🎭 Écrite en 1981, cette pièce explore les tensions cachées entre deux amis, mêlant théâtre et dispute, silences et ruptures de communication...
🌗 H1 et H2 incarnent deux visions du monde opposées qui n'ont pas de nom... Le dialogue révèle des impressions fugaces mais cruciales, typiques des tropismes de Sarraute.
🤲 Les divergences qui apparaissent semblent décidément irréconciliables ! Par ce spectacle, la dramaturge nous invite à réfléchir sur l'importance et la fragilité du lien humain...
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00:00 Introduction 02:19 I. Une visite inopinée 08:46 II. Les personnes de bon sens 12:21 III. Le bonheur selon H1 15:50 IV. Le bonheur selon H2 19:45 V. Des divergences irréconciliables ?
1981, Nathalie Sarraud crée cette pièce radiophonique
« Pour un oui, pour un non »
où deux amies réalisent que leurs différents étaient là,
en sous-conversation, depuis toujours.
Nous allons la découvrir ensemble, pas à pas,
en expliquant les citations essentielles
et en mobilisant les thèmes clés,
notamment pour comprendre
comment se mêlent le théâtre et la dispute.
Le titre contient déjà tous les enjeux de la pièce
« Pour un oui, pour un non »
L'expression dénonce habituellement des prétextes futiles.
Cependant ici, pas de verbe,
il est passé sous silence.
On pourrait dire par exemple
« se disputer pour un oui, pour un non ».
Ce « pour » en début de phrase
paraît donc un peu abrupt.
Désigne-t-il une cause ou un but ?
On sent bien que ça n'a rien de futile ici.
D'un point de vue presque visuel,
ce « oui » et ce « non » s'opposent,
c'est une antithèse,
dans deux structures identiques,
parallélismes.
Ils incarnent des oppositions fondamentales,
l'amitié et la rupture,
la culpabilité et l'innocence.
Comme l'image d'une balance
qui évoque déjà le jugement,
ce titre est une petite énigme
qui implique le spectateur
en évoquant déjà les enjeux de la pièce.
Le meilleur moyen d'apprendre,
c'est de vivre une expérience.
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où je t'accompagne pas à pas
à travers chaque épreuve.
Cette pièce est une longue scène
où tout se déroule en temps réel,
mais pour mieux nous y retrouver,
je propose cinq mouvements.
Une visite inopinée,
l'intervention de personnes de bon sens,
le bonheur selon H1,
le bonheur selon H2,
des divergences peut-être irréconciliables.
Les personnages de cette pièce
n'ont pas de prénom, H1 et H2,
ils s'incarnent simplement de posture,
car Nathalie Sarraute se méfie
des stéréotypes traditionnels.
Les personnages et tout le vieil appareil
qui servait à les mettre en valeur
ne parvient plus à contenir
la réalité psychologique actuelle.
Au lieu comme autrefois de la révéler,
ils l'escamotent.
Cet essai, l'ère du soupçon,
deviendra le manifeste du nouveau roman,
un mouvement littéraire
qui touche aussi le théâtre.
Les modernes ont transporté ailleurs
l'intérêt du roman.
Il ne se trouve plus dans les caractères
ou la peinture des mœurs,
mais dans une matière psychologique nouvelle.
Cette matière psychologique nouvelle,
ce sont des impressions fugaces,
pourtant lourdes de conséquences.
Nathalie Sarraute en capture 24
dans sa première œuvre qu'elle appelle
Tropisme.
Ce sont des mouvements indéfinissables
qui glissent très rapidement aux limites
de notre conscience.
Ils sont à l'origine de nos gestes,
de nos paroles, des sentiments
que nous manifestons.
Des tropismes sont donc très présents
dans notre pièce.
Comme H2 a cessé de donner des nouvelles
à son amie depuis quelques temps,
H1 lui rend visite pour comprendre
ce qu'il en est.
« Écoute, je voulais te demander, c'est un peu pour ça que je suis venu.
Que s'est-il passé ?
Qu'est-ce que tu as contre moi ? »
« Mais rien, pourquoi ? »
Dès le premier mot, H1 dit « écoute »
alors que c'est lui qui est venu
écouter son amie. Il veut absolument
mettre un mot sur ce malaise.
Cette réponse « rien » ne lui convient donc pas.
« Et c'est à cause de ce rien
que tu t'es éloigné ? »
Ce « rien » est le point de départ de la pièce.
Il va s'amplifier.
Mais pour l'instant, ce n'est qu'un ressenti.
« Encore l'autre jour au téléphone,
tu étais à l'autre bout du monde.
Ça me fait de la peine, tu sais. »
H2 dans un élan. « Mais moi aussi, figure-toi.
Ah, tu vois, j'ai donc raison. »
À l'autre bout du monde.
L'image n'est qu'une métaphore.
Mais elle touche juste, car H2 réagit,
comme le précise la didascalie, dans un élan.
Cette notion de distance est très
présente dans l'œuvre de Sarraute.
Elle en parle notamment
dans son autobiographie « Enfance ».
Née en Russie en 1900,
Natalia Tcherniak se retrouve
entre la Russie, la Suisse et la France
quand ses parents divorcent.
Nathalie Sarraute a adopté le français
comme langue d'écriture,
alors que ce n'est pas sa langue maternelle.
D'où cette attention qu'elle porte au sens des mots.
« Eh bien, c'est juste des mots. »
« Des mots, entre nous ?
Ne me dis pas qu'on a eu des mots. Ce n'est pas possible.
Je m'en serais souvenu. »
Non, pas des mots comme ça. D'autres mots.
Pas ceux dont on dit qu'on les a eus.
Des mots qu'on n'a pas eus, justement.
Cette expression « avoir des mots »
signifie « avoir une dispute ».
Normalement, la dispute est une confrontation
qui peut aller jusqu'à l'insulte.
Autrefois, elle pouvait désigner un simple débat
dans un salon ou sur la place publique.
Mais pour l'instant, pas d'éclats de voix
entre nos deux amis. Les points de suspension
marquent surtout des hésitations,
des aposiopèses. H2
essaie de préciser sa pensée. C'est une
épanorthose. H1 insiste alors
pour comprendre. « Lesquels ?
Quels mots ? Tu me fais languir ? Tu me taquines ?
Mais non, je ne te taquine pas.
Mais si je te l'ai dit...
Alors, qu'est-ce qui se passera ?
Si je te l'ai dit, vous sentez comme cette
hypothèse est lourde de sens. »
H2 pressant que cela pourrait mal finir.
C'est ce qu'on appelle une ironie tragique.
H1 n'y voit qu'une taquinerie.
Il est du côté de la comédie.
On devine alors que le dialogue
va faire basculer la pièce d'un côté
ou de l'autre, et décider du sort
de leur amitié. Le dialogue
est un outil bien connu en philosophie.
Socrate utilisait ce qu'il appelle la
maïotique, accouchement en grec ancien.
D'une manière générale, la confrontation
des idées est révélatrice.
Souvent, chez Nathalie Sarraute,
les dialogues passés resurgissent dans
le dialogue présent. Pour s'expliquer,
H2 revient sur un souvenir.
« Quand je me suis vanté de je ne sais plus
quel succès dérisoire, tu m'as dit
c'est bien ça.
C'est surprenant parce que
cela résonne plutôt comme un compliment. »
H1 s'étonne. « Alors je t'ai dit
c'est bien ça ? » H2 soupire.
« Pas tout à fait ainsi.
Il y avait un étirement bien
et un suspens avant ça.
Ce n'est pas sans importance.
Tous les signes de la communication comptent.
Surtout la dimension sonore. »
Sarraute écrit pour la radio.
« Je suis très sensible à la façon de dire le texte.
Je peux dire s'il n'est pas dit
avec l'intonation que j'aurais voulu. »
Un casier judiciaire où j'étais désigné
comme celui qui rompt pour un oui ou pour un non.
Ça m'a donné à réfléchir.
Cet étrange tribunal où l'on juge les amitiés
évoque un monde totalitaire absurde
comme chez Kafka ou Ionesco
qui vident les mots de leur sens.
Sarraute, quant à elle, fait surtout ressortir
la valeur performative des mots.
Ils peuvent avoir la valeur d'un acte,
condamner quelqu'un, rompre une amitié.
Dans le nouveau roman,
les mots sont les véritables personnages
qui agissent.
L'enquête, le casier judiciaire, la condamnation.
Nathalie Sarraute connaît bien ce langage
juridique puisqu'elle a été avocate.
Elle connaît aussi les dérives
des lois totalitaires ayant été
rayées du barreau de Paris en 1940
à cause des lois anti-juives.
H1 se souvient qu'on l'avait mise en garde
contre H2. « Maintenant ça me revient.
On m'avait dit de toi. Vous savez,
il paraît très amical et puis paf,
pour un oui, pour un non, on ne le revoit plus.
Et puis paf, le discours
des autres est rapporté directement,
donnant un aperçu du jugement de la société. »
H1 fait remarquer que H2
aurait pu utiliser un mot plus adapté.
« C'est le mot condescendant,
cet accent mis sur le bien.
Le ton condescendant pouvait être une circonstance
atténuante. » Mais en même temps,
H1 nie avoir été condescendant.
H2 propose alors de faire appel
à deux personnes extérieures et intègres
pour arbitrer. « Pour voir et
en ta présence. Tu sais, ce sera peut-être
amusant. » « Oui, peut-être. »
H2 sort et revient
avec un couple. Certaines didascalies
fonctionnent comme des repères.
Ici, elles signalent l'entrée sur scène
de H3 et F, des personnes de
bon sens. H3 et F,
spectateurs invités sur scène,
incarnent une sorte de théâtre dans le théâtre
que Nathalie Sarraute confie au
metteur en scène. « Je ne donne
pas du tout d'indication scénique. Je ne suis pas
du tout visuel. Le metteur en scène est obligé
de tout faire. » H2
explique alors. Il aperçut un ton condescendant
de la part de H1 et il revient
sur les circonstances de cette conversation.
« Il faut vous dire d'abord que je
me tiens à l'écart. Eh bien, figurez-vous
qu'il veut à toute force m'attirer
là-bas, dans les régions qu'il habite.
Alors il m'a tendu un piège, une souricière. »
Une souricière ?
Cette image semble exagérée,
mais elle est révélatrice. Sarraute parle
d'un effet loupe du théâtre.
Les images sont plus frappantes, prononcées
sur scène que dans un roman.
« Ce qui, dans mes romans,
est montré par des images, ces mouvements
intérieurs, à peine perceptibles,
il m'a fallu les exprimer par le dialogue
lui-même. Le théâtre est une nouvelle
loupe ajoutée aux autres.
Ces lieux, là-bas, à l'écart,
les régions où il habite, ont
un sens métaphorique. Ils symbolisent
des systèmes de valeurs opposées. »
H2 tente de se faire comprendre.
« Je l'avais félicité pour sa promotion
et il m'a dit qu'elle lui donnait, entre autres
avantages, l'occasion de faire des voyages
passionnants. » H1 a donc
proposé à H2 de participer à l'un de
ses voyages, de lui obtenir une tournée
de conférences.
« Eh bien, je trouve ça gentil ! »
H2 gémit.
« Oh, à quoi bon continuer ? Je n'y arriverai
pas ! » La réaction de
F et H3 montre bien l'écart des
interprétations possibles, les enjeux de la
communication. Mais H1
encourage H2 à poursuivre.
H2 dit qu'il a alors rétorqué
qu'il avait d'autres opportunités.
« J'ai voulu aussitôt me
rehausser, comme chacun fait là-bas.
Sa protection fit donc que je n'en avais pas
besoin. » Ce terme
« là-bas » est intéressant. C'est le monde que
H2 rejette. Se rehausser, c'est
leur jeu à eux. La souricière
s'est refermée sur lui.
« Il m'a tenue dans le creux de sa main.
Ah, mais il n'est pas si petit qu'on le croit.
Il a su mériter comme un grand. C'est bien
ça ! » La
métaphore de la souris est filée,
attrapée par la peau du cou. H2
rend explicite ce sentiment d'être
diminué, mis hors de l'humanité.
Manifestement, H3 et F sont
déconcertés. Cela se voit sur leur attitude,
dans le jeu des acteurs.
H2 s'interrompt.
« Oh, mais qu'est-ce que vous pouvez comprendre ? »
« Pas grand-chose, en effet.
Il a l'air si agité, et ses idées de
souricière, d'appât...
Non, ne craignez rien. Laissez-nous, je m'en charge. »
H3 et F sortent.
Long silence. Ce long silence
marque un nouveau moment clé.
Les deux amis se retrouvent à nouveau
seuls. Dans une pièce radiophonique, le
silence a un rôle structurant. D'ailleurs,
la première pièce radiophonique de Nathalie
Sarraute s'intitulait « Le silence ».
Par ce silence, notre
attente est déçue. On peut penser au
théâtre de l'absurde, dans En attendant
Godot, le deus ex machina n'aura
pas lieu. Personne ne viendra
résoudre l'intrigue. Et pourtant,
nous avons maintenant de nouvelles clés de
compréhension. Nathalie Sarraute dit souvent
qu'elle s'adresse à ceux qui comprennent.
« Ceux qui n'ont pas senti cela n'ont
pas besoin de me lire. Ils le sentent ou ils
ne le sentent pas. C'est un immense travail.
Et après cela, je vais expliquer à ceux qui
ne perçoivent pas ce que je veux dire ? Non, non. »
Ainsi, le spectateur est mis
au défi de comprendre, d'être plus
perspicace que H3 et F.
Le débat sur le bonheur peut commencer.
H2 craint de passer
pour un cinglé. H1 le rassure.
« Mais non, voyons, tu te
rappelles ces plongées, quand tu m'entraînais. Est-ce que
je t'ai jamais traité de cinglé ? Écorché
peut-être, c'est vrai. Un peu persécuté.
Mais ça fait partie de ton charme.
Allons, dis-moi vraiment, tu crois que je t'ai tendu
un piège ? » Cette plongée
sous-marine explore surtout le sens des mots.
Cinglé devient écorché,
puis un peu persécuté.
C'est une aventure des mots, typique
du nouveau roman. Au théâtre, on parle
de logodramme, un drame du langage.
H2,
hypersensible, écorché,
n'a pas les mots pour dire ce qu'il ressent.
Il est celui qui pose l'énigme au spectateur.
Il reconnaît qu'il a exagéré
en parlant de piège.
« Oh, tendu un piège, j'ai exagéré.
Il est probable que tu ne l'as pas tendu au départ,
quand tu t'es mis à parler de tes voyages.
Mais après, tu t'es mis à déployer,
à étaler. » « Étaler, moi ?
Est-ce que je me suis vanté de quoi que ce soit ? »
« Te vanter, oh non, tu es bien
plus subtil. Ça n'a jamais l'air d'être
là pour qu'on le regarde. Comme un lac,
comme une montagne. » « Quoi, ça ?
Assez de métaphores, un exemple, s'il te plaît. »
On le comprend bientôt,
le lac, la montagne, ce sont
les réussites sociales.
« Quand tu te tenais devant moi, ton premier nez
debout entre tes genoux, l'image
de la paternité comblée. »
Pour H1, c'était de la jalousie,
voilà tout. Mais H2 s'insurge.
« Tout est là, il te fallait
que je sois jaloux, et je ne l'étais pas.
J'étais content pour vous, mais je n'en voulais pas
de ce bonheur. » Pour H2,
ce bonheur affecté de catalogue
le gêne, parce qu'il a besoin d'être vu,
de susciter la jalousie des autres
pour exister. Il fait alors référence
à Blanche-Neige. La reine
interroge son miroir et découvre qu'une
autre femme plus belle existe.
Eh bien, son bonheur à lui existe aussi.
H1 s'interroge.
« Un autre bonheur, plus grand ?
Non, justement, ça, à la rigueur, tu pourrais
l'admettre, à condition qu'il soit reconnu,
classé. Un bonheur
sans nom ? » H2 ne veut
pas lui donner de nom, en effet, il refuse
les étiquettes. « On est ailleurs,
en dehors, on ne sait pas où l'on est,
mais en tout cas, on n'est pas sur vos listes.
Et c'est ça que vous ne supportez pas.
Qui vous ? Pourquoi veux-tu
absolument me mêler ? » Cette
deuxième personne du pluriel « vous »
s'oppose soudainement à un « on »
indéfini. De quand se forme ?
Peut-être est-ce une considération sociologique ?
H1 plutôt intégré à la société
et H2 en marge.
Mais on peut aussi y voir des tendances plus générales
qui peuvent coexister. C'est d'ailleurs
un procédé typique du nouveau roman.
Mettre en avant des concepts
plutôt que des personnages.
Nathalie Sarraute suggère elle-même cette interprétation.
« Dans cette pièce, à la limite,
ça aurait pu être la même personne.
Nous avons tous des tendances contradictoires
qui luttent entre elles. » H1 estime
que c'est le moment pour lui de partir.
Mais il s'arrête devant une fenêtre.
En littérature, la fenêtre symbolise
un ailleurs, propice à la contemplation
ou à la rêverie. Au théâtre,
elle questionne même l'unité de lieu.
H2 s'approche de lui,
lui met la main sur l'épaule. « Pardonne-moi,
tu vois, j'avais raison.
Voilà ce que c'est de se lancer dans des explications.
On se met à dire plus qu'on en pense. »
Ce geste de la main sur l'épaule
marque une nouvelle étape dans le dialogue.
Alors que le bonheur selon H1
a été vivement critiqué,
nous allons maintenant découvrir le bonheur
selon H2. H2 commente
le jardin qu'ils regardent ensemble.
« Il y a là...
C'est difficile à dire, mais tu le sens, n'est-ce pas,
comme une force qui irradie,
quelque chose de rassurant, de vivifiant.
Oui, je comprends.
À cet instant, les deux amis
partagent une humanité commune
que Nathalie Sarraute met souvent en avant
dans son œuvre. Je n'ai pas
de sentiment d'identité. À l'intérieur
de chacun de nous, très profondément, nous sommes
tous pareils. Mais le drame
de l'altérité, la différence que l'on perçoit
chez l'autre, va bientôt ressurgir
à travers les commentaires de H2.
Oui, pour moi,
tu vois, la vie est là. Mais
qu'est-ce que tu as ? La vie est là,
simple et tranquille. C'est de Verlaine,
n'est-ce pas ? Étrangement,
ici, H1 ne réagit pas sur le geste
ni sur l'intonation, mais
sur l'intertextualité. Il y voit
une référence à Verlaine.
La vie est là, simple et tranquille.
C'est là que tu te tiens, à l'abri
de nos contacts salissants, sous la protection
des plus grands, Verlaine,
avec le petit mur, le toit, le ciel
par-dessus le toit. On y était en plein.
Où donc ? Mais voyons,
dans le poétique, la poésie.
Les guillemets autour du mot
poésie contrarient H2,
qui a entendu dans l'intonation une distance,
une ironie, un mépris.
Voilà le point.
Les guillemets, c'est pour moi. Dès que je me permets de dire
la vie est là, me voilà aussitôt
enfermé à la section des poètes.
D'ailleurs, H1 ne nie pas ces guillemets,
mais il peut les expliquer avec une anecdote.
C'était du temps où il faisait
de l'alpinisme, avec deux autres copains
et un guide.
Tout à coup, tu as stoppé tout accordé,
et tu as dit, sur un ton,
« Si on s'arrêtait un instant pour regarder,
ça en vaut tout de même la peine. »
L'anecdote se termine par
l'évocation de toute la cordée, forcée
à se tenir en arrêt, le maudissant intérieurement.
« Je n'ai pas pu résister,
j'ai dit. Allons, dépêchons,
tu pourras trouver en bas, chez la papetière,
de jolies cartes postales. » Tout l'art du
récit met paradoxalement de côté
l'aventure elle-même, pour se concentrer
sur le péril qui menace l'amitié des deux amis.
Ce mot, carte postale, est déclencheur.
« Ah oui, je m'en souviens,
j'ai eu envie de te tuer.
Rien qu'à cause de ça, de ces cartes postales,
comment ai-je pu te revoir ? »
C'est un coup de théâtre, car la violence
vient de s'inviter dans les paroles.
« J'ai eu envie de te tuer. » « Et moi aussi,
et tous les autres, s'ils avaient pu parler,
ils auraient avoué qu'ils avaient envie de te pousser dans une crevasse. »
L'ascension d'une montagne,
c'est souvent une image de la condition
humaine. On peut penser au mythe de Sisyphe
que Camus utilise pour illustrer
le sentiment d'absurde qui traverse tout le
XXe siècle. Sisyphe roule un
rocher qui retombe dès qu'il
atteint le sommet. Les deux guerres mondiales
ont traumatisé les consciences.
Tout ce qui semblait porter un progrès a été mis à mal.
Dans la littérature de l'absurde,
cela se traduit par la perte du sens.
Chez Sarraute, un sens mortifère
produit des confrontations
inattendues. La confrontation
au théâtre hérite d'une longue tradition littéraire.
Dans l'Antiquité grecque,
c'est la notion d'agone. Les personnages
incarnent des points de vue qui alimentent
un débat de société. On retrouve cela
chez Nathalie Sarraute. Elle invite
le spectateur à se forger un avis
sur des positions adverses.
Ce n'est pas deux personnes qui s'entredéchirent,
mais deux personnes qui portent des tendances opposées
comme ça arrive à chacun de nous.
H1 fait remarquer à H2
que lui aussi montre de la condescendance
quand il revendique son bonheur sans nom.
« Mais oui, tu sais le dire aussi,
c'est bien ça. On ne le croirait pas,
mais vous savez, tout béotien qu'il est, il en est tout à fait
capable. » Cette fois-ci,
c'est H1 qui fait surgir les non-dits.
Un béotien, c'est une personne
grossière, sans culture.
Les divergences sont désormais très claires.
Les deux personnages ne voient plus désormais
que leur opposition.
« J'ai toujours su qu'entre nous, il n'y a pas de conciliation
possible. C'est un combat sans merci,
une lutte à mort. Oui, pour la survie.
Il n'y a pas le choix, c'est toi
ou moi. »
Les phrases sont de plus en plus courtes, négatives.
H2 refuse encore de mettre
un nom sur ses camps, mais H1 insiste.
« Eh bien, moi, je sais,
tout le monde le sait. D'un côté, le camp où je suis,
celui où les hommes luttent, où ils donnent
toutes leurs forces. Ils créent la vie autour d'eux.
Pas celle que tu contemples par la fenêtre,
mais la vraie, celle que tous vivent.
D'autre part, eh bien... »
Mais il hésite parce que ce serait
un jugement définitif. Mais H2
s'impatiente. « Eh bien ?
Eh bien, non.
Je vais lui dire pour toi.
De l'autre côté, il y a les ratés. »
Cette fois-ci, c'est H2
qui trouve le mot. Mais il l'emprunte aux autres
et il le met entre guillemets.
« Raté ». Deux catégories sont formées.
On retrouve souvent, en littérature
et en philosophie, des oppositions
primordiales. L'âme et le corps.
L'idéalisme et le matérialisme.
Le romantisme et le réalisme. Le grotesque
et le sublime. La tragédie et la comédie.
On peut aussi penser
aux frères ennemis. Cain et Abel.
Et Théocle et Polynis.
Qui vont jusqu'au fratricide.
Si l'on repense au titre, H1
serait alors plutôt du côté du oui,
de l'affirmation, de la création.
H2 du côté du non, de la contemplation,
refusant les étiquettes.
Pourtant, cette répartition pourrait
très bien être complémentaire.
Ceux qui agissent, les acteurs, et
ceux qui regardent, les spectateurs.
L'expérience théâtrale dépasse le
manichéisme et la binarité.
D'ailleurs, H1 nie absolument
avoir prononcé ce mot de « raté ».
Pour lui, il y a d'autres mots.
« Ah, les poètes ! Eh bien non, je n'en suis
pas un ! » Dommage, ça aurait pu être
de l'or pur, du diamant.
Ou même du plomb, n'est-ce pas ?
Pourvu qu'on puisse le classer.
Comme ça, il n'y a plus rien à craindre.
H2 dénonce cela.
Une société qui veut tout classer, tout contrôler.
Et ainsi, son petit bonheur sans nom,
dans une cabane, dans la forêt,
ce bonheur énigmatique,
la société en a peur.
Oui, peur. Quelque chose d'inconnu.
Peut-être de menaçant, qui se tient là,
quelque part, à l'écart. Une taupe
qui creuse sous vos pelouses, bien soignée.
La métaphore est filée.
La souris, devenue taupe, évolue dans
un espace différent, souterrain.
Cette image est un déclic pour H1.
« Oui, peut-être que tu as raison.
Il me semble que là où tu es,
tout est inconsistant, des sables mouvants.
Et moi, quand je suis chez toi,
c'est comme de la claustrophobie,
un édifice fermé de tous côtés.
Oui, je vois. » Un silence.
Les personnages viennent de trouver
un terrain d'entente. Mais paradoxalement,
la fin de la dispute signe justement
leur séparation. Les autres
pourront-ils comprendre ?
« À quoi bon ? D'avance, je vois leur air.
De quoi s'agit-il ? Quelle taupe ?
Quelle pelouse ? Quel sable mouvant ?
Oui, aucun doute possible.
Déboutez tous les deux. »
Ici, H2 énumère ses images
difficiles à comprendre. Les taupes, les pelouses,
les sables mouvants. Mais le spectateur
perçoit bien désormais les enjeux qu'elle cache.
Il comprend les deux points de vue.
H1, rond, pour un oui.
H2, pour un non.
« Pour un oui, pour un non. Ce n'est pourtant
pas la même chose. En effet,
oui ou non.
Oui. Non. »
Par cette fin brutale,
le théâtre de Sarraute agit sur
les spectateurs. Elle vise la catharsis,
c'est-à-dire une purgation des passions.
On peut aussi évoquer le psychodrame,
une mise en scène thérapeutique
qui donne une forme au ressenti à la limite de la
conscience pour mieux les comprendre et les
mettre à distance. En tout cas,
l'exemple de ces deux amis nous interroge.
Devait-il absolument se comprendre,
partager une même vision du bonheur ?
Un certain relativisme, une certaine
tolérance ne sont-ils pas nécessaires
pour maintenir un lien humain ?
Le dénouement est pessimiste,
mais la démarche même de Nathalie Sarraute
prouve son attachement au lien humain.
Elle laisse au spectateur le soin de
poursuivre sa réflexion après le dénouement.
Mais, si
apaisés que nous soyons en refermant son livre,
nous ne pouvons nous empêcher de conserver
contre l'auteur un certain ressentiment.
Nous lui en voulons de nous avoir
trop longtemps égarés.