Karine de Leusse est psychologue spécialiste de l’addiction aux écrans. Ses conseils aux parents sont précieux et concrets pour éviter, repérer ou traiter la dépendance aux écrans, ce fléau pour nos ados !
Présentée par Agathe Lecaron, La Maison des Maternelles est le rendez-vous quotidien consacré à la parentalité et petite enfance. Dans ce magazine, l’animatrice et les spécialistes qui l’entourent ont pour ambition de répondre aux interrogations des jeunes parents, proposant ainsi une émission de service. En toute liberté, de façon positive et décomplexée !
Ne faites pas attention à cette mouche, de toute façon apparemment c'est moi qu'elle adore.
Elle hérite, si je sens le gymnase.
Karine, pour vous présenter, vous êtes psychologue, psychothérapeute, spécialiste de la relation aux écrans.
Vous y avez consacré un ouvrage qu'on va voir à l'image sous écran total,
du mythe de l'homme augmenté à la cyberaddiction.
C'est paru en janvier 2024.
Alors le mot addiction est assez fort lorsqu'on parle d'enfant,
on n'a pas l'habitude d'entendre ce mot-là.
Est-ce que l'addiction aux écrans est la même que celle dont on entend parler
quand on parle d'addiction des adultes comme le tabac, l'alcool, etc.?
Alors il y a des similitudes, ça c'est certain, surtout sur trois critères.
Donc on a l'hyperactivation du système de la récompense du cerveau
avec la libération de la dopamine, qui fait qu'on en veut encore, encore et encore.
De là entraîne ce qu'on appelle la compulsion, la compulsion à répéter,
alors des compulsions de plus en plus fréquentes.
C'est la dopamine qui entraîne cette compulsion ?
Oui, c'est-à-dire qu'on en a besoin encore et encore,
donc on a besoin de plus en plus fréquemment, de plus en plus intensément, à haute dose,
parce que la première dose ne suffit pas, donc ils en font encore et encore et encore plus.
C'est comme si vous décriviez un drogué à la cocaïne.
C'est le système de la récompense.
C'est parce que la drogue, le premier effet est super,
et on dit souvent que les gens qui sont addicts à la drogue
passent leur temps à rechercher ce premier effet sans jamais le retrouver,
donc il faut augmenter les doses, augmenter les doses.
Tout à fait, c'est la compulsion.
Et puis ensuite, on repère aussi dans les moments de sevrage ou de non-présence,
on va parler des écrans, de non-présence des écrans,
finalement des symptômes d'anxiété, d'agressivité, d'instabilité, l'humeur est touchée.
On a ces trois caractéristiques communes.
Très rapidement, dans les échanges que vous avez eus avec les familles, les parents, les enfants,
qu'est-ce qui crée cette dopamine ?
C'est le contenu ou le contenant ?
C'est ce qu'il y a à l'intérieur des écrans ou c'est l'objet ?
C'est le contenu.
C'est le contenu et c'est aussi le contenant,
parce que finalement, les écrans, c'est un peu comme une baguette magique,
c'est un peu comme une télécommande de vie,
donc on a le pouvoir et c'est en livrant le pouvoir.
Avoir le pouvoir de pouvoir aller faire ce qu'on veut, quand on veut,
revenir en arrière, accélérer.
Pour les enfants qui aiment la magie, on leur donne une baguette magique.
Est-ce qu'il y a des signes annonciateurs de cette addiction ?
Est-ce qu'une maman qui nous regarde, elle peut repérer quelques signes chez son enfant ?
Déjà, le temps qui va être consacré aux écrans va être de plus en plus grand.
Peut-être aussi avec des subterfuges pour pouvoir avoir l'écran plus souvent,
ou de façon cachée.
L'enfant va aller sur le mensonge ou il va mentir sur son temps d'écran.
Il va avoir largement, bien largement.
Dès qu'il peut avoir accès à l'écran, il va y aller.
On va sentir aussi une négligence par rapport à ses devoirs, par rapport à ses besoins.
Comme le disait tout à l'heure Laetitia dans son témoignage,
finalement le besoin de manger, le besoin même de dormir,
qui sont des besoins de la vie, vont devenir secondaires.
Et ce qui va compter finalement, c'est cette connexion à l'écran.
Ensuite, on a aussi tous les symptômes d'irritabilité, d'anxiété.
Un enfant beaucoup plus nerveux, beaucoup plus agité,
qui fixe sur son écran et qui ne parle que de ça, qui ne demande que ça.
Il y a une question qui me vient en tête.
Est-ce qu'on peut avoir des différences dans une même fratrie ?
Je sais que vous avez des enfants, des filles autour de la table, vous en avez plusieurs.
Est-ce qu'on peut avoir un enfant qui est plus addict qu'un autre
ou qui a des facilités à être addict ?
Est-ce qu'il y a des profils d'enfants addicts aux écrans ?
J'aime bien dire que l'addiction, c'est une rencontre.
C'est une rencontre avec la fragilité d'une personne.
L'enfant est une personne fragile puisqu'il est en construction, il est en développement.
Tout ce qui va arriver, l'hyperstimuler, va forcément le déstabiliser.
Et on a des situations aussi qui sont déstabilisantes.
Ça peut être plein de choses.
Ça peut être des déménagements, des séparations.
La mouche.
C'est la mouche.
La mouche du coche.
Des séparations, des familles recomposées.
J'aime bien dire à mes patients, souvent, les écrans font écran à la maison.
Une espèce de doudou, un refuge.
C'est un refuge.
Les écrans font écran et les consoles consolent.
Et puis après, il faut reconnaître aussi, pour sauver un peu les parents,
que quand on a travaillé toute la journée, qu'on a eu 4 heures de transport,
qu'on rentre et qu'on peut, par magie, arrêter le bruit et les cris,
avec un doudou, comme vous le disiez, c'est tentant de donner la console.
Je me suis renseigné un peu sur vos travaux et vous dites quelque chose d'intéressant.
Vous dites que l'idée n'est pas de supprimer les écrans.
C'est de contrôler, d'instaurer des règles.
C'est ça la solution majeure ?
Déjà, la solution comme ça, ça n'existe pas.
Ce qu'il faut, c'est bien comprendre comment ça marche
pour pouvoir reprendre le contrôle de cet outil.
Déjà, les écrans ne sont pas ni un droit, ni un besoin de l'enfant.
C'est quand même très important de le rappeler.
Sur le livret de famille, il n'y a pas d'adresse IP.
Peut-être bientôt, mais pour l'instant, il n'y en a pas.
C'est important déjà de comprendre ça
et que le parent n'a pas de devoir de connecter son enfant.
Il a d'autres devoirs, de l'éduquer, du soin,
mais il n'a pas ce devoir-là de connexion.
Déjà, on enlève la part d'exigence de l'enfant
et la part de culpabilité de l'adulte,
de dire que je ne lui dois pas cet écran.
L'écran, ce n'est pas un jouet non plus.
C'est un objet qui a, comme on a une notice d'un objet,
des recommandations d'utilisation,
et des recommandations pour l'utiliser au mieux.
Vous voyez, par exemple, dans les jouets,
quand les enfants jouent au Kapla, au Lego,
il n'y a pas marqué, attention,
ne pas jouer plus de deux heures au Lego ou au Playmo.
Il n'y a pas ces recommandations-là.
Et pourtant, les écrans, oui, parce que ce n'est pas un jouet.
Quelles sont les recommandations qu'on doit retenir
dans la consommation des écrans ?
Déjà, l'idée de donner du temps d'écran,
c'est quelque chose qui me pose problème
dans la façon de dire qu'il faut donner du temps d'écran.
Parce qu'aujourd'hui, on distribue du temps d'écran
comme des médicaments.
Alors, toi, tu as 9 ans, toi, tu as une heure d'écran,
toi, tu as 14 ans, tu as le droit d'avoir deux heures d'écran.
Et c'est comme si on disait, on va te donner ta dose,
et les enfants, vous leur donnez deux heures d'écran,
ils vont prendre les deux heures d'écran.
Donc, ce n'est pas un médicament, ce n'est pas un jouet,
ce n'est pas un droit, ce n'est pas un devoir,
c'est une activité, c'est une activité numérique.
Mais donc, est-ce qu'il faut, en amont, mettre le cadre
en disant, tu as le droit, tel jour ?
Alors, on peut dire, à la maison, l'activité numérique,
c'est tel jour, de telle heure, à telle heure.
C'est ce que je fais surtout.
Voilà.
Et bien, vous faites bien, Agathe.
C'est ça, du matin.
Carré de l'os. En tout cas, merci d'être venue.
C'était un plaisir d'échanger avec vous
et de rebondir sur le témoignage de Laetitia.
Je le rappelle, vous êtes psychologue, psychothérapeute.
Vous avez fait un ouvrage sur les écrans
qu'on peut retrouver dans toutes les librairies.
Sous-écran total du mythe de l'homme augmenté
à la cyberaddiction.
Merci pour toute cette précision.
Vous avez dit des choses qui sont pleines de bon sens,
mais qu'il fallait vraiment rappeler.
Merci beaucoup d'avoir été avec nous.
Avec plaisir.