredi après-midi, en recherche d'emploi, je pousse
les portes d'une agence d'intérim
qui me propose d'être télécommerciale
pour de la vente à distance.
Je suis prise.
Je découvre ça.
J'aime beaucoup.
Je continue un peu à être commerciale
dans différentes boîtes dans l'alimentaire.
Au détour d'une soirée chez des amis, j'ai rencontré
une déléguée pharmaceutique, commerciale
dans le domaine médical.
Je me dis que c'est pour moi.
- A.Lecaron: La boucle est bouclée.
- Mathilde: Je me dis que je serai commerciale dans la santé.
J'ai galéré.
Quand on n'a pas de diplôme, c'est dur
d'avoir les premiers entretiens,
surtout quand il y a des entretiens à bac+3 et bac+5
et que vous avez bac-2...
- A.Lecaron: Vous vous êtes battue quand même?
- Mathilde: Oui. Je me suis battue.
Ne pas avoir de diplôme, ça demande beaucoup plus de remise en question
et de ténacité.
Les portes s'ouvrent beaucoup moins facilement.
A partir de ce moment, mes parents comprennent
Que j'ai fait un choix intelligent et peut-être plus valorisable
pour eux.
Je sens que pour eux, ça pèse.
Ca fait 23 ans que je suis dans les laboratoires.
J'évolue.
J'ai toujours cette recherche d'aller grandir et ne pas rester...
Je ne veux pas changer pour changer.
Je veux changer pour grandir sur mon CV.
J'ai passé une validation des acquis de l'expérience en 2018.
Je suis passée de bac-2 à bac+3.
- A.Lecaron: C'est un grand bond en avant.
J'aimerais revenir sur votre vie privée.
Vous vous êtes mariée à 21 ans.
3 ans après, vous avez fait un bébé.
- Mathilde: Je me suis mariée et j'ai divorcé au bout de 6 mois.
Après, j'ai rencontré quelqu'un.
Avec Benoît, on a une petite fille qui s'appelle Maëlys, née en 2006.
- A.Lecaron: Qu'est-ce que ça a changé pour vous,
sa naissance?
- Mathilde: Pendant longtemps,
je ne ressentais pas vraiment l'amour de mes parents.
Quand j'ai tenu ce petit être dans mes bras,
je me suis mise à pleurer.
Les hormones de l'accouchement qui sont assez prédominantes...
J'ai ressenti tout l'amour que mes parents avaient forcément
dû ressentir pour moi.